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 Jour de colère

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Rozen Vanloo
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MessageSujet: Jour de colère   Dim 5 Oct - 21:58

Rien n'aurait pu annoncer les événements qui allaient suivre ; la journée avait commencé sous un soleil radieux. C'avait été un plaisir pour Rozen de traverser la lande sous cette clarté limpide, avec en arrière plan les feuillages flamboyants de la forêt. Même le marais, où flottaient encore, en cette heure matinale, des nappes de brume violacées, constituait pratiquement une invitation à la promenade.

Marybeth était rentrée la veille ; pour l'occasion, Aloïs avait réussi à se faire inviter pour dormir "chez" Connor. La botaniste avait assuré que non, elle n'avait pas besoin spécialement d'une soirée tranquille pour reprendre tranquillement ses marques, et que donc, oui, Aloïs pouvait dormir avec Connor. Rozen avait profité de cette nuit tranquille.

Elle remontait donc pleine d'entrain la lande, depuis la cabane de l'apiculteur, et c'est même en chantonnant qu'elle pénétra dans la serre où officiait déjà Marybeth, fidèle à elle-même. Il faut dire que son absence s'était prolongée et qu'il y avait donc pas mal de travail qui l'attendait. En passant par le réfectoire, Rozen avait aperçu Connor, Aloïs et Fred, qui prenaient le petit-déjeuner. Elle les avait rapidement embrassés, mais était assez impatiente de rejoindre son "élève" pour savoir comment son séjour aux Indes s'était passé.

"Hello ! Bien dormi ?" demanda-t-elle d'un ton joyeux à la botaniste. La couleur de cheveux l'avait surprise, la veille, mais qui était-elle pour critiquer les excentricités en la matière ?

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Marybeth Norton
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MessageSujet: Re: Jour de colère   Dim 19 Oct - 18:20

Marybeth était dos à l’entrée de la serre, assise en tailleurs sur un des établis (comme très souvent) et penchée sur un lourd parchemin (là aussi comme très souvent). Elle portait sa vieille robe marron à imprimés floraux blancs (il faisait toujours chaud dans la serre, ce qui faisait que la botaniste était souvent enrhumée en hiver, à force de passer du chaud au froid) et ses cheveux étaient remontés par une pince. Ils étaient blonds et très lisses, le sort du coiffeur n’était toujours pas épuisé, ce qui donnait l’impression qu’elle s’était coiffée (ce qui n’était pas le cas), un changement important. Comme souvent (ter) elle était pieds nus, elle travaillait mieux ainsi.

Elle ne sursauta pas quand Rozen lui parla, pourtant elle ne l’avait pas entendue et elle était bien plongée dans sa lecture. Elle n’avait pas sursauté pourtant, elle n’avait pas eu peur. Elle avait comme senti que quelqu’un était là avant de le réaliser. Normal, puisqu’elle avait testé une potion un peu plus tôt qui lui permettait de s’ouvrir aux instincts animaux (sans passer par Nios) et que les effets étaient toujours là. Elle s’étira avec douceur, ce qui la fit ressembler à un chat, avant de se hisser hors de l’établis et de se tourner, avec un grand sourire, vers Rozen.

« Très bien ! Et toi ? Tu as profité du calme ? »

En fait, elle n’avait pas bien dormi du tout. Nios n’était pas venu dormir avec elle, elle avait senti, d’une façon diffuse, qu’il avait passé la nuit avec Connor… Mais elle ne l’avait pas senti comme elle le sentait auparavant… Leur lien était… Différent. Moins fort. Jusqu’à présent, ils avaient toujours été très indépendants mais leur lien était très fort, c’était d’ailleurs ce qui leur permettait d’être si indépendants sans gros dommages sur leur Corde d’Argent. Mais depuis l’Inde, plus rien n’était pareil. Là, elle ne savait même pas où il était, s’il dormait, s’il mangeait, s’il avait faim. Même en se concentrant, elle n’arrivait pas à accéder à cette partie de sa conscience qui avait été là pendant si longtemps…

« Alors, j’espère que Connor et Fred ont été sages ! »

Elles n’avaient pas vraiment eu le temps d’en parler, juste très rapidement et, à vrai dire, Mary était plutôt pour gagner du temps en parlant d’autre chose que de son travail. Parce qu’elle savait déjà de quoi Rozen avait envie, tout à fait innocemment, de lui parler. Et elle n’avait aucune envie d’en parler. Elle le ferait, parce qu’elle ne pouvait pas y échapper, mais elle ne le voulait pas. Sûrement qu’une partie d’elle savait déjà que Rozen ne pouvait pas être de son côté… Marybeth était plutôt fine psychologue et elle commençait à bien connaître son « professeur »… Assez pour savoir qu’elle changerait sûrement d’avis sur elle en entendant ce qu’elle allait être obligée de lui raconter.

