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| | Tovuz, ou pourquoi Brise passe l'été loin de Sywhaîd | |
| | Auteur | Message |
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Brise d'Oz Etudiante


Nombre de messages: 169 Age: 23 Date d'inscription: 14/10/2007
 | Sujet: Tovuz, ou pourquoi Brise passe l'été loin de Sywhaîd Dim 7 Sep - 18:09 | |
| La scène se passe au début de l'été (pour un retour de moi-même en douceur^^)
Brise était assise sur sa valise, au milieu d’une clairière ombragée. Elle mordillait nerveusement l’ongle de son pouce, les yeux braqués vers la lisière de la forêt toute proche. Pas un souffle d’air ne venait troubler l’air plombé de ce début d’été. Les brins d’herbe jaune qui parsemaient la clairière semblaient se tenir au garde-à-vous, droits et secs comme des baguettes de tambour. La jeune femme se tenait tout aussi droite, les lèvres pincées, le front brillant de sueur. De temps en temps, elle croisait les jambes, avant des les décroiser aussitôt. Pas un instant elle ne détourna les yeux des sous-bois.
Ils viendront du Nord le quatrième jour après la pleine lune. Ne les rate pas.
Brise regardait vers le Nord, avec une intensité presque douloureuse. Elle n’avait aucune idée de l’heure qu’il était, ni même de l’heure à laquelle ils arriveraient. Elle attendait, point. Brise pouvait parfois faire preuve d’une patience angélique, lorsque ses propres intérêts étaient en jeux. Elle portait une robe blanche, aérée, dont le décolleté de dentelle ouvragé collait à sa peau humide. A ses pieds, une paire de sandales, plates, laissait apercevoir le rouge carmin dont elle avait peint ses orteils. Rien ne laissait deviner qu’elle se préparait à un long voyage, si ce n’est la valise rouge sur laquelle elle était juchée. La jeune femme consulta nerveusement sa montre, avant de diriger à nouveau son regard vers le Nord. Elle avait confiance en Jena, bien sur. Mais elle commençait à douter sérieusement de la ponctualité de ses amis. Il était près de dix-huit heures, elle faisait le pied de grue dans cette clairière depuis l’aube, et personne n’avait daigné se montrer.
Ils viendront te prendre sur le chemin du retour, ne t’inquiète pas. Il y a peu de chance qu’ils soient retardés, mais si c’est le cas ils te le feront savoir.
Brise soupira longuement. Elle se leva et fit quelques pas dans l’herbe sèche, pour se calmer les nerfs. Elle avait quitté Sywhaîd une semaine plus tôt, laissant à Jena le soin d’expliquer à qui voudrait l’entendre le motif de son départ précipité. Avec une pointe de remord, la jeune femme pensa à Logan. Elle lui avait fait parvenir un bref message lors de son escale à Vienne, mais elle était repartie trop tôt pour espérer une réponse. Elle écarta le visage du jeune homme de ses pensées et se remit à fixer l’orée de la forêt. Elle ne supporterait pas de voir ses espoirs déçus. Depuis que Jena avait évoqué l’idée de ce voyage initiatique dans le Caucase, Brise n’avait eu d’autre volonté que de quitter l’enclôt sywhaidien. A présent qu’elle était seule face à sa décision trop peu mûrie, Brise se mettait à douter. Jena, sans doute consciente que l’excitation du départ annihilait plus ou moins les facultés de réflexions de Brise, avait accéléré ses préparatifs, profitant de l’enthousiasme aveugle de la jeune femme. Elle avait sûrement eu raison, songea Brise amèrement. Car eut-elle prit le temps de réfléchir, elle n’aurait certainement pas atterrit dans la forêt entourant Tovuz, près de la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Les nombreux troubles agitant la région l’avait contrainte à prendre de nombreuses mesures pour garantir sa sécurité, et la tension qui régnait dans chacune des villes qu’elle avait traversé avait achevé de la faire redescendre sur terre. Jena s’était arrangé pour qu’elle puisse loger aux bonnes adresses et rencontrer les bonnes personnes, cependant Brise n’était pas rassurée.
Elle retourna s’asseoir, par terre cette fois, au pied de la valise rouge. Le groupe qui devait la rejoindre appartenait à une communauté magique du même genre que Sywhaîd. Cependant, ces gens étaient des nomades, et ils avaient conservés le mode de vie de leurs ancêtres. Certains d’entre eux descendaient en droite ligne de Gengis Khan. La frontière Kazakhe n’était pas très loin, et le Caucase immense. Brise frissonna. Le sous-bois venait de frémir, comme si un vent léger le parcourait. La jeune femme se leva, alarmée. Aucun bruit ne venait troubler la quiétude de la clairière, pourtant Brise aurait juré que quelques chose approchait. Une tension soudaine, un changement subtil dans les flux qui traversaient la clairière. Soudain, Brise comprit qu’elle n’était plus seule. Tout autour d’elle s’était déployés en silence un groupe de huit ou neuf cavaliers au visage basané. Elle tourna lentement sur elle-même, défiante, cherchant instinctivement le meneur du groupe. Elle croisa bientôt son regard, sans plus s’interroger sur ce qui faisait que c’était lui, et pas un autre.
-Brise, dit-il simplement en écorchant terriblement son prénom. -Heu, oui, oui c’est bien moi, répondit-elle en essayant de masquer le tremblement de sa voix.
