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 Quête de Youlika Manthoulis

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Youlika Manthoulis
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MessageSujet: Quête de Youlika Manthoulis   Ven 1 Aoû - 15:25

La sévérité de l'orage qui grondait sur l'Ecosse en cette fin d'été chaude et lourde n'arrêta pas la longue silhouette qui avançait dans la lande nue des environs de Kildrummy. Trempée, ruisselant des pieds à la tête, elle progressait pourtant d'un pas rapide et léger, comme si tout cela n'avait été qu'une douce promenade sous le soleil. En vérité, ces pieds-là, tout pauvrement chaussée qu'ils étaient de vulgaires sandales, avaient déjà avalé bon nombre de kilomètres.

Sur la courroie de cuir, au-dessus du talon, deux ailettes minuscules étaient gravés ; chaussée des sandales d'Hermès, Youlika pouvait encore marcher longtemps sans ressentir la fatigue ; mais elle n'était pas à l'abri d'un rhume. Elle éternua pour la cinquante-troisième fois. Son hôte de l'avant-veille lui avait gentiment laissé un gros pull de laine, plus adapté au climat que la fine robe de toile noire qui constituait à elle seule pour moitié la garde-robe de Youlika. Mais après plusieurs dizaines d'heures de marche sous la pluie, le pull dégoulinait autant que la robe en question.

L'Hellène n'était donc pas fâchée d'apercevoir enfin le but de son voyage : une nappe de brume, au milieu d'une cuvette montagneuse. Elle jeta un coup d'oeil triste au ciel morne au-dessus de sa tête, si éloigné des cieux limpides de Grèce. Mais un sourire se dessina presque aussitôt sur ses lèvres trop grandes : elle subissait peut-être le sort peu enviable de l'exilée, mais, du moins, elle pouvait espérer qu'aucune de ses compatriotes ne viendrait la chercher jusqu'ici.

Elle descendit donc du même pas assuré vers les premières nappes de brouillard ; elle n'avança pas davantage, mais se mit à genoux et regarda autour d'elle. Elle articula dans un anglais recherché :

"Que ce soit un homme seul ou une assemblée qui commande cette terre, je m'incline devant lui, je lui touche les genoux : prenez en pitié l'exilée, la suppliante, et accordez lui l'hospitalité, si cette valeur est, ici aussi, sacrée."

Elle avait eu le temps de préparer sa première réplique ; l'anglais ne lui venait pas toujours aussi facilement. Elle avait utilisé un sort complexe sur ses propres oreilles, qui lui permettait de comprendre très correctement n'importe quelle langue étrangère comme s'il s'était agi de grec ; mais le sort ne fonctionnait pas très bien en sens inverse : il ne lui soufflait que des sons sans lui en révéler exactement le sens.
Et si, sous l'égide du dieu des voyageurs, elle s'était d'elle-même initiée "à l'ancienne" à une langue aussi universelle que l'anglais, elle ne se révélait pas tellement plus douée qu'une autre en la matière. De toute manière, elle se doutait bien que son apparence pitoyable parlerait d'elle-même.

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Dim 3 Aoû - 15:03

Personne ne sortit de la Brume pour venir accueillir Youlika. Ni homme, ni assemblée, aucun signe n’indiquait qu’elle était la bienvenue. Aucun signe n’indiquait que l’on ne voulait pas d’elle non plus. Il y avait bien la pluie, les grondements du tonnerre, et les lueurs qui illuminaient par moment l’intérieur des nuages, mais ces intempéries n’avaient rien de plus hostile que quelques instants plus tôt.

Les paroles de la jeune grecque avaient-elles seulement été entendues ?

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Dim 3 Aoû - 23:17

Au bout de quelques secondes, Kika releva la tête ; son visage conservait une expression impassible, tandis qu'elle scrutait les nappes de brumes alentour. L'orage continuait visiblement de gronder au-dessus d'elle, les éclairs y jetaient des lueurs furtives. Mais il n'y avait pas trace de quelque présence que ce soit, et Youlika en conclut qu'elle devait s'enfoncer plus profondément dans ce brouillard. Il ne lui vint pas un instant à l'idée qu'elle avait pu s'être trompée d'endroit : elle avait trop confiance -à juste titre- dans ses capacités d'orientation.

