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 The Outsiders

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Nath Clayton
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MessageSujet: The Outsiders   Mar 22 Juin - 16:13

[7 juillet]


Comme c’était prévisible, il s’était mis à pleuvoir à torrents. Il tombait des hallebardes sur la lande verdoyante où avait, quelques instants plus tôt, disparu l’héroïne. Toute la maisonnée était en émoi, retournant les piles de linge, faisant claquer les portes, pour la retrouver. Mais pour finir, le héros l’avait évidemment retrouvée et, chevaleresque, avait couru à son secours ; et le voici qui faisait son entrée, costume sombre et dégoulinant, portant entre ses bras la belle, pâle, évanouie.

« Crap », grogna Nath en grimaçant, avant de pointer la télécommande vers le petit écran pour mettre fin à ce déluge de bons sentiments. Il laissa ensuite retomber le petit instrument sur le sol, juste à côté de son daemon endormi, pour s’étirer un peu plus sur le confortable canapé des Arbuthnott, dans une position d’autant plus confortable qu’il y avait une Kennedy lovée entre ses jambes. Confortable, oui, mais guère sexy, à vrai dire, même si le new-yorkais ne se privait pas de caresser distraitement la chevelure de la jeune femme. Après tout, depuis quelques heures, ils étaient officiellement mari et femme.

Leurs hôtes étaient partis se coucher de bonne heure, n’étant eux-mêmes pas très soirées télés. Ils n’avaient investi dans le petit poste que pour satisfaire leurs « invités » réguliers. Revendeurs directs des inestimables produits de la Noble Lande, ils accueillaient également régulièrement des Sywhaîdiens de passage. Will Norton était reparti au moment de la Brèche ; lorsqu’ils avaient appris que leur petit séjour à Glasgow se prolongerait deux semaines, pour cause de formalités administratives, Kennedy et Nath lui avaient succédé. Ils se seraient bien offert l’hôtel, mais ça n’était pas dans leurs moyens. Alors comme bien d’autres avant eux, ils se retrouvaient là, eux aussi, sur le confortable canapé Arbuthnott, à comater devant le petit poste de télévision, simplement parce qu’ils avaient été privés de cette primitive technologie pendant des mois.

Les Arbuthnott étaient très doués pour pourvoir aux désirs les plus stupides de pauvres Sywhaîdiens privés des joies de la société de consommation pendant de longs mois. Ainsi mettaient-ils à la disposition de leurs pensionnaires les sucreries les plus chimiques, les gadgets les plus improbables. Ce qui leur valait généralement de nombreux remerciements, mais Nathanael était loin d’être un hôte modèle, et il se contenta d’allonger le bras pour piocher une nouvelle fois dans le saladier de M&M’s. Il en enfourna deux, tendit le reste à sa jeune épouse. Plus exactement, il fit mine de les lui offrir, puis ramena de nouveau les friandises à sa bouche.

« Bed time », décréta-t-il. Ses bras se resserrèrent autour du buste de la jeune femme.

« Moment fatidique d’la nuit de noces. T’as pas intérêt à avoir la migraine. » Excuse qui, de fait, était entre eux fâcheusement récurrente.

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Kennedy Clayton
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MessageSujet: Re: The Outsiders   Ven 2 Juil - 19:22

Comme c’était prévisible, il s’était mis à pleuvoir à torrents. Il tombait des hallebardes sur la lande verdoyante où avait, quelques instants plus tôt, disparu l’héroïne. Toute la maisonnée était en émoi, retournant les piles de linge, faisant claquer les portes, pour la retrouver. Mais pour finir, le héros l’avait évidemment retrouvée et, chevaleresque, avait couru à son secours ; et le voici qui faisait son entrée, costume sombre et dégoulinant, portant entre ses bras la belle, pâle, évanouie.

« Crap », grogna Kay en grimaçant, avant de pointer la télécommande vers le petit écran pour mettre fin à ce déluge de bons sentiments.

« Hey ! Je regardais ! » s’offusqua Harmony.

« Bonne utilisation du passé, Harm. » fut la réponse cinglante que Kay lui lança, avant de s’étirer souplement.

