La porte était restée ouverte derrière lui, et il avançait maintenant dans la pénombre de ce début de soirée, retenant ses larmes de colère en pressant les poings, en serrant les doigts, au point de faire blanchir les articulations. S’il avait eu des ongles moins soignés et plus longs, il ne faisait nulle doute qu’ils auraient transpercé sa peau et qu’un fin filet de sang se serait écoulé de ses mains closes. Mais ce n’était pas le cas.
Il avançait d’un pas nerveux, rapide et sec. Il était déterminé à partir, même si sa décision avait été prise sous un coup de tête, et qu’il était encore sous le joug de la haine qui s’était insinuée en lui. Partir, il n’avait plus le choix désormais, et il répugnait déjà de ne plus jamais revoir Aina, ce qui arriverait sans aucun doute. S’il devait fuir, ça serait loin… Il n’avait jamais songé à un éventuel départ, pas avant la fin de ses études à l’école de magie de Dublin, en tout cas. Il ne savait pas où aller, mais il irait, loin. Son cœur n’avait pas de frontière, et plus il serait proche d’Aina, plus il souffrirait de ce manque affreux qui s’était déjà épris de son cœur. Et plus loin il irait, moins il serait proche de son ancienne famille, qu’il venait de renier, qui venait de le déshériter d’un commun accord, même si ça avait été un accord douloureux.
Raesha avait suivi Jack dans sa fuite, silencieuse, mais non moins rassurée par l’idée de tout quitter.
C’est alors qu’un cri retentit derrière lui. Aina avait hurlé son nom avant de se précipiter vers lui. Il eut à peine le temps de se retourner vers la belle qu’elle se lança dans ses bras, enserrant sa nuque, son cou pour ne pas qu’il parte plus loin. Elle lui souffla des mots de tristesse, des mots de manque, des mots de désespoir. Il la serra de toutes ses forces, pour la sentir, pour imprimer sa marque sur son corps, pour que jamais il n’oublie cette sensation parfaite. Car pour lui, il savait qu’il ne pouvait faire demi-tour.
S’écartant d’Aina, tout en lui tenant les mains, il la regarda avec des larmes plein les yeux, mais elles ne coulaient pas. Pour la première fois, Jack avait un vrai regard d’adulte, emprunt d’une sagesse nouvelle. Les événements de ce soir avaient définitivement finis de le faire grandir. Il était devenu un homme, ce jour, et était désormais un orphelin, ce soir. Mais pas un enfant orphelin pauvre et désemparé tels ceux décrits dans les frasques de l’époque victorienne. Non, lui était un adulte déterminé, sans parents pour l’aider ou le guider. Il était désormais livré à lui-même. Il n’avait plus personne, à part Aina.
« Aina… Tu ne peux m’accompagner, bien que mon cœur le désire ardemment. Ma raison ne peut s’y résoudre, ça ne serait pas sage. Tu es chez toi ici, ils te pardonneront, tout ça passera. Ils remettront la faute sur moi comme ils viennent de le faire, et alors tout ira mieux pour toi… »
Il étouffa un sanglot. Il ne croyait pas une seconde en ses paroles. Il savait que ça n’irait pas mieux, même si elle était pardonnée, et pas lui. Il reprit, la voix émue et moins assurée.
« Ne m’oublie jamais, Aina. Tu seras toujours dans mon cœur, toujours dans mes pensées… Je t’aime… »
Et il caressa de ses doigts les joues mouillées de pleurs de la jeune fille. Il ne pouvait se résoudre à partir comme ça, même s’il le fallait, même si ça n’était plus évitable…