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Rozen Vanloo
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MessageSujet: Re: Jour de colère   Dim 2 Nov - 13:02

"Ah mais c'tait limite plus calme qu'd'habitude, Connor a carrément assuré ! Un vrai p'tit papa miniatur', ce gosse", s'exclama joyeusement Rozen, en caressant les feuilles blanches et duveteuses d'une plante en pot qui ronronna de plaisir.

La prof n'était pas une fine psychologue ; il ne lui suffisait pas de jeter un vif coup d'œil sur son étudiante pour deviner tout ce qu'elle avait fait durant son séjour indien. Ce n'était pas plus mal, soit dit en passant... De fort belle humeur, Rozen, tout en continuant ses guilis guilis à la plante ronronneuse, détaillait à Marie les menus détails de ce qui s'était passé en son absence.

Les expéditions d'Aloïs et Connor -l'une d'elles avait dû impliquer un black dwarf, car cela faisait une semaine que les deux gamins ne jouaient plus à celui-qui-rentrera-à-la-maison-avec-le-plus-de-boue ; la fois où ils avaient essayé de soigner une écorchure de Fred avec de la gelée de pommes ; leurs expérimentations culinaires ('tu vas voir, maman, c'est un gâteau cent fois bon !") ; les plus belles transformations du daemon de Connor... Beaucoup de ces occupations auraient pu paraître un peu "dangereuses", ainsi racontées, mais ça n'avait pas l'air de préoccuper Rozen, qui avait l'habitude de Sywhaîd et savait que ses jeunes habitants ne restaient guère longtemps à l'abri d'un regard adulte. De toute façon, elle se voyait mal imposer des règles très strictes à "ses" enfants, alors même qu'elle-même avait tout de même probablement failli perdre un ou deux membres plus d'une fois, dans sa folle jeunesse.

Mais tout d'un coup, au bout d'un bon quart d'heure de bavardage et alors qu'elle riait encore de la dernière bêtise inventée par le trio infernal, elle sentit... que quelque clochait. Elle allait demander à Marybeth de lui raconter son propre séjour, ouvrit la bouche, la referma, fronça un sourcil. Une pause. Puis, d'une voix calme mais vaguement inquiète :

"Beth... Où est Nios ?"

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Marybeth Norton
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MessageSujet: Re: Jour de colère   Lun 3 Nov - 17:07

Marybeth prit beaucoup de plaisir à entendre Rozen lui parler des frasques de son bambin. Savoir que le monde continuait de tourner, que son fils continuait d’être un petit chenapan adorable et qu’il n’y avait personne à Sywhaîd dont la vie venait d’être aussi bouleversée que la sienne, que celle de Nios (puisqu’il fallait à présent faire la distinction) ou même que celle de Josh lui faisait plaisir. Se dire que pendant que son drame personnel se déroulait à quelques milliers de kilomètres de là, son fils s’amusait avec son meilleur copain et profitait d’un premier automne en sa compagnie était réconfortant. Le monde continuait de tourner. C’était une pensée qu’elle se répétait sans cesse quand elle avait besoin de relativiser, de prendre du recul. C’était devenu presque une prière quand elle avait découvert qu’elle était enceinte et durant les mois, voire les années très instables qui avaient suivies. Ca faisait quelques mois qu’elle avait laissé cette prière disparaître de son quotidien, avec plaisir et un peu de nostalgie… Mais elle la rappelait à elle depuis qu’elle avait retrouvé Josh en Inde. Le monde continuait de tourner. Ca permettait d’être beaucoup plus objective, plus raisonnable face aux évènements… Même si « raisonnable » n’était sûrement pas le mot qu’on se serait attendu à entendre pour quelqu’un qui réagissait au problème comme elle le faisait…

Mais finalement, la question tomba. Bien sûr. Rozen avait beau l’air évaporée et complètement inconsciente, elle était pourtant loin d’être stupide, autrement Mary ne l’aurait respectée comme elle le faisait, elle n’aurait d’ailleurs jamais accepté de travailler avec elle si elle avait eu un seul doute quant à ses capacités de réflexion.