Elle jeta un regard perçant sur celle qui était plus ou moins sa meilleure amie depuis la maternelle. Enfin, pas vraiment sa BFF, mais disons qu’elle faisait partie des plus proches abeilles de la Queen Bee. C’était une des raisons pour lesquelles elle s’aventurait parfois à réagir aussi ouvertement quand Kay faisait preuve d’égoïsme. Oh, n’allez pas croire que la blonde fut meilleure d’une façon ou d’une autre que de sa capitaine cheerleader, elle mettait bien trop d’énergie à être une parfaite mini-Kay pour ça. Mais il lui arrivait de réagir, contrairement à Janet et Bethany, qui elles étaient restées dans leurs fauteuils sans broncher alors que Kay éteignait le film.

« Marre d’Austen. » grogna la capitaine en se relevant. Elle portait un peignoir jaune très pâle, tandis que ses « amies » portaient des peignoirs de diverses couleurs tout aussi pastelles. Elles avaient passé le début de soirée à prendre soin d’elles, et avaient fini apr un film.

« On a une interro sur Sense & Sensibility mardi. » se lamenta Harmony, dans son peignoir vert pâle.

« T’as qu’à lire le livre, Harm. » fayota Janet, en essayant d’imiter le ton cinglant qui faisait la réputation de Kay Brooks, ce que la Kennedy en question n’apprécia que modérément.

« Il n’y a pas Hugh Grant dedans. » répondit-elle, histoire de modérer les ardeurs vautouresques de la Janet. « Je te filerai le dvd, Harm, je le connais par cœur, c’est le film préféré de ma mère. »

Elle roula des yeux, et la tension s’évapora un moment, laissant Harmony sourire, de ce sourire d’adorable girl next door, même s’il était peu probable qu’on la qualifie ainsi quand on la voyait dans ses tenues moulantes et courtes.

« Vous savez ce que j’ai entendu, aujourd’hui alors que j’allais chercher ma mère chez la pédicure ? »

Traduisez « pendant que j’allais chercher ma mère qui avait déjà bu bien trop de whisky pour pouvoir conduire » mais la tension était assez retombée pour qu’aucune des filles ne traduise ça, il n’y avait que quand on voulait vraiment la blesser qu’on abordait ce sujet avec Bethany, et c’était une arme à double tranchant, parce que Bethany n’était jamais aussi vindicative que lorsqu’on attaquait sa poivrote de mère.

« Non ? » demanda Kennedy, sans réellement sentir le rush de la séance de ragotage, elle n’était d’humeur à rien ces derniers jours, il faut dire qu’elle avait été forcée de larguer Jake, à cause de cette horrible coupe de cheveux qu’il avait cru cool de s’infliger, et Jake avait, malgré ses problèmes capillaires, toujours été un petit copain plutôt sympa. Elle ne laissa évidemment rien voir de ses états d’âmes, se contentant d’afficher un air légèrement ennuyé, après tout les ragots de Bethany étaient rarement les meilleurs.

« Il paraît que Camilla et Mike auraient été vus au cinéma ensemble. »

Les yeux brillants, légèrement penchée en avant, Bethany était visiblement plutôt heureuse de la bombe qu’elle venait de lâcher. Et le fait qu’Harmony et Janet poussent un cri de surprise, et d’indignation, avant de tourner leurs regards vers Kennedy, histoire d’avoir son verdict sur ce ragot, prouvait que Beth avait fait bien plus fort qu’habituellement.

« Mike et Camilla ? » répondit Kennedy, en roulant des yeux d’un air hautain. « Elle essaie de se racheter une conduite, tout le monde sait qu’il est puceau. Et qu’elle est la pire salope de l’histoire de Riverdale High. »

« Ou alors elle essaie de faire de lui un challenge. »

« Non, elle ne connaît pas ce mot. » répondit Kennedy d’un air ennuyé pendant que les trois autres se mettaient à pouffer. « Et puis, après le coup du Coach Summers, elle a besoin de se montrer sous un meilleur jour. »

Le fait que la rumeur selon laquelle Camilla s’était tapé le Coach Summers n’ait jamais été prouvée ne sembla perturber aucune des cheerleaders. Le fait que Camilla soit une de leurs amies non plus. Janet s’apprêtait d’ailleurs à surenchérir, puisque visiblement c’était un sujet qui plaisait à Kay et qu’il était plutôt facile d’abonder dans son sens (contrairement à quand elle recalait Harmony), mais elle fut interrompue par un bruit de klaxon. Les quatre regards se tournèrent vers la fenêtre de l’énorme salon de Kennedy (qui faisait la taille de certaines maisons des bas quartiers de Riverdale, qui était pourtant une ville plutôt aisée d’une manière générale) mais aucune ne se leva, à part Kennedy qui alla à sa fenêtre. Elle entrouvrit juste assez le volet en bois pour pouvoir voir qui se trouvait à l’étage inférieur. Une grande ferrari rouge, décapotée, garée nonchalamment dans l’allée de graviers blancs. A l’intérieur…

« C’est Billy Michelson. » lança Kennedy, avec juste ce qu’il fallait d’équilibre entre air blasé et air content de soi-même.