Lentement, elle se releva, épousseta les gravillons qui, sur ses genoux, laissaient de minuscules points roses. Encore quelques secondes immobile, à regarder le brouillard qui lui faisait face. Ami, ennemi ? Elle n'avait aucun moyen de le savoir encore. Mais il devait y avoir quelqu'un, n'est-ce pas ? En tout cas, quelque chose. Qu'aurait fait Ulysse sur une île inhabitée, sans Polyphème pour le capturer, sans Nausicaa pour l'accueillir ?

*Il aurait tout simplement poursuivi sa route*, estima finalement Youlika, avec un haussement d'épaules méprisant pour ses propres atermoiments. Elle s'enfonça donc plus avant dans la Brume, un pas après l'autre. Un, deux, trois, quatre...

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Dim 10 Aoû - 0:24

Cinq, six, sept, huit… Continuerait-elle à compter jusqu’à soixante-douze ? C’est le nombre de pas qu’elle dû faire avant d’enfin voir émerger une forme de la Brume. Soixante-treize… La forme confuse commença à se préciser en trois silhouettes. Soixante-quatorze, soixante-quinze.

Trois femmes aux cheveux blancs striés de gris, et dont les vieux visages ridés portaient encore le souvenir de l’éclat qu’ils avaient pu avoir dans un lointain passé, étaient assises sur de rustiques tabourets à trois pieds perchés sur une petite estrade de bois mal dégrossi. Elles ne tournèrent pas la tête vers Youlika lorsque celle-ci arriva près d’elle, et ne semblèrent pas même se rendre compte de sa présence, absorbées comme elles l’étaient par leur activité. Celle de droite tenait une grande quenouille de laine claire dont elle tirait avec douceur un fil fin et léger. Celle de gauche tenait le bout de ce fil, et l’enroulait avec application en un écheveau régulier. Celle du milieu, enfin, se tenait légèrement en retrait par rapport aux autres, et observait la laine claire qui dansait doucement sous ses yeux au rythme des mouvements réguliers des fileuses.

C’est elle qui finit par relever la tête, plantant un regard noir perçant dans les yeux de la grecque, comme si elle pouvait voir jusqu’au plus profond de son âme. Elle resta ainsi un interminable instant, mais, alors qu’il semblait qu’elle ne le ferait jamais, décrocha son regard de celui de Youlika. Elle se mit à fixer un point placé quelque part au-dessus de l’épaule gauche de la jeune femme, et demanda d’une voix rocailleuse :

"Es-tu là où tu le dois ?"

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Sam 6 Sep - 22:01

L'oeil de Youlika demeurait terne, son visage affichait une impassibilité sereine ; comme si le fait d'être scrutée ainsi ne la perturbait pas le moins du monde, comme si elle n'avait rien eu à cacher, que son âme n'eut rien été d'autre que ce qui se lisait dans ces yeux cernés, cette face tranquille, presque éteinte.

Youlika avait la très nette impression d'être mentalement totalement nue face à la vieille femme ; que celle-ci cesse de la fixer pour scruter le vide ne faisait que la conforter dans cette opinion : elle avait été éduquée dans l'idée que les aveugles savent voir plus loin que le commun des hommes. Pour autant, elle ne varia pas d'un pouce son attitude.

Lorsque la question tomba, elle la reçut comme un coup de lame tranchant et bien ajusté, mais demeura presque imperturbable, se contentant de sourire très doucement. Il était très douloureux de songer à l'injustice dont elle s'estimait victime ; c'était tout de même l'institution de sa vie qui s'était trouvée remise en question en quelques courtes heures, on ne reste évidemment pas de marbre après semblables événements.

Mais l'Hellène ne se laissait pas facilement désarçonner ; elle mettait un point d'honneur, au sens propre, à supporter ce genre de coups comme on se refuse à crier sur le siège du dentiste. Elle se félicitait du mal causé à son orgueil, comme d'un défi qu'elle relevait sans frémir.