« Je ne sais pas. »

Pendant quelques fractions de seconde, son visage enfantin se brouilla. Elle eut l’air désemparé. Elle eut l’air paniqué et perdu. Et elle eut l’air d’être à un millimètre de fondre en larmes. Mais elle ne le fit pas. Son visage se ferma, son regard devint dur, un de ces regards qui faisaient que ce petit bout de bonne femme pouvait être impressionnant, qu’elle pouvait intimider, même quelqu’un qui la connaissait bien, qui l’avait aimé et qui était du genre aussi entêté qu’elle.

Une fois que son visage fut devenu aussi dur et déterminé, elle ne sembla plus hésiter. Un fin sourire apparut sur ses lèvres, un sourire qui n’était pas vraiment joyeux mais qui ne reflétait pas vraiment son état d’esprit non plus. Elle avait toujours été une bonne menteuse, et même la situation qui la perturbait particulièrement n’arriverait pas à effacer ce trait de sa personnalité. Mentir n’était qu’une gymnastique, un automatisme. Une des dernières choses qu’elle saurait faire quand tout le reste s’écroulerait.

« Il s’est passé quelque chose en Inde. Le père de Connor y était lui aussi. Il a appris pour Connor et Nios et moi sommes tombés en désaccord sur comment gérer la situation. Nous avons eu une grosse bagarre et quelque chose s’est cassé. Notre lien n’est plus le même. »

Elle avait dit ça d’une façon assez calme, comme si ça ne la traumatisait pas plus que ça, comme si c’était sous contrôle. Evidemment, c’était pire que ça, pire que ce qu’elle voulait faire croire à Rozen. Mais elle avait un avantage : Rozen n’avait pas de daemon. En voyant le calme de Marybeth, elle penserait sûrement que ce serait réparable… Alors que l’américaine n’en était pas sûre… Mais le monde continuait de tourner.

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Rozen Vanloo
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MessageSujet: Re: Jour de colère   Dim 9 Nov - 19:42

Marybeth avait raison : le fait que Rozen n'eût pas de daemon influença très probablement sa réaction. Mais pas forcément dans le sens où elle ne se serait pas rendu compte de la gravité de la situation... Bien au contraire. Tout le monde se serait entendu, elle compris, pour dire que la prof de magie environnementale n'était pas un modèle de pédagogie, et que ses cours étaient probablement un peu trop dangereux de temps en temps (un an auparavant à peine, elle avait tout de même failli entraîner des élèves dans une vilaine lutte avec des Black Dwarves) ; sans parler des substances probablement illicites qu'elle faisait boire à ses étudiants sous prétexte de leur permettre d'applications pratiques.

Mais Rozen connaissait les Black Dwarves, comme elle conaissait les plantes sywhaîdiennes : elle n'avait pas peur d'eux. Ils lui étaient familiers. Mais les daemons... Bien sûr, elle les côtoyait depuis l'enfance, mais sans les connaître réellement. Et d'une certaine manière, c'était un domaine qui lui faisait peur, auquel, le plus souvent, elle essayait de ne pas toucher. Personne sur Sywhaîd ne pouvait prétendre plus que Rozen considérer comme sacré le lien qui unissait les deux moitiés de l'âme d'une personne. Elle avait même mis longtemps avant de s'adresser directement à un daemon, elle qui était pourtant d'ordinaire si... sociable, disons.

Elle n'avait accepté Marybeth en majeure que parce que l'assurance de la jeune femme l'avait bluffée. Dès le début, la petite botaniste avait posé les règles, avec la maturité d'une personne bien plus âgée. Ca avait suffisamment impressionné Rozen (ça et les compétences bien visibles de Marybeth en botanique) pour qu'elle lui fasse confiance. Cela ne l'avait pas empêchée de mettre la jeune maman en garde : sa majeure lui prendrait du temps, qu'elle devrait prendre sur celui qu'elle consacrait notamment à Connor ; elle ne devrait pas forcer les choses, procéder avec mesure. Mais pour le reste, oui... Marybeth avait probablement été l'étudiante en majeure la moins dirigée des trois dont s'occupait Rozen ; la prof s'était contentée de lui indiquer des pistes à suivre, et de la mettre en contact avec le prof de magie partagée.

Le premier mot que prononça la jeune femme, après de telles révélations, reflétait assez bien son état d'esprit général :

"Bordel de merde !"