« Billy Michelson ? » suraigutisa (mais si c’est un verbe) Harmony. « Mais il est avec Jenny McKail ! »

« Plus maintenant. » répondit Janet. « Ils ont rompu ce matin… »

« Juste après que j’aie rompu avec Jake. »
la coupa Kay avec un clin d’œil. « Les filles, vous connaissez la sortie. »

Elle ouvrit son peignoir, laissant voir une très légère robe de coton, parfaitement à la mode, blanche aux imprimés floraux. Une robe qu’elle avait enfilée après sa douche, contrairement à ses « amies » qui étaient en chemise de nuit sous le peignoir. Il faut croire qu’elles n’avaient, elles, pas prévu l’imprévu. Elle sauta dans une pair de chaussure hors de prix, attrapa un sac à main qui valait au moins le mois de salaire de sa bonne, et claqua la grande porte de l’entrée derrière elle. Harmony, Janet et Bethany n’avaient même pas encore bougé quand elles entendirent les crissements de pneu. Nul doute qu’elles mettraient du temps avant de se décider à partir, elles avaient beaucoup à commenter avant.

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Nath Clayton
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MessageSujet: Re: The Outsiders   Jeu 8 Juil - 23:04

[5 ans plus tôt]




Assise sur une chaise qui semblait à peine supporter sa cinquantaine de kilos, la jeune femme feuilleta rapidement la liasse de billets verts pour en faire à peu près le compte, avant de la fourrer dans son décolleté maigre. C'était l'endroit de la loge de l'"artiste" le moins sale qu'elle ait trouvé. Brune, dans les trente-cinq ans, les cheveux courts, très mince, vêtue d'une robe noire simple, elle portait des tatouages spiralés d'inspiration irlandaise aux chevilles. Elle observait son interlocuteur qui, torse nu, lui tournait le dos.

"Well... thanks, Nath."

Il ne répondit rien, ne se retourna pas. Penché sur son daemon, le New-Yorkais prodiguait à celui-ci des soins minutieux, frottant sa peau reptilienne d'une huile préparée spécialement pour le combat. Il lui avait coupé les griffes avec soin, pour qu'elles soient plus tranchantes, et avait également nettoyé ses dents puis vérifié leur état. Déjà, de l'autre côté des quelques tôles et du rideau de velours mangé qui séparait les coulisses de l'arène, le public impatient scandait le nom de ses gladiateurs modernes.

La jeune femme tourna ses yeux d'un gris mat dans cette direction. Elle semblait légèrement pensive.

"Pourquoi vous n'utilisez pas de pseudonymes pour ces combats ?"

Nath ricana.

"C'est pas du catch, ma vieille. On est à la frontière d'la légalité, ici ; on s'bat pour de vrai.

- Tu veux dire que Laz' se bat pour de vrai"
, rétorqua-t-elle en plissant légèrement le nez.

C'était de la pure mauvaise foi ; elle connaissait suffisamment l'étrange gagne-pain de Nath pour savoir qu'il réclamait un investissement qui allait au-delà du simple échange physique. Lorsque les daemons se battaient, leurs humains encaissaient chaque coup ; et le spectacle était autant au cœur de l'arène que sur leurs visages tordus par une souffrance à la fois physique et psychologique. Mais ils avaient toujours fonctionné ainsi, Nath et elle ; et elle aurait pu parier, même si elle ne voyait toujours de lui que son dos, qu'il souriait.

"N'empêche. Vous craignez pas d'ennuis avec les flics ?"

Nathanael se redressa, il avait terminé d'appliquer l'huile sur l'ensemble du corps de son daemon. Il se dirigea vers le lavabo écaillé, derrière son interlocutrice.

"On est du bon côté d'la frontière d'la légalité. Enfin j'crois. Ou alors c't'une façon d'leur dire qu'on les emmerde". Il ponctua cette dernière phrase en ouvrant le robinet, qui se mit à crachoter de puissants jets d'eau sur ses mains. Il attrapa un pain de savon et commença à s'en frotter les doigts, avec un soin digne d'un chirurgien sur le point d'opérer. Au dehors, les spectateurs semblaient de plus en plus impatients.