Si elle resta silencieuse l'espace de quelques secondes, c'est que la vieille lui avait parlé en anglais, et qu'elle craignait de devoir continuer de parler dans cette langue ; sitôt qu'on quitterait le domaine du par coeur, sa syntaxe, elle le savait, serait plus que douteuse ; ce qui risquait d'écorcher quelque peu sa belle façade fière. Mais elle botta en touche, en citant avec un léger mouvement d'épaules, en grec ancien dans le texte, le tragique Euripide :

"Il ne faut pas s'irriter contre le cours des choses."

Bien sûr qu'elle n'était pas à sa place, qu'elle aurait dû, en toute justice, se trouver encore entourée des siens et d'honneurs. Bien sûr que le meurtre qu'elle avait commis aurait dû être salué au lieu de lui valoir l'infâmie. Mais elle avait au moins retenu de ses enseignements que l'être humain n'est jamais à l'abri des coups du sort ; celui dont elle avait été victime la rapprochait des rands héros dont on lui avait vanté les exploits et la sérénité dans l'épreuve.

Enfin, elle estimait que le point où elle en était de sa vie importait moins que celui où elle aboutirait. Elle croyait au destin, dont les remous étaient un mal nécessaire ; un jour, sans doute, sa gloire éclaterait, elle aurait sa vengeance. Mais d'ici là, patience.

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Sam 20 Sep - 15:37

Les trois vieilles n’eurent pas l’air de trouver la réponse pertinente, ou suffisante. Elles regardèrent Youlika avec un air profondément irrité. Ou ennuyé, la frontière ne semblait pas si simple à délimiter. L’une d’elles alla même jusqu’à claquer de la langue. Apparemment, elles attendaient plus. Ou autre chose. En tout cas, elles n’avaient pas l’air décidées à passer à la question suivante.

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Dim 28 Sep - 22:35

Youlika patienta ; pendant plusieurs longues secondes, elle resta calme, sans mot dire, attendant une réaction de la part de l'une des vieilles ; fixant d'un oeil morne le fil qui s'écoulait lentement d'une paire de mains à une autre. Elle se remémorait les interminables séances, dans la salle d'Athéna. Les jeunes élèves, comme elle, devaient passer plusieurs heures dans l'atelier de tissage sous l'égide de la déesse, cela pour rendre leurs mains habiles, et leurs coeurs patients. Elle avait trouvé cela interminable, mais s'en était finalement plutôt bien sortie, ne faisant pas partie du nombre de fillettes qui avaient fini par se rebeller. Non, son orgueil était déjà suffisamment développé à l'époque pour lui éviter pareille tentation.

Mais il ne s'agissait pas d'une question d'orgueil, cette fois ; continuant de fixer le fil, Youlika réfléchissait et il lui semblait, hélas, que continuer ainsi d'attendre comme elle savait si bien le faire ne la mènerait pas bien loin. Telles les parques immortelles, la Brume avait tout son temps ; elle, moins. Et bien qu'il lui en coûtât de ne pas s'en tenir aux confortables citations de classiques, bien qu'elle pleurât d'avance de honte à l'idée de pratiquer un anglais qu'elle savait très approximatif, Youlika mit sa fierté de côté, et s'expliqua calmement.

"Je pense que le mon avis il n'est pas d'importance ; c'est pas moi qui décide où je vais et ce que je deviens, alors c'est inutile que... affronter ? Contre les choses qu'on est pas maîtres."

Elle continuait de regarder le fil ; bien sûr les trois vieilles n'étaient pas les Parques, mais l'assimilation était tout de même facile ; et l'on pouvait aisément croire que la Brume voulait lancer Youlika sur la question de la destinée ; encore une fois consciente de ses lacunes linguistiques, la jeune femme, à contrecoeur, développa :

"Je veux un jour retourner dans Grèce ; c'est ma patrie."

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux mais les retint ; le self control n'était pas un vain mot, chez elle. Mais elle était évidemment émue au seul souvenir de son pays ; quitter non seulement l'école, mais aussi son pays, avait été un réel déchirement, mais peut-être fallait-il être Grec pour comprendre à quel point.