Elle ne l'avait pas hurlé, mais c'était simplement parce que, pour l'heure, la surprise était plus forte que la colère ; un peu comme elle aurait eu le souffle coupé, si Marybeth lui avait envoyé un gros coup de poing dans l'estomac. Elle ne comprenait pas comment une telle chose était possible. Comment son élève avait pu être aussi... inconsciente ; elle avait dû forcer les exercices sur sa Corde d'Argent, elle avait dû outrepasser les rares règles de modération que sa prof lui avait imposées... Rozen se sentait blessée et déçue, d'avoir mal placé sa confiance. Et la façon froide et posée dont Marybeth expliquait la situation n'était pas vraiment faite pour l'apaiser.

"Wow... Marybeth" articula enfin Rozen, quand elle fut suffisamment remise du choc. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas utilisé le diminutif officiel. "Me prends pas pour un' conne, s'te plaît... C'est grave !"

Elle écarquillait les yeux, son visage avait pâli ; mais elle restait encore relativement calme, en apparence. Parce qu'elle était encore abasourdie, dans l'incompréhension.

"Qu'est-ce que t'as foutu, exact'ment ?? J'veux dire... t'étais s'pposée renforcer vot'lien, pas l'saboter, aux dernières nouvelles ! T'as forcé sur les exos ? 'fin depuis quand on s'disput' avec son daemon parc'qu'on est pas d'accord sur un truc ???"

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MessageSujet: Re: Jour de colère   Sam 6 Déc - 16:10

Rozen ne comprit pas, mais pas de la façon que Marybeth avait imaginé. La jeune femme avait fait l’erreur de penser que le professeur ne comprendrait pas la gravité de la situation, alors qu’elle ne comprenait pas tout autre chose. Au lieu de ne pas comprendre « à quel point », elle ne comprenait pas « comment ». Ce qui était plus embêtant. Mary laissa Rozen parler sans l’intervenir mais une colère sourde vint tambouriner à ses tempes. Mary ne s’énervait pas souvent, du moins ces dernières années, mais depuis que Josh était réapparu dans sa vie, on aurait dit que tout le monde faisait en sorte de l’énerver, de la faire sortir de ses gonds. C’était comme si tout le calme qu’elle avait réussi à garder depuis qu’elle était tombée enceinte, toute la maîtrise sur elle-même qu’elle avait eue depuis qu’elle avait dû quitter les USA l’avaient quittée. Elle était fatiguée et s’en rendait compte pour la première fois. Sans Nios, elle perdait son seul allié, le seul qui l’ait toujours soutenue et qui l’ait aidée à faire le tri… Elle se sentait brouillon, elle se sentait épuisée, elle se sentait nerveuse et surtout, elle n’avait plus envie d’entretenir la façade habituelle. Etre le petit génie adorable, la femme-enfant déjà maman, celle qui assumait tout ce qu’il y avait à assumer, lui semblait au-dessus de ses forces.

Mais surtout, ça lui semblait creux. Sans intérêt. Et Josh n’en était pas la seule raison. Depuis Norsken, elle avait tout fait pour ne penser qu’à son fils, elle ne pensait plus à elle. Elle s’était refusée à comprendre ce qu’elle avait fait, ou plutôt elle l’avait enfoui. Elle était une salope, quelqu’un d’horrible, mais elle l’acceptait, pour son fils, et aussi pour les autres, parce que c’était ce qu’il y avait de mieux. Elle préférait être la méchante, ça arrangeait tout le monde. Elle n’était pas une martyre, après tout ça l’arrangeait elle aussi. Elle s’était centrée sur son boulot, elle s’était focalisée sur son fils, sur ses amis (le peu qu’elle avait), depuis Sywhaîd sur sa serre aussi… Et elle avait réussi. Du moins, jusqu’à quelques semaines en arrière. Avant Josh, il n’était que la suite d’évènements qui avaient perturbé son équilibre instable. Il y avait eu la grossesse de Zofia d’abord, sans trop comprendre pourquoi, ça avait été déterminant. Une de ses amis se retrouvait dans le même genre de situations qu’elle, pire, quand Tibère avait quitté Zofia, son amie était dans la situation qu’elle s’était elle-même imposée…. Et il y avait eu Mathys. Pour la première fois depuis longtemps, une personne extérieure était entrée dans sa cellule familiale, s’y était incrustée. Elle avait besoin de lui, Connor avait besoin de lui aussi… Elle n’avait plus à être la seule à porter tout ça, elle devait partager avec lui…