"Ca fait partie des règl' d'l'exercice, en gros. D'mêm' que d'faire attendre c'te band' de dégénérés", expliqua-t-il en désignant la direction de l'arène d'un haussement de menton dédaigneux. La jeune femme regarda dans la direction en question ; elle se releva lentement de sa chaise, s'approcha du rideau comme pour entendre davantage les cris.

"C'est nous les dégénérés"
, murmura-t-elle d'un ton grave, presque mystique. Ce ton qu'elle avait quand elle partait dans ses délires philosophiques, et qui faisait que Nath n'avait pas tellement étonné quand elle avait passé ces années au Népal, avec sa bande de néo-beatniks et de gourous. "Fils et fille d'une mère complèt'ment névrotique. Et on voit c'que ça donne. Un mec qui gagn' sa vie à risquer d'faire dévorer son daemon, et sa sœur obligée d'lui emprunter d'l'argent pour pas faire le trottoir.

- L'un n'empêche pas l'autre, Shar'"
, grogna sournoisement Nath, mais cette dernière, ignorant la remarque, poursuivit.

"C'est comme dans c'te série d'bouquins français ; d'Emile Z..."

Elle fut cette fois interrompue par un ricanement sonore.

"C'mon... J'ai une tronche à lire des bouquins ? Des bouquins français en plus ?"

Elle sourit. Comme son frère, elle avait une façon d'étirer les lèvres un peu narquoise, qui faisait qu'on avait souvent du mal à déterminer si elle était sincère, ou si elle se payait votre tête.

"J'oubliais ; t'es le plus sale type de la terre, pas vrai ?"

Il se contenta de sourire à son tour. C'était effectivement un assez bon résumé de ce à quoi se résumait sa conversation, les rares fois où Sharleene et lui se voyaient. La dernière fois datait déjà de plus d'un an. Et la prochaine... Elle lui avait demandé de l'argent pour rembourser le type qui lui avait permis d'arriver en Amérique ; et maintenant, elle comptait filer vers l'Amérique du Sud. Visiblement à cause d'une histoire sordide avec un mec (les filles étaient toutes les mêmes). Pour l'heure, elle semblait toujours écouter les "Clay-ton !" scandés fiévreusement par la foule, de l'autre côté du rideau.

"J'ai toujours eu envie d'm'app'ler Clayton, moi aussi. Comme toi et mum, tu sais ?"

Ayant fini de se nettoyer les mains et de les rincer, Nathanael fermait le robinet ; il répondit par un haussement de sourcils sceptique.

"J'ai jamais eu l'sentiment d'être une Mac Bride. J'étais toujours ta sœur ; plus rar'ment, sa fille ; enfin une Clayton. J'suis sur le point d'changer d'vie une nouvelle fois. Ca pourrait êt' l'occasion."

Nath se séchait les mains à un torchon qui n'avait plus grand-chose de sa blancheur d'origine.

"J'vois pas bien l'intérêt. Mac Bride t'a pas violée, que j'sache. L'a même supporté mum suffisamment longtemps pour t'reconnaître, faut lui r'connaîtr' ce mérite."

Elle fit la moue, croisa les bras, visiblement pas convaincue. Elle les décroisa lorsque Nath lui balança le torchon humide, pour adresser un signe discret à Lazareus ; ce dernier trottina aussitôt jusqu'à lui, pour grimper sur son épaule. Le moins qu'on pût dire est qu'ils étaient assez effrayants : le lézard, l'œil orangé, la peau grise et luisante d'huile, sur laquelle ses adversaires trouveraient difficilement prise. Et Nath, vêtu simplement d'une sorte de corsaire de toile sombre, le visage fardé de blanc, à l'exception des yeux bordés de noir. Ca n'était pas du catch, mais visiblement le décorum avait tout de même son importance et, dans son milieu, Nath était une vraie star montante. Il se dirigea vers l'arène. En passant, il posa la main sur l'épaule de sa sœur.

"Sois sage au Brésil, Shar'. et oublie cette histoire. Un nom, c'est un nom ; rien d'plus."

Il disparut en direction de l'arène, où son arrivée fut saluée de hurlements qui auraient fait passer ceux de hooligans pour de douces ballades.