L’homme hocha la tête et siffla légèrement. L’un des chevaux fit un bon en avant, et son cavalier sauta à terre pour hisser la valise sur le dos de sa monture. Brise remarqua la facilité avec laquelle il soulevait le bagage, et fut immédiatement persuadée que l’homme avait utilisé la magie, malgré le fait qu’aucun signe extérieur ne pu le trahir. Son regard croisa à nouveau celui du chef, qui lui fit signe de grimper derrière lui. Confuse, Brise s’avança près de son cheval. L’homme lui tendit la main, le visage impassible. La jeune femme accepta l’aide proposée et se retrouva brusquement catapultée sur la croupe du cheval. Elle était bonne cavalière, et adopta aussitôt la position de l’amazone, indéniablement plus pratique lorsque l’on porte une robe. Les autres hommes hochèrent la tête, puis tous repartirent comme ils étaient venu, s’enfonçant silencieusement dans les sous-bois. |
|  | | Brise d'Oz Etudiante


Nombre de messages: 169 Age: 23 Date d'inscription: 14/10/2007
 | Sujet: Re: Tovuz, ou pourquoi Brise passe l'été loin de Sywhaîd Dim 7 Sep - 19:40 | |
| Il faisait nuit lorsque Brise s’éveilla. Elle frissonna, non pas parce qu’il faisait froid (on était encore au sud de Sywhaîd), mais parce qu’elle était profondément mal à l’aise. Il était très, très rare qu’elle s’endorme en dehors de son lit, quelle que soit les circonstances. Il était encore plus rare qu’elle s’endorme à dos de cheval, sans compter sur l’angoisse que lui inspirait cette chevauchée. Secouant la tête, Brise chassa les derniers vestiges d’un sommeil qui n’avait rien de naturel. Sur sa gauche, l’un des cavaliers la regardait d’un air goguenard. Il paraissait plus jeune que les autres, et ses yeux bridés brillaient d’un éclat moqueur. Brise se redressa et s’efforça d’avoir l’air digne. Pourtant elle sentait les larmes lui monter aux yeux. Impossible maintenant pour elle de retrouver le chemin de Tovuz. Sa « petite sieste inopinée » était tombée à pic. Le paysage avait totalement changé, pour autant qu’elle pouvait s’en rendre compte. La lune était invisible, et seules les lanternes des éclaireurs, à dix pas en avant, lui permettait de se repérer un minimum. La troupe traversait un paysage lunaire, rocailleux. Le vent s’était levé et sifflait violemment entre les rochers. Pas une lumière, pas une fenêtre illuminée à des kilomètres à la ronde. Brise jura.
- Vous êtes loin de chez vous, lança en riant le cavalier à sa gauche.
Il avait un accent épouvantable et Brise fronça les sourcils.
-Pardon ? -Je dis, vous êtes loin de chez vous. -Et vous, vous parlez très mal anglais, rétorqua Brise avant de lui tourner le dos.
Elle fit passer ses deux jambes par-dessus la croupe du cheval, et se trouva alors face à un spectacle qui lui glaça le sang. Un ravin profond s’ouvrait à présent sous ses pieds. Le vent fouetta son visage, manquant de la renverser. Le souffle coupé, Brise s’agrippa à la selle, levant les pieds inconsciemment. Elle comprit enfin le rôle des deux éclaireurs, un peu en avant. Levant haut leurs lanternes, ils étaient chargé d’indiquer le chemin à leurs compagnons de route. La raison pour laquelle Brise avait loupé le ravin vertigineux était simple. Etant assise en amazone, elle tournait le dos au précipice, et son champ de vision se limitait au flanc de montagne sur sa gauche, et à une portion de chemin rocailleux droit devant. A présent qu’elle avait fait volte-face, l’ampleur du dénivelé lui sautait aux yeux. Elle prit une profonde inspiration et se força à rester calme, ne voulant pas se ridiculiser en reprenant sa position initiale. Devant, la cadence se faisait plus lente. Brise devina leur destination toute proche. La raison pour laquelle on l’avait endormie lui paraissait logique : si Sywhaîd avait sa Brume, cette communauté disposait manifestement de ses propres moyens pour garder ses frontières hors d’atteinte. La jeune femme se pencha en avant, cherchant à distinguer les contours d’un village. Elle ne distingua cependant rien du tout, puisque une obscurité plus noire que le noir de la nuit l’aveugla soudain. Elle ne parvenait même plus à localiser les lanternes, pourtant toutes proches quelques secondes auparavant. Brise poussa un cri d’effroi, mais une voix quelques part devant elle parla d’une voix apaisante. Bien qu’elle ne comprit pas la langue, Brise se calma aussitôt. Quelques pas encore et la lumière revint brusquement, blessant les yeux de Brise. Elle se trouvait à présent sur un grand plateau rocailleux, près d’un grand brasier. Autour du feu se serraient quelques tentes. Pas des tentes ordinaires, plutôt des sortes de chapiteaux de cirque, bigarrés, exubérants. Des gens se tenaient autour du feu, parlant très fort et très vite une langue gutturale que la jeune femme ne parvint pas à identifier. Ils acclamaient visiblement les cavaliers, lesquels se mirent à parler avec animation aux villageois. Quelqu’un enleva Brise de son perchoir et la déposa au sol, non sans douceur. Lorsque la jeune femme se retourna, elle se trouva nez à nez avec le jeune cavalier qu’elle avait rembarré. Il s’abstint de parler cette fois, et se contenta de s’éloigner en souriant. Le chef de la troupe descendit à son tour, attrapa Brise par l’épaule et la conduisit près du feu. Brise était complètement perdue, hébétée. Elle se laissa guider sans résistance. Une fois près du feu, l’homme la propulsa brutalement en avant. Brise manqua de se casser la figure et le fusilla du regard. Mais alors qu’elle ouvrait la bouche pour protester bruyamment, une voix douce et éraillée l’interpella :
-Tu es Brrrrise.
La jeune femme sursauta et chercha du regard celui ou celle qui venait de parler. Il s’agissait d’une vielle femme, assise sur un tapis qu’on avait déroulé pour elle près de la chaleur du brasier. Elle souriait d’un air entendu et tapota le tapis, près d’elle. Brise, quelques peu interloquée, hésita un instant. La vielle femme répéta son geste et la jeune femme n’eu d’autre choix que de s’asseoir, de mauvaise grâce. Elle grimaça un sourire en s’efforçant de respirer par la bouche. La vielle femme dégageait en effet une forte odeur de musc et de sueur.