Et finalement, il y avait eu Josh. Et Nios. Et leur séparation… Et elle était revenue à Sywhaîd différente, radicalement différente. Sauf qu’elle ne s’en était pas rendu compte. Elle avait cru pouvoir continuer comme avant, utiliser son travail et sa famille pour ne pas penser à ce qui se passait à l’extérieur. Sauf que l’extérieur n’était plus si loin. La Brume ne protégeait plus Mary et ses proches de l’extérieur. Josh n’était pas le danger, elle était persuadée qu’il ne tenterait rien avant longtemps, après tout elle l’avait menacé et il savait qu’elle était capable d’aller au bout, quoi que ça entraîne… Mais Nios, lui, n’avait pas peur d’elle. Il faisait partie d’elle mais plus tout à fait. Il lui était aussi étranger… Comme il l’avait été en fait depuis longtemps. Non, les exercices de sa majeure n’étaient pas fautifs, ils n’étaient pas allés trop loin, d’autant plus que pour la première fois depuis longtemps ils avaient été raisonnables… Non, la séparation prenait ses racines dans quelque chose de beaucoup plus ancien. Leur lien n’avait jamais été normal, ils avaient toujours été très indépendants… Après tout, Mary avait toujours pu mentir à Nios, ce qui n’était pas normal… Et il y avait des choses qu’elle ne lui avait jamais racontées… Non, sa Majeure n’y était pour rien.

Et alors qu’elle aurait pu mentir. Alors qu’elle tenait une raison parfaite pour cette séparation entre Nios et elle, alors qu’elle aurait pu éviter d’expliquer quoi que ce soit, qu’elle aurait pu être seulement la victime de son intelligence et de ses envies d’expériences, elle décida pour la première fois depuis longtemps, du moins quand on touchait à un sujet important, de dire la vérité. Elle soupira, se hissa mollement sur un établis, croisa les jambes et répondit, aussi platement que si elle avait juste parlé de la météo :

« Les exercices n’y sont pour rien…. »

Elle soupira de nouveau. Elle avait perdu un peu du masque derrière lequel elle se cachait depuis longtemps. Elle savait que la séparation d’avec Nios était la raison principale. Sans lui, elle n’avait plus la force d’être la Super-Mary qu’elle avait été ces dernières années. Elle n’était pas non plus devenue faible, elle était toujours elle et serait toujours assez forte pour s’occuper de son fils, le protéger, et même s’occuper de Fred, de Zofia, de Mathys, de Celesta, de tous ces gens qui comptaient pour elle et qu’elle s’obligeait à protéger, d’une façon ou d’une autre, parce que l’instinct maternel qui était en elle était fort, puissant et presque dangereux, dur, froid parfois, comme elle pouvait elle-même être dure et froide derrière ses airs de jeune fille. Mais elle n’avait plus la force d’être parfaite… En fait, elle n’était plus sûre d’avoir la force d’être une étudiante. Elle voulait toujours faire de la recherche, mais l’idée de devoir des comptes à qui que ce soit lui donnait envie de vomir. Elle ne supportait plus l’idée de devoir affronter un regard comme celui de Rozen. Elle avait cru travailler en équipe avec le professeur et cette dernière avait commis l’erreur de se replacer, d’une certaine façon, du côté de l’autorité. Mary ne supportait plus l’autorité depuis longtemps, elle venait à peine de s’en rendre compte.

« Nios et moi avons fait très attention, comme on te l’avait promis. Nous tenons nos promesses, c’est une des choses que nous savons, ou peut-être que nous savions plutôt, faire. Tu n’es en rien fautive et on ne t’a pas trahie. »

Elle avait dit tout cela d’une façon étrange, comme si elle se contentait de parler d’un sujet tout à fait ennuyeux, qui était important pour quelqu’un mais qui ne l’intéressait pas. Et c’était le cas. Mary était quelqu’un d’horrible sous certains aspects, elle le savait, et à ce moment précis le sentiment que pouvait éprouver Rozen, de culpabilité ? de trahison ?, ne l’intéressait pas le moins du monde. Elle y répondait parce qu’il le fallait si elle voulait pouvoir terminer cette scène éprouvante, mais elle ne s’en préoccupait pas. Rozen était quelqu’un de solide, elle l’aimait bien mais n’en était pas assez proche pour vouloir la protéger.