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Kennedy Clayton
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MessageSujet: Re: The Outsiders   Mer 14 Juil - 16:25

[8 juillet]


« Que puis-je pour vous, Miss ? »

Kennedy sourit à pleines dents à la petite employée de banque qui lui faisait face. Elle ressemblait à l’écossaise-type, à la Mrs Arbuthnott, et Kay trouvait ce genre d’apparence plutôt sympathique, voire rassurante, même si bien loin de ses aspirations personnelles. Mais l’employée avait eu le bon goût d’allier un pantalon (de tailleur) marron avec un chemisier bleu, ce qui était un assortiment de couleurs casse-gueule (si le marron et le bleu n’étaient pas parfaitement choisis) mais qui là avait quelque chose de parfait. Bien sûr, ses chaussures étaient bon marché, ses cheveux avaient visiblement été brushingués d’une façon un peu trop enthousiaste et son maquillage n’avait rien d’original (au moins elle n’avait pas essayé de dépasser ses visiblement maigres compétences, c’était un bon point) mais elle avait bien choisi ses couleurs. Niveau accessoires, c’était moins ça, et Kay ne put s’empêcher de grimacer quand son regard tomba sur la broche qui se trouvait près du cœur de l’employée, une broche dans les marrons (bien joué) mais avec des perles et quelques plumes, relativement kitsch, et pas très bien assorti au look sobre de la femme. Un jour, il faudrait expliquer aux gens qu’un seul accessoire excentrique n’habillait pas une tenue, ni l’égayait, mais la rendait complètement schizophrène. Et la schizophrénie vestimentaire ne pouvait être assumée que par des gens particulièrement doués dans la matière, ça n’avait rien de hasardeux.

« Je viens pour clôturer un compte, et en ouvrir un nouveau. »
répondit Kennedy.

L’employée se mit en route, et après avoir fait signe à Kennedy de la suivre (visiblement en direction du bureau qui se trouvait dans le fond de l’agence, mais sans porte ni mur, complètement dans la salle principale, comme tous les autres bureaux, ce qui avait un côté à la fois convivial et un peu rustique, qui n’avait pas rassuré Kay la première fois qu’elle était venue, habituée qu’elle était à des banques aux airs plus « professionnels »), elle continua la conversation :

« Le compte à clôturer est de notre banque ? parce que nous ne pouvons pas clôturer un compte extérieur automatiquement, cela prendrait de deux à trois jours ouvrés, selon la rapidité de votre ancienne banque. »

La voix de la femme était plutôt rauque, elle devait certainement fumer, mais agréable. Kay grimaça en réalisant qu’elle s’était tout à fait faite à l’accent écossais, un accent pourtant plutôt épais, au point qu’elle ne le remarquait qu’à peine. Mais quand elle répondit, elle eut le plaisir de pouvoir vérifier que, oui, elle avait toujours son accent californien. Il n’aurait plus manqué qu’elle se mette à rouler des r elle aussi !

« En fait c’est un compte de votre banque, oui. »

« Oh. Alors nous pouvons le faire en direct. Mais si c’est pour changer vos options, on peut le faire sans changer le compte. »

L’employée fit signe à Kay de s’asseoir dans la chaise de bureau qui se trouvait devant elle et l’américaine s’exécuta en souriant. Elle portait une robe courte, fraîche et estivale, dans les tons orangés) et ses longues jambes dorées attirèrent plusieurs regards quand elle les croisa. Elle avait ses longs cheveux bruns remontés, ainsi qu’un petit chauffe-épaule léger, acheté sur place, blanc, aux manches trois quarts, parce qu’il faisait moins chaud qu’elle ne l’avait prévu. Visiblement, la Brume avait son propre climat.

« Les options me vont parfaitement. » répondit-elle avec un sourire colgate. En même temps, elle avait bien fait attention à être habillée sexy quand elle était venue ouvrir son compte, et avait choisi l’employé, un certain Gareth, qu’elle avait assez subjugué pour qu’il passe une bonne heure à lui chercher tous les meilleurs trucs possibles. « Mais je viens de me marier, j’ai donc besoin de rouvrir un compte. »

Elle baissa les yeux vers le petit objet en bois sur lequel était gravé le nom de son interlocutrice. Elle espérait que Martha serait assez professionnelle pour lui ouvrir un compte identique au précédent, autrement il faudrait qu’elle revienne un jour où Gareth serait présent et, dieu ! , elle détestait les administrations !