-Tu es Brrrrise, répéta-t-elle avec insistance. Elle avait elle aussi un terrible accent, dur et sans beauté. -Oui, répondit Brise. -Tu veux contrrrôler ta magie.
C’était une constatation, pas une question. Brise s’abstint donc de répondre. Autour, les gens écoutaient avidement, certains se faisant traduire la conversation dans leur langue rude et rapeuse.
-Tu devrrra d’abooord contrrrôler ton humeurr, ajouta la vieille femme en ricanant de manière déplaisante.
Brise rougit violemment, touchée par la justesse de la remarque. Elle n’avait jamais fait de lien entre son caractère impérieux et la manière dont elle appliquait la magie. La doyenne lui tapota la joue en riant. Sa main était crevassée, rêche, comme la langue qu’elle parlait. Brise s’efforça de rester impassible.
-C’est bien, va dorrmirrr. Apkarr !
Brise fut offusquée d’être ainsi congédiée, mais elle se força une fois encore à garder son calme. Le dénommé Apkar s’avança, s’inclina devant la femme avant de se tourner vers Brise. Celle-ci grogna en reconnaissant le jeune homme qui avait chevauché à ses côtés. Il lui adressa un nouveau sourire moqueur avant de se diriger vers l’une des tentes. Il s’effaça pour laisser Brise entrer, avant de la suivre dans la pièce ronde et chaude. La valise rouge était déjà posée dans un coin. Non loin, quatre ou cinq petits enfants (impossible d’être plus précis) dormaient les uns sur les autres sur une large banquette. Un chien veillait sur leur sommeil. Il gronda en voyant Brise, mais Apkar le réprimanda immédiatement.
- Tu dors là, chuchota le jeune homme en montrant à Brise l’une des banquettes étroites. Demain, tu travaille tôt. Il amorça un mouvement pour sortir de la tente puis se retourna et lança, rieur, bienvenue à Archavir ! |
|  | | Brise d'Oz Etudiante


Nombre de messages: 169 Age: 23 Date d'inscription: 14/10/2007
 | Sujet: Re: Tovuz, ou pourquoi Brise passe l'été loin de Sywhaîd Lun 8 Sep - 17:04 | |
| Le lendemain, Brise fut réveillée par le chant d’un coq. Sauf que le coq se trouvait sur sa tête. Elle réprima un hurlement et s’empressa de faire dégager l’animal. Lorsqu’elle parvint enfin à s’en débarrasser, la dizaine de personnes s’activant dans la tente suspendit son activité pour lui jeter un regard intéressé, puis chacun reprit son activité comme si de rien était. Médusée, Brise regarda les trois femmes qui cuisinaient au milieu de la pièce, puis son regard glissa vers les quatre (ils étaient donc bien quatre) petits enfants qui émergeaient comme elle de leurs couvertures. Une grand-mère tissait dans un coin tandis que deux hommes buvaient frileusement dans des coupes de bois. L’un d’eux était Apkar. Il ne lui accorda aucune attention et sortit bientôt avec l’autre homme, plus âgé. Il était cinq heure du matin. La jeune femme fit basculer ses jambes hors du lit, les bras croisés sur sa poitrine. Elle portait encore sa robe blanche, que la plus jeune des femmes lorgnait avec curiosité. Brise resta quelques instant sur le rebord de la banquette, sonnée. Puis une petite fille lui porta un bol de bois fumant, qui contenait de la soupe épaisse. De la soupe le matin, quelle horreur, songea Brise en observant le liquide avec circonspection. Elle envisagea un instant de refuser le bol mais elle mourrait de faim. Toutes les femmes eurent l’air satisfaites lorsqu’elle trempa ses lèvres dans le breuvages (qui semblait presque uniquement constitué d’huile ou de graisse). La jeune femme se força à finir le bol, avant de sortir de la tente en titubant, le teint livide. Elle respira un peu d’air frais sur le seuil, barbouillée par l’épaisse tambouille qu’elle venait d’avaler. Lorsqu’elle se sentit un peu mieux, elle entra à nouveau et entreprit de s’habiller en se faisant le plus discrète possible. Hélas, les enfants ne semblaient pas avoir apprit la politesse, et ils dévisagèrent Brise avec insistance jusqu’à ce qu’elle soit couverte des pieds à la tête. Ils se détournèrent alors pour se resservir en soupe. L’une des femme se mit à rire ouvertement.
Apkar vint la chercher quelques minutes plus tard (qui parurent excessivement longues à la pauvre Brise, forcée d’accepter un second bol de soupe). Il passa simplement la tête par l’ouverture de la tente et fit signe à l’anglaise de le suivre. S’empressant de reposer son bol à moitié plein, Brise adressa un sourire d’excuse à ses hôtes avant de filer comme une anguille, son paletot de tweed sur les épaules. Il faisait très froid dehors, malgré le soleil rose et timide qui pointait derrière les montagnes. Le vent sifflait tristement sur le plateau, que Brise découvrit enfin à la lueur du petit jour. Gris et vide, il s’étendait sur quelques kilomètres avant de se terminer abruptement au bord du précipice que les cavaliers avaient longés la veille. Apkar marchait quelques pas en avant, les cheveux en bataille. Il se retourna pour attendre Brise lorsqu’elle s’arrêta, jetant un coup d’œil au village qui s’éveillait lentement. Si tant est que l’on puisse nommer « village » le petit rassemblement de tentes et d’échafaudages de bois disséminés autour des restes du grand brasier. Quelques femmes s’affairaient déjà à le rallumer, frileusement accroupie près des cendres.
-Allez, lui lança Apkar, Imasdouhie attend.
Devant l’air incrédule de Brise, il compléta :
-Cela signifie « savante » en arménien. Imasdouhie va t’enseigner ce que tu veux savoir. -Oh… Commenta simplement Brise, qui n’était pas sure d’avoir saisi toute la phrase, tant le jeune homme écorchait chaque mot. Elle s’abstint cependant de le lui faire remarquer. -C’est un honneur pour toi, grogna-t-il à nouveau.
