Anton Almeida Menuisier


Nombre de messages: 111 Age: 36 Date d'inscription: 19/04/2008
 | Sujet: Hey dude Sam 16 Avr - 23:48 | |
| Avec une délicatesse que l'on n'aurait pas attendu dans ses grandes mains puissantes, Anton mettait la touche finale à sa figurine, ponçant légèrement les cornes de la petite vache de bois pour éviter qu'elles ne blessent le futur propriétaire. Pour ce petit travail, qui nécessitait bien davantage application, concentration, qu'efforts physique, Anton avait remis son pull. La journée qui touchait à sa fin avait été humide et fraîche, et il ne pouvait pas se permettre de tomber malade, alors que les premiers travaux de construction du moulin étaient commencés et qu'il y avait par ailleurs de tant de travail. Le printemps n'était pas suffisamment avancé pour que les Sywhaîdiens puissent se passer de feu de cheminée, mais la nature revenait déjà à la vie et, avec elle, les corvées diverses se multipliaient. Il fallait remettre en état des fabriques restées fermées tout l'hiver, comme la teinturerie dont Anton avait, dans la matinée, réparé une des fenêtres endommagée par les intempéries. L'après-midi avait été consacrée au creusage des fondations du moulin. Même quelqu'un de costaud comme le menuisier finissait de telles journées les muscles fatigués et la sueur au front. Mais il voyait dans ces petits travaux de sculpture personnels un moyen de se détendre tant physiquement que mentalement. L'effort le distrayait de ses songeries habituelles ; en fin de journée, ses pensées vagabondaient presque naturellement vers sa femme, sa fille disparue, et Tonino, qu'il ne considérait pas complètement comme son fils, mettant une barrière dont lui-même n'aurait su déterminer si elle était ou non intentionnelle. Il n'avait pas l'intention de voler l'enfant à celle qui l'avait recueilli, élevé comme son fils. Et une partie de lui-même culpabilisait presque à l'idée de réussir à se consoler par la vue de ce petit garçon aux yeux noirs de la mort d'Isobel. Il avait trop aimé sa fille pour oser mettre sur le même plan un fils brutalement tombé du ciel. Mais il ne pouvait par ailleurs s'empêcher de vouloir regarder celui-ci jouer, manger, de l'écouter parler... La situation n'était pas très claire ; mais sur Sywhaîd, du moins, il n'était pas choquant ni étrange de voir ainsi Anton agir comme un ami de la famille. Les enfants étaient plus libres qu'ailleurs, passant plus régulièrement de la responsabilité de leurs parents à celle de tel ou tel autre Sywhaîdien. Ça ne semblait pas en tout cas étrange que Tony offre régulièrement à Tonino de petits animaux en bois : il réalisait aussi à l'occasion des toupies et autres osselets pour les autres enfants. Et si le fils d'Ines jouissait clairement d'un léger traitement de faveur, on pouvait facilement attribuer cela à leur homonymie. Les gens n'avaient pas de raison d'aller chercher plus loin - en dehors de Charlie qui, fidèle à cette agaçante manie de vouloir le caser avec tout le monde, avait essayé de lui refourguer Ines jusqu'à ce qu'il lui demande gentiment, mais fermement, de ne pas insister. Oui, Charlie... depuis qu'ils vivaient dans le même espace relativement confiné, Anton voyait confirmés ses sentiments vis-à-vis de la jolie canadienne : il la trouvait la plupart du temps adorable, drôle, intelligente, et comprenait fort bien (contrairement à pas mal de monde, à vrai dire) que son meilleur ami en soit tombé si éperdument amoureux : le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne pouvait pas laisser indifférente. Mais le menuisier comprenait aussi fort bien qu'elle tape régulièrement sur les nerfs de son cher et tendre, et vice-versa. Ils étaient loin d'être parfaits, l'un comme l'autre, et tellement absorbés dans leur passion mutuelle qu'ils ne pouvaient que laisser éclater régulièrement leurs, hum, petits caractères. Lorsqu'Esteban entra dans la scierie, cet après-midi là, Tony vit d'emblée qu'il venait, une nouvelle fois, de se disputer avec Charlie. Ce n'était pas forcément évident aux yeux de tout un chacun, dans la mesure où le beau tatoué n'était pas du genre à se rouler par terre en public en se griffant les joues, mais Tony n'était évidemment pas n'importe qui. A leur sujet, on disait souvent qu'ils étaient comme des frères, mais l'image ne convenait pas au menuisier, qui avait une relation bien trop tendue avec sa famille pour vouloir mettre sa relation avec Esteban ou Hugo sur le même plan. De toute manière, ni l'un ni l'autre ne ressentaient la nécessité de mettre des mots là-dessus. Il n'y avait que des écrivains têtues et un poil caractérielles, au hasard canadiennes pour s'entêter à s'y essayer. Tony se fichait bien que le terme d'ami paraisse trop faible, trop galvaudé, comme elle le faisait remarquer en plissant le nez d'un air contrarié. Lorsque son ami, donc, pénétra dans la scierie, Anton mettait la touche finale au ponçage de sa petite vache de bois. Il laissa Esteban prendre place à l'endroit où, en général, ils s'asseyaient pour discuter, et où traînait toujours un fond de whisky ou de quelque bouteille du genre. Les menuisiers ne buvaient jamais pendant leur travail, ayant heureusement bien conscience que scie et alcool fond rarement bon ménage. Mais en fin de journée, admettons que c'était un petit plaisir dont le plus âgé des deux Tonies avait bien du mal à se défaire - il avait tout de même nettement ralenti sur la boisson depuis son escapade hors de Sywhaîd, le retour d'Esteban, l'arrivée de Tonino : à chacun d'en choisir la raison. Toujours est-il qu'il ne buvait plus qu'en compagnie. Il s'assit donc près d'Esteban, sur le tas de planches qui leur servait plus ou moins de QG pour ce genre discussions, qu'elles soient anodines ou non. En l'occurrence, Tony ne demanda évidemment pas à son ami comment il allait, dans la mesure où la raison allait de soi. Il ne lui demanda même pas ce qui s'était passé, en général ils se passaient fort bien l'un l'autre de ce genre d'entrées en matière superflues. Non ; Tony se contenta d'ôter le bouchon de la bouteille, et d'en offrir, souriant, la première gorgée à Esteban. [Bab... Esteban, donc ] |
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