"Mais je ne sais pas la route ; je sais juste... attendre le temps qui est nécessaire d'être attendu. Je n'essaie pas de suivre mon destin, parce que même si j'essayerais de le suivre, cela ne servirait de rien. Alors...quelle elle est, la réponse à votre question, je ne la sais pas, et je pense c'est dangereux de vouloir la connaître."

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Lun 29 Sep - 23:12

La femme qui avait pris la parole eut une sorte de rictus qui aurait presque pu passer pour un sourire satisfait. Elle scruta encore le visage de Youlika un instant, puis en détacha son regard pour se plonger à nouveau dans la contemplation du fil qui se déroulait devant elle.

Il y eut un moment de silence, un flottement, mais une nouvelle voix finit par se faire entendre. C’était un murmure léger et doux, mais que la grecque pouvait pourtant parfaitement entendre, comme si on l’avait soufflé à son oreille. Il émanait pourtant de l’une des trois femmes, de celle de droite plus précisément, qui continuait pourtant à tirer un fil parfait de sa quenouille de laine.

"Ta route t’a menée jusqu’ici, mais est-il judicieux qu’elle s’y arrête…" Ce n’était pas vraiment une question, ou du moins, ce n’en était pas une s’adressant à l’hellène. "Cet endroit n’a rien d’un gynécée, les mœurs y sont même assez libres. Est-ce que tu tueras ceux qui te feront des avances ?"

Ni la voix, ni le visage de la femme n’exprimaient la moindre inquiétude à cette idée. Il ne s’agissait après tout que d’une possibilité, comme il en existait tant d’autres, semblait-elle vouloir dire.
Malgré qu’elle semblât tout à fait capable de s’exprimer en n’importe quelle langue existant ou ayant existé, la seconde tisseuse avait, tout comme la première, pris la parole en anglais.

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Lun 6 Oct - 19:02

Youlika n'était pas quelqu'un de franc et d'honnête, ce qui pouvait expliquer qu'elle soit elle-même de nature méfiante ; bien qu'elle sentît son propre coeur ralentir un peu au sourire satisfait de la première vieille femme, elle restait sur ses gardes.

Elle sursauta néanmoins lorsque la voix "chuchota" à son oreille, et eut le réflexe de tourner la tête, avant de constater que c'était bien l'une des femmes en face d'elle, à quelques mètres, qui parlait. Un fin sourire se dessina sur ses lèvres, et, d'un air à la fois poli et narquois, elle répondit simplement :

"Non."

Mais, devinant que cela ne suffirait pas, elle entreprit d'expliciter sa réponse ; encore une fois, elle devrait massacrer ce pauvre anglais, mais elle commençait à assumer ses lacunes en constatant qu'il ne lui avait pas été fait la moindre remarque à ce sujet (ce qui, soit dit en passant, n'était pas nécessairement bon signe). Elle était d'autant plus sûre d'elle qu'elle assumait parfaitement ce qu'elle avait fait, s'estimant parfaitement dans son droit.

"Je sais très bien les règles, qu'elles seront différentes ici que dans mon... école." Elle n'avait pas trouvé le terme parfaitement approprié à ce qui, pour elle, avait été évidemment bien plus qu'un simple établissement scolaire. Mais de toute façon, cela ne devait plus rien représenter pour elle, maintenant que les règles avaient été bafouées, qu'elle avait été livrée en pâture à la "justice" vulgaire, et ce probablement suite à des magouilles répugnantes... Le souvenir que lui laissait l'institution ne l'incitait pas à chercher de terme plus affectueux que celui, très banal, d'"école".

"Je m'y soumettrai, je m'en engage."

Elle inclina légèrement la tête, en guise de soumission ; juste la tête, une ou deux secondes, pas davantage.

"Le sang que j'ai sur les mains, je le nie pas, je suis même fière de : il prouve ma loyaleté. Si j'ai tué cet homme, ce n'est pas car je serais effrayée par l'amour, mais c'était un tabou, strictement interdit."

Cette fois, elle redressa fièrement le buste. D'autant qu'elle devait à présent formuler une phrase relativement blessante pour son orgueil.