Il lui lança un regard aigu, perçant, et Brise se sentit aussitôt mal à l’aise. Elle n’était pas convaincu de mériter cet honneur. En fait, Apkar semblait même convaincu du contraire. Brise ne savait pas vraiment si rencontrer Imasmachin était un honneur ou non, mais elle aurait préféré qu’Apkar ne la regarde pas de manière si méprisante. Brise avait l’habitude d’être méprisante. Pas d’être méprisée. Cependant elle jugea plus sage de garder le silence jusqu’à l’entrée d’un petit chapiteau situé un peu à l’écart du reste de la communauté. Apkar écarta le rideau et s’effaça, comme la veille, pour la laisser entrer.
-Bonne chance, murmura-t-il avec son horrible accent et son sourire narquois.
La tente empestait. Herbes aromatiques, médicinales, substances non identifiés, fourrures douteuses, relents de nourriture… Comment entrer dans ce taudis pouvait-il être considéré comme un honneur ? Brise resta impassible. Inutile de froisser l’habitante des lieux en se bouchant le nez. Comme elle s’y attendait, il s’agissait de la vieille qu’on lui avait présenté près du feu. Celle-ci trafiquait dieu sait quoi dans un coin du chapiteau, dont elle semblait être la seule occupante (si l’on oubliait la chèvre et les poules qui campaient près des banquettes). Brise constata alors avec surprise que la vieille sorcière était en train de fabriquer un médium. Un canalisateur de magie. Les raisons de sa présence à Tovuz lui revinrent alors en mémoire.
-Tu dois avoirrrr un médium, petite, lâcha la femme sans la regarder. Et apprrendrrre à le dompter.
Brise fit la moue. Elle avait essayé sans succès plusieurs médium magiques à Sywhaîd, provoquant de nombreux cataclysmes dans les bâtiments et à la ferme. Notamment ce jour mémorable où elle avait envoyé Logan au tapis. Ou encore la fois ou elle avait fait exploser son armoire. Bref. Les médium, trop complexes pour la brutalité pure de ses pouvoirs, avaient tendance à l’encombrer plus qu’autre chose. La vielle femme lui fit signe de s’approcher.
-J’ai tout de suite su ce qui te conviendrrrait, grommela-t-elle en souriant. J’ai passé la nuit dessus. Elle est faite spécialement pourrr toi.
Elle tendit à Brise une amulette grossière en bois taillé, décorée de chiffons rouges et de perles d’argiles. Sur le bois rude du médaillon, un dessin compliqué avait été gravé. Brise passa don doigt sur la gravure, muette d’étonnement. Le bijou était primitif, sans beauté ni élégance. Mais Brise sentit son pouvoir palpiter au creux de sa main.
-Il est caprrrricieux, s’exclama la femme. Comme toi !
Brise s’efforça de sourire, puis remercia d’un signe de tête. En bonne diplomate, elle avait conscience que le cadeau était précieux. Elle ne savait cependant comment manifester sa reconnaissance, ignorant les propriétés de l’objet et les compétences de cette femme.
-Dis-moi de quoi il est fait, et pourrrquoi, demanda Imasdouhie d’un ton impérieux.
Immédiatement, Brise comprit que la journée allait être longue. |
|  | | Brise d'Oz Etudiante


Nombre de messages: 169 Age: 23 Date d'inscription: 14/10/2007
 | Sujet: Re: Tovuz, ou pourquoi Brise passe l'été loin de Sywhaîd Mar 9 Sep - 13:08 | |
| Imasdhouie ne libéra la jeune femme qu’à la tombée du jour. Elle l’avait soumise à un interrogatoire serré, ne l’autorisant à se restaurer que lorsque Brise eu définit les 28 ingrédients entrant dans la composition de son amulette. Elle fut consternée par les lacunes de la jeune femme en magie environnementale. Brise n’avait jamais assisté à un seul de ces cours, persuadé que dans son cas, seule la MC serait bénéfique. Lorsque la vieille femme prit conscience des lacunes béantes de Brise en appréhension générale de la magie, elle secoua la tête, consternée.
-Comment espèrrrre-tu contrrrôler ta magie si tu ne la comprrrend pas ! Tempêta Ismadhouie en lui jetant une galette de céréale et un petit bol de viande en sauce.
Brise serra les dents et refusa de répondre. Elle avait découvert que la magie pouvait être théorisée seulement quelques mois auparavant. Puis elle avait cru comprendre que sa magie avait besoin d’être canalisée. Donc elle s’était inscrite en MC. Point. Trifouiller des plantes et bidouiller de sois-disant potions magiques dans un chaudron, très peu pour elle, merci. Car si Brise acceptait et respectait le côté technique, quasi-scientifique représenté par la magie canalisatrice, si elle aimait se prêter au jeu de la magie partagé, elle avait encore un peu du mal avec la magie obscure qui faisait intervenir sang, corne, crapaud et chaudron brûlant. Jamais elle n’aurait imaginé que ce genre de magie lui serait nécessaire pour dompter son pouvoir. Mais il faut dire qu’elle n’avait jamais chercher à se renseigner sur le sujet. Elle avala sa galette, négligeant la viande (qui lui parut douteuse). Ismadhouie haussa les épaules et s’empara du bol de Brise. Puis l’interrogatoire reprit, durant jusqu’au soir, Ismadhouie testant sans relâche les connaissances magiques de Brise. Elle hocha la tête lorsque Brise lui parla de la transe mimétique, du daemon, des flux, mais grimaça lorsque celle-ci lui affirma sans rougir que la calcéolaire était sûrement une maladie magique grave. A la fin de la journée, elle s’était fait une idée, et renvoya Brise en pestant contre Jena et ses protégés incapables.
