[Ceci est à lire après le Prologue, et si possible avant la Quête]
Trois coups secs sont frappés à la porte et Wren sursaute. Il jette une couverture sur son lit pour cacher tous les objets magiques qu’il est en train de trier pour son voyage. Il vérifie d’un coup d’œil qu’il n’y en a pas de visible dans sa valise, posée sur le fauteuil et pratiquement remplie. Il tourne deux fois sur lui-même, apparemment complètement terrifié, une biche dans les phares d’une voiture. Il lisse son pantalon, tire sur sa chemise et resserre sa cravate. Il finit par ouvrir la porte, presque essoufflé par la panique qui peut se lire dans ses yeux. Pourtant, ça n’est pas avec un monstre qu’il se trouve nez à nez une fois la porte ouverte mais avec un homme, plus petit que lui, en bonne santé, sûrement la petite soixantaine, aux cheveux gris, un petit bouc et un visage ridé. L’homme a l’air sévère mais… il a un visage sympathique. Il l’est, la plupart du temps, il peut même être chaleureux. Mais pas avec son fils. Il est toujours sévère, dur, avec sa seule descendance. Wren a conscience d’être une déception pour son père, il n’y a pas besoin d’être très fin pour ça, il le lui a dit des dizaines de fois.
« Bonjour, fils. »
Le père n’attend pas que Wren le laisse entrer, il entre. Le studio ne lui appartient pas, il n’y est venu qu’une demi-douzaine de fois pendant les quatre ans durant lesquels Wren a habité ici. Pourtant, on dirait que c’est son monde.
« Bonjour, père. »
Père. Il l’appelle comme ça, sans trop savoir si c’est son père qui le veut ou si c’est lui qui n’arrive pas à l’appeler d’une façon plus douce. Il y a toujours cette distance entre eux, et Wren sait que son père n’est pas le seul fautif. Il n’arrive pas à comprendre ce père froid et distant. Il sait que son père l’aime, mais ils n’ont pas la même façon d’aimer. Wren aime inconditionnellement, ça n’est pas le cas de son paternel.
« J’ai parlé à Colin. » Tout en parlant, Vaughn père laisse son regard vagabonder sur les affaires de son fils. Il est là, droit comme un i, au milieu de la pièce principale du studio. « Tout est arrangé, tu peux défaire tes bagages. »
Vous avez déjà vu une carpe qui ouvre et referme la bouche une fois hors de l’eau parce qu’elle ne peut plus respirer ? C’est à peu près l’expression de Wren à ce moment précis. Il ne sait pas s’il doit se mettre en colère ou s’il a juste envie de pleurer. Face à son père, il a toujours l’impression d’être un enfant pris en faute, quoi qu’il fasse. Il perd tous ses moyens et réagit comme s’il avait vingt ans de moins. Ca fait longtemps qu’il n’est plus un petit garçon, mais son père semble ne pas s’en être rendu compte.
« Mais… Je…. Non ! » Il est rare qu’il hausse le ton en présence de son père, ils semblent en être aussi choqué l’un que l’autre. Il reprend, plus doucement. « Non, je veux dire… Je veux y aller… »
Pourquoi faut-il qu’il ait l’air d’un gamin capricieux ? Il se déteste.
« Soit sérieux, si les Mouches n’y arrivent pas, quelles sont les chances pour que tu sortes vivant de cette Brume ? »
Le ton est compatissant, calme, même si encore sévère. Comme s’il était effectivement un petit garçon capricieux.