"Mon but est que je m'intègre, pas que je détruis tout : j'ai besoin que je me cache, et ici est une place idéale."

Dire cela d'un endroit si triste, si gris, si différent de sa chère et lumineuse patrie... Et pourtant, c'était techniquement vrai : elle n'était d'ailleurs pas la première criminelle à avoir vu dans la Noble Lande la planque idéale...

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Mar 14 Oct - 23:29

Pas de silence cette fois-ci, ni de réaction de la part de celle qui l’avait questionnée. A peine Youlika eut-elle fini de parler que la troisième femme intervenait, lui coupant presque la parole.

"Sywhaîd est en effet un bon endroit pour se cacher, et beaucoup y sont déjà venus dans ce but. Mais que peux-tu y apporter qui vaille la peine que l’on t’y accepte ?"

La voix était sèche et coupante, et résonnait un peu trop clairement dans la Brume qui étouffait tous les autres sons. Si les choses étaient bien ce qu’elles semblaient être, c’était la dernière question à laquelle la grecque devrait répondre avant de pouvoir continuer son chemin…

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Lun 3 Nov - 9:55

Un gloussement méprisant gonfla dans la gorge de l'Hellène, qui néanmoins avait suffisamment de maîtrise de soi pour conserver une attitude patiente et réservée ; il lui semblait que ses juges, si elles appréciaient sa franchise, préfèreraient tout de même qu'elle conserve vis-à-vis d'elle les apparences d'un humble respect. Elle n'en pensait pas moins.

Comment ? Ses compétences étaient mises en doute ? On la croyait peut-être incapable de rien faire ? Que croyait-on, qu'imaginait-on de sa vie d'autrefois ? Seize heures sur vingt-quatre exclusivement consacrées, chaque jour, à l'étude, au travail, à affermir sa souplesse, ses muscles, sa patience, son habileté. Un rythme de vie quasi monacal, l'aspect religieux en moins, le culte du corps en plus.
Après tant de mois d'errance, trempée dans sa fine robe noire, elle n'avait probablement pas l'air d'en mener très large, mais elle sentit que ses petits muscles ne demandaient pas mieux qu'à prouver les longues heures d'entraînement auxquels ils avaient été astreints. Une fois de plus, elle se retint. Ses poings ne se serrèrent pas, ses bras restèrent souples et détendus. Elle eut même un sourire mince et poli, en tendant les paumes de ses mains en signe d'offrande. Elles étaient blanches mais calleuses, le gras de ses doigts moucheté par d'innombrables piqûres d'aiguilles.

"Je donnerai tous les services qu'on me demande ; si je ne les sais pas faire encore, je les apprendrai."

Une telle affirmation aurait pu paraître hypocrite chez quelqu'un d'aussi fier que Youlika ; comment, elle accepterait vraiment de ramper plus bas que terre, de plonger dans la boue jusqu'aux genoux pour récupérer la tourbe, de frotter jusqu'à l'épuisement le linge sale de ses hôtes ? Eh bien, oui, et d'autant plus aisément que la jeune femme ne plaçait pas là son orgueil ; une lessive, une corvée de bois, étaient dans l'éducation qui avait été la sienne mises strictement sur le même plan que les activités les plus spirituelles. L'important était d'atteindre l'excellence en tout, quoi qu'on fît. Elle ne promettait pas d'être démesurément zélée -il ne fallait pas que son habileté paraisse louche-, mais du moins de faire les choses très correctement.

C'était le moins qu'elle pût faire, dans la mesure où elle dérogerait sans doute, vis-à-vis des Sywhaîdiens, au seul devoir d'un hôte dignement accueilli : dire qui il est, d'où il vient, narrer son histoire.

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Dim 9 Nov - 19:14

"Tu apprendras ?" Etait-ce un accent moqueur qui perçait dans cette voix sèche ? "Mmmm… Oui, tu apprendras, sûrement plus que tu ne l’imagines…"

Ce fut la femme du milieu, celle qui avait parlé la première, qui fit signe à Youlika qu’elle pouvait continuer son chemin. Aucune des trois tisseuses n’ajouta quoi que ce fut, ni salutations, ni indication de ce qui l’attendait. Impossible de deviner si elle venait d’être acceptée à Sywhaîd, ou si d’autres obstacles l’attendraient. Les trois vieilles femmes étaient concentrées sur leur travail et semblaient avoir oublié sa présence.