Brise s’empressa de s’éloigner, de peur que la vieille ne la rappelle pour une nouvelle heure de torture. Jamais la jeune femme n’avait imaginé à quel point ses lacunes en magie étaient importantes. Il faut dire qu’elle n’aurait jamais imaginé qu’il y avait tant à apprendre. Elle pensa avec amertume qu’elle était loin de pouvoir contrôler ce don démesuré qui lui était tombé sur la tête, à elle, fille de non-sorciers et définitivement trop terre-à-terre pour comprendre quoi que ce soit à l’art subtil de la magie. Elle ne savait pas de quoi serait fait demain, et elle redoutait le pire. Il était évident qu’elle n’était guère armée pour des actes magiques trop avancé. Cependant, si Jena l’avait envoyé ici, c’était sûrement pour une bonne raison, pensa-t-elle en poussant un long soupir.
-Le mal du pays ? Ricana une voix derrière elle.
Brise fit volte-face. Elle n’avait pas bougé depuis plusieurs minutes, planté au milieu des tentes, le regard vague. C’était Apkar, qui d’autre, qui venait de la tirer de sa torpeur. Elle lui jeta un regard impassible, avant de hausser les épaules. Le jeune homme secoua la tête en riant, ses yeux réduit à deux fentes, son visage lisse et brun fendu en deux par une rangé de dents petites et affûtées comme celles d’un chat.
-Vous êtes tous si fiers, de l’autre côté des montagnes, lâcha-t-il enfin devant le mutisme de Brise. Allez, viens, je dois te faire visiter, c’est Ismadhouie qui le veut. -Visiter ? répéta Brise, incrédule.
A part quelques tentes plus ou moins miteuses, le brasier et le plateau, Brise ne voyait guère ce qu’il y avait à visiter. Mais devant l’air mauvais d’Apkar, elle haussa à nouveau les épaules et se laissa guider. Contre toute attente, Apkar entraîna Brise de l’autre côté du plateau, longeant la crête pour éviter les assauts du vent. L’anglaise se retourna à plusieurs reprise, légèrement inquiète de voir les tentes s’éloigner dans la poussière.
-Ici, déclama soudain Apkar avec son accent rude, c’est la limite d’Archavir.
Archavir… C’était sûrement le nom du campement, ou de la tribu. Brise hocha la tête, cherchant autour d’eux un détail pouvant marquer la limite. Il n’y en avait aucun.
-Archavir est le nom d’une ville perdue d'Arménie…
-Comment peut-on perdre une ville, coupa Brise sans parvenir à masquer le dédain dans sa voix.
-Comme on perd son chemin, j’imagine, répondit Apkar en riant, délibérément. Nous sommes le peuple de la ville perdue, tu comprend ? Elle est avec nous partout où nous allons. Et nous allons partout, termina-t-il après une courte pause.
-Vous êtes arméniens ? Demanda Brise, renonçant à saisir le mystère d’Archavir, la ville nomade.
-Non, pas tous. Je suis Kazaque. Ismadhouie est arménienne. Mais ce n’est pas ça l’important. Archavir accepte tous les peuples. C’est la ville invisible qui ouvre ses portes à ceux qui demandent asile. La ville de la connaissance qui accepte de délivrer son savoir, même à ceux qui n’en sont pas digne. Il jeta un regard aigu à Brise, avant de poursuivre. C’est la ville de ceux qui n’ont pas de terre.
-C’est une utopie, trancha Brise, ignorant volontairement la pique d’Apkar.
-Oui, peut-être, répondit le jeune homme. Mais ce n’est pas si différent de ton Sywhaîd.
-Mon… ?
Brise s’interrompit. Apkar eu un rictus moqueur avant de montrer du doigt le sol à ses pieds.
-Si tu traverse, l’obscurité te tombera dessus. Tes pas te guideront… Si tu le mérite. Il parait qu’il y a des centaines d’âmes perdues dans la nuit d’Archavir, dit-il en haussant les épaules. Pour entrer, c’est pareil, si Archavir le veut, tu la trouvera.
-Il n’y a pas… de quête ? D’épreuve ? demanda Brise en pensant à sa propre traversée de la Brume, en Ecosse.
-Non, répondit le jeune homme avec surprise. Si Archavir lit en toi, elle n’a pas besoin de te tester. Elle sait, c’est tout.
-Et… et comment sais-tu où est la limite ? Interrogea Brise en montrant le sol.
-Elle change tous les jours, parfois elle s’éloigne, parfois elle est toute proche. Elle nous suis partout où nous allons. Elle est toujours avec nous. On… On peut la sentir. Il regarda Brise. Tu ne sens pas ?
Brise lui rendit son regard avec surprise. Elle n’avait rien remarqué de particulier. Apkar eu un nouveau sourire moqueur. Secouant la tête avec incrédulité, il fit signe à Brise de le suivre. Ils rebroussèrent chemin en silence, la jeune femme plus troublée qu’elle ne voulait bien l’avouer. |
|  | | Brise d'Oz Etudiante


Nombre de messages: 169 Age: 23 Date d'inscription: 14/10/2007
 | Sujet: Re: Tovuz, ou pourquoi Brise passe l'été loin de Sywhaîd Mer 10 Sep - 22:37 | |
| Plusieurs jours passèrent avant que Brise eu l’occasion de reparler avec Apkar. Elle se rendait chaque jour chez Ismadhouie, laquelle lui enseignait petit à petit l’art des médiums. Brise ne comprenait pas vraiment à quoi pouvait lui servir ces nouvelles connaissances, et elle avait de plus en plus de mal à cacher son impatience. Elle était là pour travailler sa MC non ? Quand donc Ismadhouie se déciderait-elle enfin à lui apprendre ce pour quoi elle était venue ? En une semaine, Brise n’avait pas fait un seul exercice de canalisation. Elles avaient évoqué les flux de nombreuses fois bien sur, mais jamais de manière pratique.