Elle s’anima un peu plus quand elle expliqua la suite, mais son ton était toujours étrange, différent de d’habitude. Elle ne sourit pas une seule fois durant son explication.

« Nios et moi on a toujours été indépendants. Ca ne veut peut-être rien dire pour toi et j’aurais du mal à te l’expliquer, mais ça fait longtemps que ça nous pend au nez. Bien avant tout ce qui s’est passé ici. Et la majeure a juste ralenti le processus. »

Elle se releva, alla à l’établi où elle rangeait ses affaires pour faire du thé et se mit à en préparer. Ca lui permettait de continuer à parler tranquillement, ça occupait ses mains et l’empêchait de penser trop loin.

« Je n’ai jamais raconté ce que je vais te dire mais je pense que tu as le droit à la vérité. »

Le droit, oui. Parce qu’elle s’était engagée auprès de Rozen et que, comme dit avant, elle tenait ses promesses. Mais ça n’allait pas plus loin. Il n’y avait pas de sentiments dans ce qu’elle disait. Une petite voix, sûrement celle lointaine de Nios, lui disait qu’elle était trop froide, que si elle continuait elle finirait par frôler la folie, qu’elle deviendrait quelqu’un d’horrible, mais elle ne l’écouta pas. Si Nios voulait lui parler, qu’il vienne le faire en face.

« Joshua, le père de Connor, n’a pas refusé de s’occuper de son fils ou n’est pas parti, comme beaucoup semblent le penser. C’est moi. Quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’avais seize ans, et je ne voulais pas me marier. La famille de Joshua, la mienne, tous des bien pensants, l’auraient voulu. Joshua lui-même l’aurait imposé. C’est un professeur, c’était mon professeur, et on n’était pas à Sywhaîd. Son élève enceinte de lui, la seule solution pour lui de ne pas bousiller sa carrière était de m’épouser, on excuse ce genre de comportements quand on pense que c’est la seule fois, que c’est à cause d’un Grand Amour. » Elle ricana. « Sauf que Josh n’était pas mon Grand Amour et que je n’étais pas le sien. La vérité est que nous aurions été très malheureux si nous nous étions mariés, et Connor aurait été celui qui en aurait le plus souffert. »

Elle disait ce qu’elle pensait sans essayer de s’excuser. Elle n’était pas aussi horrible que ce qu’on pouvait le penser à ce moment précis. Il ne fallait pas oublier que, malgré tout, quand elle était partie elle n’avait que seize ans. Elle était terrorisée. Elle n’avait plus de famille, plus d’ami, plus de repère, tout ce à quoi elle pouvait s’accrocher c’était qu’elle faisait en sorte que tout le monde soit le plus heureux possible. Et c’était ce qu’elle pensait toujours, ce qui expliquait son acharnement en Inde, même si elle avait dit et fait des choses horribles, même si Josh ne se sentait plus heureux du tout, c’était toujours, du moins elle en était convaincue, la meilleure solution.

Elle fit bouillir de l’eau et s’affaira à préparer la théière. Elle ne proposa pas de thé à Rozen mais lui sortit tout de même une tasse. Elle ne voulait pas s’interrompre dans ce qu’elle disait et elle se fichait de savoir si le professeur boirait du thé ou non, c’était pour elle qu’elle le préparait, pas pour aider son interlocutrice à digérer ce qu’elle lui racontait. D’autant plus qu’elle ne voyait pas en quoi Rozen aurait eu besoin d’aide pour digérer, ça ne la concernait pas, elle avait juste le droit de savoir pour comprendre qu’elle n’y était pour rien dans la séparation de Nios et de Mary et que tout ça ne voulait pas dire qu’ils n’avaient pas été fidèles à leur engagement.

« En Inde, Josh était présent. C’était la première fois qu’on se revoyait depuis que j’étais partie… » Elle frissonna à cette pensée mais ne parla pas de ce qui s’était passé entre eux. Ca c’était trop personnel, et surtout ça n’avait rien à voir avec ce qu’elle expliquait à Rozen. Peut-être qu’elle le raconterait à Zofia, si elle n’arrivait pas à remonter la pente d’ici à son retour… Zofia était apte à comprendre, ou peut-être pas, après tout Mathys était tout de même son meilleur ami… Mary n’était plus sûre de rien ces derniers jours. « Quand il a découvert pour Connor, il y a eu une scène. J’ai refusé qu’il entre dans la vie de mon fils. »

Son fils. Pas le leur. Après tout, les chromosomes n’étaient pas importants. Josh n’avait jamais vu Connor, il n’y était pas attaché. Et s’il voulait le rencontrer, c’était seulement à cause d’une fierté mal placée. Parce qu’il voulait bien se comporter. Mary lui simplifiait la vie. C’était ce dont elle était sûre. Il faut dire que Josh n’avait jamais particulièrement voulu avoir d’enfant, elle ne pouvait pas imaginer ce que l’existence de Connor avait pu bousculer en lui.