En partant dans la direction qu’on lui avait indiquée, la grecque s’enfoncerait longuement dans la Brume, avant de finalement arriver à un espace un peu plus dégagé. A peine arrivée là entendrait-elle des cris, des rires et des bruits indistincts autour d’elle, puis un bruit de course se dirigeant sans doute possible dans sa direction. Mais ce ne furent pas des créatures dangereusement assoiffées de sang qui finirent par émerger dans l’espace dégagé dans lequel elle se trouvait, mais un troupeau d’enfants, qui devaient tous avoir entre trois et huit ans et qui se mirent à l’entourer et à réclamer son attention en piaillant, riant, se disputant, pleurant. C’était à qui crierait Youlika le plus fort, et réussirait à passer devant les autres pour s’accrocher à son pull ou à sa robe.

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Dim 4 Jan - 0:27

C'est sans regrets que Youlika quitta les trois fileuses. Elle ne savait pas trop quelle impression elle devait garder de l'entrevue... Ca ne s'était pas trop mal passée, mais les trois vieilles n'avaient clairement pas grand-chose à voir, en fin de compte, avec des Parques authentiques. Youlika s'était toujours imaginée qu'elle serait un peu plus effrayée que cela, lorsqu'elle approcherait réellement le seuil des Enfers, qu'elle ferait face à ses juges. Non qu'elle estimât avoir quoi que ce soit à se reprocher, mais... même elle ne pouvait nier avoir quelques regrets qui auraient pu, à l'heure du jugement, la tenailler...

Pour l'heure, rien de tel ; bien sûr, elle avait dû se défendre ; elle avait dû lutter un peu pour demeurer calme. Mais ça n'avait rien eu d'insurmontable. Peut-être bien qu'il y avait même un peu de mépris dans l'impression qui lui resterait des trois vieilles restées là, à filer leur fil... Sans ciseaux pour le couper. Trop gentilles. Probablement moins courageuses qu'elle. Justes bonnes à poser des questions.

Mais Youlika n'était pas non plus stupide ; elle se doutait que les choses ne pouvaient en rester simplement là ; elle continuait d'avancer d'un pas aussi peu traînant que sa fatigue le lui permettait -on ne savait jamais, peut-être l'observait-on... tant qu'elle ne serait pas sortie de ce brouillard, elle continuerait d'avancer le menton levé.

Elle entendit les murmures au loin, et s'arrêta net, serrant le poing, les sens en alerte ; elle avait eu raison (évidemment) : le danger menaçait, il approchait. Elle le combattrait à mains nues s'il le fallait, puisqu'elle n'avait pas d'arme (son poignard rituel était probablement aux mains de la police grecque, à cette heure, puisqu'elle la dernière fois qu'elle l'avait utilisé, c'était pour le planter dans une poitrine masculine). Lions, sangliers, troupeaux de bêtes sauvages... Elle combattrait ce qui se présenterait.

Mais la Brume avait plus d'un tour dans sa poche.

Des enfants ; une nuée d'enfants. Ca, elle ne l'avait pas vu venir ; elle faillit éclater de rire, pour la peine : bien joué, vieilles malignes ; il faut reconnaître que sur ce coup, vous m'avez bien eue.

Oui, elle aurait pu en rire ; mais la Brume avait bel et bien choisi l'adversaire. Car Youlika craignait les enfants. Pas parce qu'elle craignait qu'ils ne la dévorent ou ne la déchiquètent, bien sûr... Mais ils étaient pour elle des entités mystérieuses, et à ce titre, elle préférait autant que possible les éviter. Ce n'était pas difficile, d'ailleurs : les seules enfants de l'école étaient des fillettes dressées dè l'âge de six ans par une discipline de fer, dont elle avait elle-même subi la règle. Et c'étaient les stupides filles d'Héra qui s'occupaient de ces petits animaux-là. En grec ancien, le terme qui les désignait était un neutre ; et comme tous les neutres pluriels, il commandait un verbe au singulier. Ces considérations grammaticales résumaient assez bien l'opinion de Youlika concernant les enfants.