Lorsque Brise avait vraiment trop de mal à masquer son agacement, Ismadhouie lui jetait le même regard moqueur qu’Apkar. Puis elle secouait la tête et reprenait où elle s’était arrêtée, imperturbable. En vérité, Brise progressait à grand pas. Mais elle n’en avait pas conscience, persuadée qu’elle était que seule la magie canalisatrice pouvait l’aider à juguler ses pouvoir. Son aveuglement avait de quoi décourager n’importe qui, mais la vieille savante persévérait. Brise devait comprendre par elle-même, c’était primordial. De nombreux aspects de la magie lui échappait encore. Il fallait qu’elle parvienne à saisir l’importance des flux, avant de comprendre comment les canaliser. Avec Brise, c’était toutes les bases qu’il fallait revoir. La jeune femme avait une vision partielle et fragmentée de l’acte magique en lui-même. Elle avait libéré ses flux bien trop tôt, bien trop vite… Ismadhouie ne pouvait s’empêcher de soupirer en voyant ce gâchis. La formidable puissance magique de Brise était restée à l’état brut, pratiquement incontrôlable, encore moins par une fille de l’autre monde rongée par le scepticisme. Brise était incapable de poser des limites à ses propres pouvoirs. Tant qu’elle n’aurait pas parfaitement assimilé les principes majeurs de la magie, elle ne pourrait prétendre contrôler son don.
Au bout d’une vingtaine de jours, Brise était capable d’évaluer les flux internes et externes qui l’entouraient. Elle prit ainsi enfin conscience des limites d’Archavir, et, par la même occasion, de ses propres limites. Ismadhouie avait, avec une patience infinie, aiguisée sa sensibilité à l’ensemble des courants magiques, y comprit les siens. En la soumettant à des exercices de concentration excessivement contraignants, elle lui avait ouvert l’esprit et le cœur. Brise saisit enfin l’ampleur de son don. Elle était enfin capable de percevoir ce que la majorité des sorciers comprenait dès leur enfance. Elle fut en outre bientôt capable de déterminer, pour un flux donné, la meilleure manière de le canaliser. Elle commettait parfois quelques erreurs (conseiller à Kanat, l’un des petits garçons du village, une baguette de ronce alliée à la puissance de l’écaille de basilic s’était avéré désastreux. L’enfant, doté d’un don assez conséquent, avait vu ses pouvoirs tripler en quelques instants. Brise avait promis d’aider à la reconstruction de la tente de Saule, la mère du petit). Cependant, elle avait cessé de se plaindre et semblait enfin saisir l’importance de l’enseignement d’Ismadhouie. Elle ne se destinait absolument pas à la fabrication de médiums magiques (d’ailleurs ses prédictions s’avéraient trop souvent aléatoires, contrairement à Ismadhouie, qui avait aussitôt proposé à Kanat une baguette d’acacia associée à une aile de fée des bois), mais comprendre leur fonctionnement de l’intérieur l’avait beaucoup aidé à appréhender sa propre personnalité magique.
Elle avait ainsi crée, avec l’aide de la vieille femme, une baguette capable de guider son pouvoir sans pour autant entraver sa puissance (Ismadhouie avait catégoriquement refusé l’usage des racines de mandragore, prétextant qu’il était hors de question pour elle de participer à la destruction d’une autre tente d’Archavir). Le médium agissait comme un ensemble d'écluses destiné à contrôler le débit magique de Brise, ainsi que sa puissance. Il avait nécessité quatorze ingrédients différents, et Brise en était plutôt fière. Elle n’avait pas encore été autoriser à l’utiliser, car Ismadhouie estimait qu’elle manquait encore de certaines qualités élémentaires, comme la prudence, l’humilité ou encore la patience. La vieille femme avait un avis très clair quand à la manière dont Brise devait faire son apprentissage de la magie. Pour elle, l’anglaise était un genre d’arbre, particulièrement épineux, ayant poussé de travers. Elle ne cessait de pester contre les parents de la jeune femme, lesquels, si ils avaient accepté de mettre Brise entre les mains des institutions magiques qualifiés lors de la découverte de son don, lui auraient évité bien du travail. Elle pestait aussi parfois contre Jena. Brise, de son côté, rongeait son frein. Curieusement, une sorte de complicité avait finit par s'établir entre elle et la vieille femme. Elle se soumettait à son autorité avec une désinvolture blasée, sans jamais un mot de remerciement, ni une once d’enthousiasme. De son côté, Ismadhouie n’attendait rien d’elle, si ce n’est sa présence. Les résultats ne semblaient guère compter à ses yeux, et jamais elle ne blâmait Brise, pas plus qu’elle ne la félicitait. De cette relation désintéressée et sans passion était né une amitié discrète, faite de petits riens qui ne comptaient qu’aux yeux des principales intéressées. Un hochement de tête, un simple sourire parfois, guère plus. Pourtant Brise respectait la vieille femme plus que quiconque, et elle appliquait ses conseils en tout point, en s’efforçant néanmoins de ne pas avoir l’air trop empressée.
Le reste de la communauté l’avait adopté, et elle essayait au maximum de participer à la vie collective, bien plus qu’elle ne l’avait jamais fait à Sywhaîd. Sans doute avait-elle l’impression de leur devoir quelques chose, sentiment qu’elle n’avait jamais ressentit à l’égard de Sywhaîd.
Elle était à Archavir depuis un bon mois lorsque l’occasion de parler à nouveau avec Apkar se présenta. Non pas qu’ils se soient évités, mais Brise passait ses journées enfermées, et parfois même une partie de ses soirées. Quand au jeune homme, il faisait partie des chasseurs, et il accompagnait presque chaque jour les autres cavaliers qui partaient en expéditions. Ce soir là, la troupe revenait au campement après dix jours d’absence. Brise était assise non loin des limites d’Archavir, occupée à écrire une énième lettre à Logan. Qu’elle n’enverrait probablement pas. Brise avait peur des mots écrits, ils étaient bien trop sujets à interprétation… Elle leva le nez de sa feuille en voyant deux sabots s’immobiliser devant ses pieds nus. Son sourire de chat collé à la figure, Apkar sauta de sa monture et vint s’installer à côté d’elle.