« Et bien… J’ai justement une théorie à ce sujet… Je pense que… »
« Oui, Colin m’a dit. » Cette fois le ton est tranchant et… ennuyé. Apparemment, la conversation ennuie son père plus qu’elle ne l’intéresse. « Tu as toujours des théories sur tout. Tu ne comprendras donc jamais que la magie n’a rien de scientifique ? Ce sont des tarés qui font n’importe quoi, comment veux-tu avoir des théories sur ce genre de choses ? Tu penses que la Brume va t’accepter parce que tes intentions sont pures ? Allons, je n’ai jamais rien entendu de si ridicule ! Nonsense ! »
Une claque ne lui aurait pas fait plus mal. Pourtant, il connaît son père, il savait avant même qu’il ne frappe ses trois coups si reconnaissables qu’il viendrait et lui dirait ce genre de choses. Mais ça le blesse toujours autant. Si seulement, une seule fois, il pouvait croire en lui, lui faire confiance…
« Père, je… » il déglutit, ravalant toute l’amertume, toute la déception et la tristesse qu’il ressent. « Je vais y aller. J’ai dit que j’allais le faire, alors je vais le faire. Tu me dis toujours qu’il faut se comporter comme un homme, faire ce qu’on a promis de faire, aller jusqu’au bout. »
Son père soupire. Il s’approche du bureau en lui tournant le dos. Pour sa plus grande horreur, quand il se retourne, il tient dans ses mains une boule en verre qui contient une potion, une des « munitions » qu’il a préparé pour sa Quête.
« Et c’est maintenant que tu te décides à te conduire comme un homme. » le ton est ironique, sarcastique, le genre de ton qui ne peut que blesser, surtout venant d’une personne aimée et admirée. « Et évidemment, ça n’a aucun rapport avec ta lubie ? »
Le ton est sceptique au possible, ça n’est pas une vraie question et c’est une fausse négation. Sa lubie c’est sa passion pour la magie. Il a toujours essayé de la cacher le mieux possible à son père mais ce dernier n’a jamais été dupe. Les Watchers, du moins si on se poste du côté conservateur comme son père, ne sont pas sensés s’intéresser à la magie. Pas du moins autrement que pour en chercher ses failles, pour essayer de la « ridiculiser ». Wren aime la magie, il pense que ça peut servir, il va même parfois jusqu’à se dire que les non-sorciers devraient la connaître, apprendre à s’en servir. Lui c’est ce qu’il essaie de faire, mais d’une façon honteuse, comme un petit garçon lit une bande-dessinée sous sa couverture la nuit pour ne pas montrer qu’il lit encore ces enfantillages. Ses épaules s’affaissent quand son père lui dit ça, parce qu’il sait que c’est bel et bien une des raisons de son envie de tenter l’expérience. Ca et aussi l’envie de prouver qu’il est capable de faire quelque chose. Et même s’il se faisait refouler par la Brume, au moins il aurait eu le courage d’essayer, non ?
« La magie n’a rien à voir là-dedans, même si je pense qu’on peut en avoir besoin pour passer la Brume. »
Il n’est pas convaincant, il n’a jamais su mentir, surtout pas à son père. Il n’a jamais dépassé le stade de l’enfance où on pense que nos parents sont omniscients. Il faut dire que son père l’est plus ou moins, il a un réseau d’informateurs et est un Erudit hors pair. Wren essaie de se donner une contenance, il prend tous les objets qu’il voulait mettre dans son sac, pas sa valise, un sac en bandoulière, en toile épaisse, qui contient bien, et les met dedans. Il ferme sa valise, sous le regard de son père.
« Mon train est dans une heure, il faut que j’y aille. »
Il sait que son père pense qu’il va se dégonfler. En général, il ne fait pas ce que son père refuse. Ou plutôt, pas ouvertement. Son père sait qu’il a une certaine ascendance sur lui, qu’il le domine. Mais pas cette fois. Parce que, cette fois, Wren en a assez d’être toujours celui qui fait ce qu’on lui impose. Il veut se prouver quelque chose, prendre son indépendance, c’est tout. Il serait temps à vingt-sept ans, non ?
« Au revoir père… »
Il s’en va, laissant son père dans son studio. Dans sa valise, il y a des livres et des vêtements. Dans son sac en bandoulière, des objets magiques qui pourront peut-être l’aider dans la Brume, ainsi qu’un ou deux livres qui pourraient aussi lui être utile. Un voyage assez long l’attend. Il aurait aimé que son père lui souhaite bonne chance mais il sait très bien qu’il peut toujours rêver. Personne n’est là pour lui dire au revoir, il appelle rapidement sa mère qui, elle, lui souhaite bonne chance et ça lui remonte un peu le moral.
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And I don't really want to know
So don't tell me anymore
And I really don't want to hear
About her feet all up in the air