« Après la scène avec Josh, Nios m’a dit qu’il n’était pas d’accord. Je lui ai dit d’aller se faire foutre. »

Elle était en train de servir le thé dans deux grosses tasses. Elle amena les tasses et les posa sur une table au moment où elle finissait sa phrase. C’était sûrement étrange d’entendre Mary parler comme ça, on n’imaginait pas ce bout de femme adorable pouvant être aussi dur. Pourtant, ça n’était pas vraiment choquant, comme si on s’attendait inconsciemment à voir cette partie d’elle.

« Et notre lien s’est… Je ne sais pas s’il s’est cassé. Si c’était le cas, je ne crois pas qu’on aurait survécu. Disons en tout cas qu’il a changé. J’ai forcé Nios à rentrer avec moi mais je suis certaine que s’il était resté en Inde, ça n’aurait pas changé grand-chose. Il n’est revenu que pour Connor. »

Elle s’assit de nouveau sur l’établi, sa tasse à la main. Un sourire amusé un peu étonnant, et surtout déplacé, s’afficha sur son visage quand elle ajouta :

« De chercheurs nous sommes passés à la place de cobayes. Je suis sûre que beaucoup de spécialistes seraient ravis de nous étudier… Détériorer une Corde d’Argent et s’en sortir c’est pas si courant… »

Elle laissa cette dernière phrase flotter, le regard un peu dans le vague. Elle ne s’inquiétait pas de la réaction de Rozen parce que, d’une certaine façon, elle avait déjà décidé que ça ne compterait pas. Les seules choses qui comptaient à présent étaient son fils, Fred, Mathys, Zofia et Celesta. Et elle aussi, bien sûr…

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MessageSujet: Re: Jour de colère   Sam 20 Déc - 11:24

Le teint de Rozen était cireux ; le regard qu'elle portait sur son étudiante était indéchiffrable ; on aurait dit qu'elle ne la voyait plus, mais que ses yeux, au contraire, regardaient au-delà... et sans voir.

Elle resta un long moment sans rien dire ; évidemment, il fallait du temps pour assimiler tout ce que Marybeth venait de dire. On aurait presque pu suivre cet enregistrement au fil de la lente décomposition des traits du visage du professeur. Finalement, d'une voix qui ne lui ressemblait pas, une voix plus rauque, comme sortie non pas de sa gorge mais du fond de on ventre, Rozen prit la parole ; atone. Une articulation des mots incongrue dans sa bouche.

"Quel âge as-tu, Marybeth ?"

Elle regardait son étudiante sans colère, mais en ayant réellement l'air de ne pas la reconnaître.

"De deux choses l'une, soit tu es une ado attardée, soit une vieille peau confite de certitudes... Je ne vois pas... Comment on peut à ton âge croire à c'point avoir toujours raison, pour soi et pour les autres...

Et peureuse, aussi ? Je te capte plus, fillette... je ne comprends pas comment tu... tu peux croire qu'il suffit de faire au plus simple. J'pensais que tu le savais déjà... Que la vie, ça marche rarement à coup de solutions simples."


Elle se tut à nouveau. Il n'y avait pas réellement trace de colère dans sa voix ; elle était au-delà de la colère.

"Va falloir grandir, miss Norton ; apprendre... je ne sais pas ; l'humilité, probablement. Ou l'empathie ? Le monde n'est pas juste le décor de ta vie. Pour moi... tu vois, c'est exactement comme si tu venais de couper une jambe à Connor, et que tu l'exhibais fièrement en expliquant que comme ça, il ne risque pas d'aller se faire mal en courant dans des orties. Je ne parle même pas du père. C'est déjà étonnant que tu aies conscience qu'il a un prénom.

Je suis navrée, mais il m'est impossible de te garder en majeure."


Et Rozen quitta la serre.

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