-Fais moi voir ta baguette, demanda-t-il sans autre préambule. -Comment tu sais… ? Demanda Brise, méfiante. Les cavaliers venaient de rentrer, les autres étaient déjà en train de déballer un énorme sanglier. -Ismadhouie et moi on a des moyens de se parler disons… un peu particulier.
Brise plissa les yeux, la bouche pincé, mais finit par lui tendre la baguette. Elle portait toujours l’amulette du premier jour, bien qu’elle n'en ai plus vraiment besoin. Apkar laissa échapper un sifflement avant d’agiter la baguette en direction d’un caillou. Il ne bougea pas d’un pouce.
-Comment tu fais pour utiliser un truc pareil ? S’exclama-t-il avec surprise. -Je… Je ne l’utilise pas encore, concéda Brise de mauvaise grâce. Pourquoi ? -Elle est aussi difficile à dompter que toi, lança-t-il en éclatant de rire.
Confuse, Brise lui arracha la baguette. |
|  | | Brise d'Oz Etudiante


Nombre de messages: 169 Age: 23 Date d'inscription: 14/10/2007
 | Sujet: Re: Tovuz, ou pourquoi Brise passe l'été loin de Sywhaîd Jeu 11 Sep - 14:24 | |
| Elle n’eut pas à attendre bien longtemps pour vérifier les dires d’Apkar. Quelques jours plus tard, Ismadhouie lui proposa de tester la baguette. Aussitôt, Brise ressentit une vague de joie, bientôt teintée d’une pointe d’angoisse sourde. Pour elle, pratiquer la magie revenait en général à provoquer une quelconque catastrophe dans un rayon plus ou moins étendu. L’anglaise n’avait jamais été en phase avec son pouvoir, sans doute parce qu’une partie d’elle-même se refusait à admettre qu’elle était une sorcière. Cependant, elle ne s’était jamais sentit aussi… disons aussi proche d’elle-même. Pas de cette fille précieuse et arrogante qu’elle se plaisait à incarner, pas de cette femme manipulatrice et terre-à-terre qu’elle prétendait être, mais plutôt proche d’une autre Brise, un peu sorcière, un peu sauvage, un peu obscure aussi.
Elle se tenait droite et pâle face à Ismadhouie. La vieille femme tenait une pomme de pin dans sa main droite. De l’autre, elle pointait le ciel. Lorsqu’elle abaisserait le bras, Brise était sensé dégommer la pomme de pin. Rien de plus facile, avait doctement déclaré Ismadhouie.
Le bras de la vieille femme siffla dans l’air clair du matin. Brise visualisa ses flux, brusquement aveuglée derrière ses paupières closes. Légèrement paniquée, elle laissa bride au coup à la déferlante, abaissant tous ses barrages, oubliant totalement les conseils d’Ismadhouie.
Elle serra les mâchoires, détournant la baguette de son but dans un réflexe instinctif. Une formidable détonation résonna alors sur le flanc de montagne, déclenchant une myriade d’échos et le décollage en urgence d’un essaim d’oiseaux affolés. Plusieurs villageois tournèrent la tête avec surprise, avant de baisser les yeux en souriant. Brise était mortifiée. Ismadhouie pour sa part riait sans retenue, serrant toujours la pomme de pin dans sa main droite. A quelques pas de là, un imposant cratère trouait nettement le sol clair du plateau. L’anglaise préféra ne pas penser à ce qu’il se serait passé si elle n’avait pas détourné la baguette.
-Plus de peurrr que de mal, voch ? Prroblem chica sirrrounig's !
Brise hocha la tête. Elle essayait tant bien que mal de faire bonne figure, toujours aussi droite et digne, les lèvres réduites à une seule ligne.
-Tu as oublié prrrudence et patience… Heurrreusement que la baguette a filtrré une parrrtie de ta magie, sinon c’est tout le plateau tout entier qui aurrrait diparrrru… Tu vois, c’est un rrrégulateurr. Comme tu es incapable de le fairrre toi-même, la baguette le fait pourrr toi.
Elle parlait d’un ton très sérieux, mais Brise devina à son regard rieur qu’elle exagérait pour le plateau. Enfin… peut-être.
-Mais c’est une simple sécurrité. En prrrincipe, tu ne devrrrais pas en avoirrr besoin. C’est à toi de rrréguler tes flux. Oui ?
L’anglaise acquiesça, sans desserrer les dents pour autant.
-On reprrrend. Et cette fois arrrange toi pourrr garrrder le dessus.
A nouveau le bras en l’air, à nouveau Brise les yeux fermé, s’efforçant de ne pas se laisser déborder par la boule de lumière qui grossissait sous ses paupières. Elle se rendit compte que respirer très lentement lui permettait de mieux se contrôler. A chaque expiration, elle laissait échapper un peu de lumière. Lentement, presque douloureusement, la jeune femme leva la baguette, le bras raidit par l’effort. Elle allait laisser échapper la petite quantité d’énergie qu’elle avait mise de côté lorsque Ismadhouie jeta la pomme de pin en l’air. Totalement désarçonnée, Brise perdit tout contrôle et…
BANG
Exaspérée, la jeune femme fut sur le point de jeter sa baguette par terre et de la piétiner sauvagement. Mais elle s’efforça de garder le contrôle, en nage, le visage blême. Imadhouie fit sauter la pomme de pin dans sa main d’un simple geste, et leva à nouveau le bras, sans commentaire. Et tout recommença encore, une fois, deux fois, vingt fois. A la fin de la journée, Brise se traîna jusqu’à la tente et se laissa tomber sur la banquette. Encore quelques secondes et elle dormait profondément. Pas une fois elle n’avait réussit l’exercice. Pas une.