Elle resta paralysée, lorsqu'ils coururent vers elle ; elle les regarda courir dans sa direction, sans avoir même le réflexe de les menacer, de les effrayer, de courir... Rien ; elle serra les bras contre son torse lorsqu'ils se pressèrent autour d'elle, incapable de prononcer le moindre mot, assistant, hébétée, à ce phénomène des plus incongrus : des enfants l'entourer, vouloir s'attacher à sa présence... Quoi ? Sa maigre silhouette, sa vilaine robe de sorcière, cela naurait-il pas dû suffire à les rebuter ? Elle savait forcer un chien méchant à baisser le regard, un ours à manger dans sa main, elle avait dormi avec les filles d'Artémis dans la tanière de loups... Et elle était incapable de repousser une meute piaillante de gosses.

C'était ridicule, hein ?

Les vieilles devaient bien rire, elles devaient en avoir perdu leur fil ; voir la grande, la courageuse, la charmante Kika presser le pas sans succès, en faisant vainement mine d'ignorer les cris des enfants autour d'elle, comme espérant les décourager... Elle savait tisser des pièges, filer des soies mordorées, tresser des cordes capables de supporter dix fois son propre poids... Elle était incapable de les retenir, d'empêcher leur dizaine de mains poisseuses de se promener sur son corps...

Comme elle passait ainsi en revue le nombre comiquement élevé de compétences qui, en la matière, ne lui seraient d'aucune utilité, et en était venue à se demander si, au point où elle en était, elle n'aurait pas plus vite fait de perpétrer un massacre sauvage, quand une idée lui vint. Il ne lui servait peut-être à rien de crier, sa voix rauque et plutôt grave n'était pas à même de couvrir le son de leurs piaillements suraigus, en revanche...

Elle leva le bras pour atteindre du bout des doigts le maigre baluchon qu'elle avait brandi au-dessus d'elle pour garder ses quelques effets hor de portée de la meute ; elle en extirpa une mince et minuscule flûte, qu'elle porta à ses lèvres. Elle commença à jouer, la mélodie la plus tourbillonnante, la plus hystérique qu'elle connût, parce que c'était la première vers laquelle son esprit du moment l'avait guidée. Elle ferma les yeux, et joua ; quand la mélodie prit fin, elle enchaîna sur une autre, et encore une autre.

Celles qui suivirent furent moins endiablées que la première, elles étaient de styles divers ; mais elles avaient toujours un côté un peu "bizarre", pour des oreilles habituées à des musiques plus conventionnelles : il s'agissait de mélodies antiques, relativement âpres. Mais Youlika ne songeait pas à charmer les enfants ; et c'étaient les seules chansons qu'elle connaissait. Au bout de plusieurs minutes à souffler de façon ininterrompue dans son petit bout de flûte, elle rouvrit timidement un oeil.

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MessageSujet: Re: Quête de Youlika Manthoulis   Dim 18 Jan - 15:54

Quand Youlika rouvrit les yeux, elle put voir que les enfants étaient tous assis en cercle bien sagement tout autour d’elle. Ils avait l’air très apaisés mais ils n’étaient pas les seuls à s’être calmés, la Brume s’était diluée, laissant au paysage le droit de s’imposer un peu. Et si Youlika essayait de regarder un peu plus loin, elle pourrait voir Sywhaîd, le petit village, la neige, et même quelques silhouettes, de taille infime pour le moment. Les enfants lui sourirent et désignèrent tous le même endroit. En allant dans cette direction, la jeune grecque finirait par croiser un chemin de terre battue qui la mènerait jusque dans la forêt de Sywhaîd… A elle d’y trouver un guide…

[Bravo pour cette superbe Quête ! Bon jeu !]

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Le temps et mon humeur ont peu de liaison ; j'ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi.


-Blaise Pascal.
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Quête de Youlika Manthoulis

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