« Oh ! Félicitations ! »

Pendant une fraction de seconde, Kay ne comprit pas cette réaction. Félicitations ? De quoi ? Elle écarquilla légèrement les yeux, puis comprit. Le mariage. C’était la première fois qu’on la félicitait, une fois sortie de la mairie. Les Arbuthnott n’avaient pas su que Nath et elle s’étaient mariés, ils leur avaient simplement dit qu’ils étaient là pour des petites vacances et en profiteraient pour régler des problèmes administratifs, et le couple n’avait rien demandé de plus, ils étaient habitués à ce qu’on les garde dans le noir.

« Merci. » répondit Kay en souriant, sans trop savoir ce qu’elle était sensée ressentir.

Bien sûr, elle aurait dû être heureuse, et complètement comblée, mais c’était plus compliqué que ça. Elle était heureuse, mais pas comme on l’était dans les comédies romantiques quand on épousait son prince charmant, et quelque part, tant mieux, Kay avait toujours trouvé les femmes de ces films nunuches. Mais de fait elle aurait sûrement dû être plus marquée par ce mariage, moins apte à oublier qu’on était sensée la féliciter, par exemple.

« Bon, très bien, quel est votre nom de jeune fille ? »


« Kennedy Brooks. »

L’employée tapota à vitesse grand V sur son clavier, en fixant son écran.

« Et votre nom de femme mariée? »

Elle souriait tellement qu’on aurait pu croire que c’était elle qui venait d’épouser Nath, et la partie la plus vipère de Kay (l’une de celles que Nath préférait, justement) se dit qu’elle aurait sûrement moins souri si ça avait été le cas.

« Kennedy Clayton. »

« Très joli ! »

Kay fronça les sourcils, mais se retint de répliquer quoi que ce soit. Kay Clayton c’était hideux à souhait; Nath s’était d’ailleurs bien fichu d’elle quand il l’avait réalisé, et continuait à lui lancer régulièrement des vannes à ce sujet. Mais de fait, Kennedy Clayton, ça sonnait bien. Ça claquait, ça avait une certaine énergie. Même si Kennedy Brooks était plus naturel.

« Voilà les papiers à signer et ce sera fait ! »

Kay prit le stylo que la jeune femme lui tendait et se pencha sur le bureau pour signer. Elle fit sa signature normale, celle qui faisait d’abord un K majuscule, puis un B et finissait sur le -rooks d’une façon tellement usée et déliée qu’on avait du mal à reconnaître les lettres, avant de revenir barrer le tout en une boucle.

« Vous n’avez pas changé de signature ? » demanda la femme avec un sourire visiblement compréhensif. « Moi non plus je n’ai pas réussi à m’y résoudre, c’est quelque chose de trop ancré dans mes habitudes. »

La femme grimaça et Kay reposa le stylo. Elles se séparèrent quelques minutes plus tard sur un serrement de mains devant la sortie de l’agence.

« Et encore félicitations ! » lança la femme, alors que Kay passait les portes blindées.

Elle s’arrêta devant la banque, repositionna son sac sur son épaule, et ce faisant, son regard croisa son annulaire gauche, où était son alliance. C’était Nath qui l’avait choisie, comme elle avait choisie la sienne. Elle avait craint le pire, mais cette bague était parfaite, quoi qu’elle lui en dise (elle le houspillait en lui disant qu’il aurait pu au moins lui acheter un diamant). Il s’agissait d’un anneau claddagh, une bague celte en argent formée de deux mains enserrant un cœur, avec une couronne par-dessus. Kay en ignorait les symboles, Nath s’était bien gardé de les lui expliquer, mais elle aimait cette bague, et pas seulement parce qu’elle pourrait la porter constamment sans avoir l’air de porter une alliance (Nath, lui, porterait son alliance pendue à une chaine). Elle soupira, puis s’arracha à la contemplation de la bague pour observer la rue, ils s’étaient donnés rendez-vous devant le cinéma qui se trouvait en face de la banque pour une séance, et Kay fit demi-tour, elle avait oublié de tirer l’argent pour l’un des rares luxes qu’ils s’accorderaient durant leur « voyage de noce ». Epouser un mourant, je vous jure…

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Nath Clayton
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MessageSujet: Re: The Outsiders   Mer 14 Juil - 19:17

[Sywhaîd. 1980]


« Les bras, c’est pour symboliser l’amitié ; le cœur, c’est… l’amour. Et la couronne…

- la loyauté. Je sais bien ce que c’est qu’un claddagh, voyons, c’est moi qui t’ai appris ce que c’était. Ce que je voulais dire, c’est… qu’est-ce qui te prend de m’en offrir un ? »