Chaque jour Brise s’exerçait, chaque jour elle détestait un peu plus la maudite pomme de pin, qu’elle rêvait d’écraser sous son talon. Ce ne fut qu’au bout d’une semaine qu’elle parvint enfin à la déloger, et d’un tir si puissant qu’elle s’envola par-dessus le ravin. La jeune femme en fut très, très satisfaite. La difficulté des exercices allait croissante. Plus l’exercice était dur, plus la baguette était capricieuse, forçant Brise à doser très précisément son pouvoir, sans quoi elle ne produisait qu’une misérable flammèche, ou encore une pluie de coulis de fraise. Voir même un vol de crapauds ailés qu’Ismadhouie s’empressa de capturer, absolument ravie, criant à qui voulait l’entendre que la cuisse de crapaud ailé était excellente pour les rhumatismes. Bref, plus Brise progressait, plus elle comprenait ce qu’Apkar avait voulu dire, au bord du ravin. La baguette était si tortueuse, si imprévisible que la jeune femme se demandait si il ne serait pas plus simple d’utiliser un autre médium. Mais Ismadhouie avait catégoriquement refusé, arguant qu’une baguette ordinaire serait si pauvre de caractère et si peu exigeante qu’elle laisserait Brise se livrer à toutes les excentricités possibles. Comme faire sauter une tente ou lui arracher un bras.
Il fallut attendre la fin du mois d’août pour que Brise apprivoise enfin sa baguette. Cette dernière nécessitait un très grand doigté, de la discipline et un sens de la perfection ultra développé. Trois qualités qui ne figuraient pas vraiment au palmarès de Brise. Elle avait toujours eu tendance à user de magie avec une certaine désinvolture, sans jamais se poser la moindre limite. Autant dire qu’elle ne faisait pas vraiment dans la dentelle… Au début, Brise avait pensé qu’il y avait erreur, que cette baguette ne pouvait lui être destinée, elle si impulsive, si peu appliquée… Elles avaient du se tromper quelques part. Nul doute que les racines de mandragores auraient été plus efficaces… Pourtant, elle fut bientôt forcée de reconnaître l’ingéniosité d’Ismadhouie. Dès le premier jour, la vieille femme avait comprit que ses défaillances magiques étaient intimement liées à son caractère impérieux et sans concessions. En lui fournissant un médium qui la contrait systématiquement, elle avait forcé Brise à changer des habitudes profondément ancrées en elle. Un médium trop conciliant se serait incliné devant les manières de butor d’une Brise sans aucune subtilité. Avec le résultat que l’on connaît.
Apkar assistait parfois aux entraînements de Brise, debout à quelques pas, les bras croisés. Une drôle de relation s’était tissé entre eux deux, mis figue, mi raisin. Ils passaient le plus clair de leur temps à se chamailler, se livrant à des joutes orales sans merci, lesquelles n’avaient jamais aucune incidence sur leur amitié ou sur le respect qu’ils se portaient l’un l’autre. Brise découvrait enfin ce que c’était que d’avoir un frère, tour à tour horripilant, adorable, imbuvable ou provoquant. Ismadhouie les encourageait à se livrer des duels magiques (qu’Apkar remportait invariablement, sauf la fois où Brise le transforma en pigeon, sans avoir aucune idée de la manière dont elle s’y était prise. Elle soupçonna fortement la baguette d’avoir agit d’elle-même, lassée de perdre), auxquels ils se livraient avec un mélange de hargne et de sauvagerie rare.
Fin août, Ismadhouie déclara qu’elle était satisfaite, et annonça à Brise qu’elle repartait le lendemain. Abasourdie, la jeune femme resta sans voix. Elle ne s’attendait pas à devoir repartir déjà. Enfin, disons que si, elle s’y attendait, mais elle préférait ne pas trop y penser. Archavir, la ville nomade, allait bientôt reprendre sa route. L’hiver à Tovuz était rude, la communauté comptait repartir vers le sud, peut-être la Turquie, peut-être ailleurs. Des guetteurs devaient partir le lendemain afin de préparer le terrain. Brise les accompagnerait jusqu’à Tovuz, d’où elle poursuivrait sa route.
-Ne soit pas trrriste sirrrounig's, les tiens t’attendent dans le Norrrd.
Brise manqua de crier que c’était eux, les siens, mais elle se retint à temps. Logan, Tibère, Asa, Jena… Leur manquait-elle ? Seraient-ils heureux de la revoir ? Elle songea amèrement qu’elle n’avait guère offert prise à l’amitié, en Ecosse. Sèche et froide comme un vulgaire caillou. En un éclair elle revit le visage rieur et les beaux cheveux blond de la fameuse Veronica. Un profond malaise s’empara d’elle et elle se demanda à nouveau, le cœur serré, qui l’attendrait à Sywhaîd.
-Allez, va, nous sommes beaucoup ici à qui tu manquerras. Tu as des adieux à fairrre.
Brise hocha la tête, les lèvres pincées. Elle employa le reste de sa journée à « faire ses adieux ». Le dernier fut Apkar. Il savait bien sur. Debout près de la limite, il la regarda venir d’un air sombre. Brise avait la gorge sèche. C’était comme quitter une famille, songea-t-elle en un éclair. Ils ont plus fait pour moi que n’importe qui avant eux.
-Tu reviendras ? demanda Apkar avec son accent rauque et inélégant. -J’espère, répondit Brise, d’une voix blanche. Mais toi, tu viendras… en Ecosse ? Il était aussi difficile pour elle de dire ces quelques mots que d'avouer qu'elle le considérait comme un frère. Brise n'aimait pas les effusions. -Si ta Brume veut bien de moi… Lâcha-t-il en riant. Mais le cœur n’y était pas.
Brise hocha la tête puis tourna les talons et s’enfuit en courant. Le lendemain, elle était partie. Elle était en route pour Sywhaîd. |
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