Nathanael jeta un œil rapide aux environs. Plusieurs rangées d’arbres les séparaient du cœur de la fête ; cet été-là, la brèche s’était ouverte du côté de la forêt. Les Sywhaîdiens avaient accroché des lampions tout le long du sentier qui leur permettrait de rejoindre, une semaine durant, l’extérieur. Les lumières tamisées par les parois colorées des lampions offraient un spectacle nocturne des plus fantasmagoriques, mais Nath n’avait jamais été très sensible à ce genre de spectacle. C’était Sharleene, l’artiste de la « famille ». Pour l’heure, tout ce qui comptait, c’était que personne, a priori, ne pouvait les voir. Il agrippa le bras de son interlocuteur, un grand noir d’une petite quarantaine d’années, bien plus musclé que lui, et aux traits délicatement sculptés, l’harmonie de son visage à peine troublée par une cicatrice qui partait du coin de son œil droit pour lui barrer la joue. Une vraie gravure de mode, rien à voir avec le gringalet hirsute et dégingandé qu’était Nath. L’homme n’eut aucun mal à libérer son bras. Même pas brutalement.

« Joue pas au con avec moi, Bo’. Fais pas semblant d’m’ignorer. »

Ledit Bo’ fixait, avec une moue sceptique, la petite bague de bois sombre, qu’il tenait pincée entre son pouce et son index. Avec les doigts de l’autre main, il caressa les reliefs abrupts du bijou. Bien sûr, un menuisier comme lui ne pouvait que remarquer les nombreuses imperfections de la sculpture ; Nath vait probablement fait de son mieux, mais il aurait probablement dû demander à sa sœur de l’aider. Sauf qu’il aurait évidemment fallu pour ça qu’il ravale son attendrissante petite fierté.

« Je te demande pas de me jurer une fidélité éternelle, ou des conneries de c’genre... On sait très bien que c’est pas comme ça qu’on fonctionne, tous les deux. »

Le menuisier ne répondit rien, il se contenta de lever les yeux de la bague pour les planter dans ceux de Nath. Il n’avait pas vraiment l’air fâché ; ni même gêné ; ni même un tant soit peu attendri. Maintenant, Nath se sentait totalement stupide.

« Juste… garde le, juste comme ça », fit-il en tâchant vaguement de donner à ce don un côté moins solennel histoire de conserver un semblant de dignité. « En souvenir de… de nous, quoi », hasarda-t-il en détournant le regard. Il entendit le soupir de Bo’.

« Il n’y a pas de nous deux, Nath », articula-t-il d’une voix douce.

« Je sais ! » répliqua aussitôt le jeune homme, très nerveusement. Un nouveau silence s’installa. Qu’est-ce qu’il avait espéré ? Ca faisait plus d’un an, maintenant. Bordel. Qu’est-ce qu’il avait espéré ? Le dissuader de partir ? Et pourquoi ? Le menuisier avait toujours été réglo. Ils ne s’étaient jamais échangé de promesses d’amour éternel, ni même d’amour tout court, d’ailleurs. Ils avaient juste « passé du bon temps ensemble ».

« C’était ta première fois ? »

Nath ricana nerveusement, sans relever la tête.

« Même pas. » Il sentait des sanglots stupides gonfler dans sa gorge. Le bouquet. Maintenant, il allait fondre en larmes comme la dernière des midinettes. Heureusement pour son orgueil, le menuisier était quelqu’un de plutôt sensible, suffisamment en tout cas pour éviter de l’accabler. Et lui épargner cette ultime humiliation. Il posa sa main sur l’épaule de Nath, qui continuait d’éviter son regard.

« Okay. Je le garderai en souvenir, oui. Take care, Nath… »

Il voulut ajouter quelque chose. De faire attention à lui. De quitter Sywhaîd un jour ou l’autre, avant d’exploser. De réfléchir à deux fois, la prochaine fois, avant d’offrir un caddagh au premier venu. Mais finalement, il s’éloigna, laissant le jeune homme. Qui, de toute façon, avait retenu la leçon.

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Dernière édition par Nath Clayton le Mer 14 Juil - 22:27, édité 2 fois
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Kennedy Clayton
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MessageSujet: Re: The Outsiders   Mer 14 Juil - 20:46

[Riverdale, 2000.]


« La marguerite c’est pour symboliser l’amour éternel. Le papillon c’est ton symbole et la perle c’est… »

« La pureté, je sais, j’écoute les cours de littérature. Ce que je te demande c’est qu’est-ce qui te prend de m’offrir ça ? »


Kay jeta un œil rapide aux environs. Plusieurs poteaux les séparaient du cœur de la fête, cet été là leurs fêtes se faisaient beaucoup dans la salle du Bridge, le night club de Riverdale (ou ce qui passait pour être un night club ici, c’est-à-dire un club plutôt convivial où pas mal d’âges se retrouvaient, et où des groupes étrangement plutôt branchés jouaient régulièrement). Kay put voir, à travers plusieurs poteaux, Bethany danser avec Harmony et elle aurait aimé être avec elles, plutôt que face à David, à tenir ce stupide (mais plutôt joli elle devait l’avouer) pendentif au bout de sa longue chaine en argent. David lui agrippa le bras. Il était grand et musclé, il était le capitaine de l’équipe de Basket, et portait d’ailleurs son blouson sang et or. Kay n’eut cependant aucun mal à se dégager, d’un mouvement d’épaule. Elle était athlétique (et même si elle portait une mini-robe moulante pourpre et pas son uniforme de cheerleader) et de toute façon David n’était pas un méchant, il l’avait agrippée pr désespoir.

« Joue pas à la salope avec moi, Kay. Fais pas semblant de m’ignorer. »

Ladite Kay fixait avec une moue sceptique le pendentif qui avait dû coûter un bras au capitaine de l’équipe de Basket Junior de Riverdale. Elle approcha sa main gauche (vernie de « Scarlett » du rouge foncé parfaitement assorti à sa robe) et toucha du bout des doigts la perle qui se trouvait au cœur de la marguerite en argent. La partie la plus cynique de son esprit lui fit remarquer qu’une marguerite avait un cœur jaune et pas blanc mais elle chassa cette idée. Le pendentif était magnifique, et cher, terriblement cher. Un cadeau que Kay ne pouvait qu’apprécier. David avait de bons goûts… Dommage qu’il soit si collant.

« Je te demande pas de me jurer une fidélité éternelle, je sais bien qu’on est trop jeunes pour ça, tous les deux. »

Kay laissa retomber ses bras et les croisa, entremêlant la longue chaine dans ses bras dorés, d’où le pendentif ressortait un peu pitoyablement. Elle lança son regard « de quoi tu parles ? », un regard typique de Kennedy la terrible. Pourfendeuse de loosers et capitaine des plus populaires du lycée.

« C’est juste un cadeau pour… Tu sais. Pour que tu te souviennes de nous deux, quand on sera plus ensemble, plus tard… »

Elle vit ses grands yeux bruns larmoyant, et eut envie de partir en courant. Elle soupira.

« Il n’y a pas de nous deux, Dave. »

Il la regarda avec un air tellement estomaqué qu’elle se sentit fondre, un petit peu.

« C’était ta première fois ? »

David ricana nerveusement, en baissant la tête.

« Non. Mais c’était la tienne. »

Kay sentit tous les reproches sous-jacents. Après tout, normalement, quand on était une fille, on trouvait ça important, la première fois. On chérissait ce souvenir toute sa vie et on restait avec son « premier » au moins assez de temps pour que coucher avec lui puisse être un vrai bon souvenir. Elle soupira, puis posa sa main sur l’avant bras de Dave qui évitait son regard.

« Okay, je le garderai en souvenir. Take Care, Dave. »

Elle sourit brièvement, puis fourra son collier dans sa pochette (assortie à la robe) puis retourna vers ses amies, un sourire conquérant au visage, déjà reine des lieux du haut de ses quinze ans.

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Nath Clayton
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MessageSujet: Re: The Outsiders   Mer 14 Juil - 22:00

Citation:
Nathanael...

Visiblement, même après tout ce temps, il faut encore tout t'apprendre de la vie.

On écrit pas aux gens, des années après les avoir vus, juste pour leur demander de la thune. Ou alors, on leur demande
vraiment de l'argent, pas 50 dollars.

Tu connais ma discrétion légendaire, je ne te demanderai pas ce que tu comptes faire de ce fric, te connaissant je doute que ce soit bien catholique. Mais cinquante malheureux billets, Nath chéri, c'est parfaitement ridicule.

Probablement même pas le prix de la bouffe pour le voyage du hibou entre ici et New-York, ou quel que soit le bled où tu crèches maintenant. Il y a 5 ans, tu m'as filé 2 000 jolis billets verts sans me poser de question. Les voilà. Et non, ça n'a pas vraiment de rapport, n'empêche qu'on est quittes. T'auras qu'à faire un beau feu de joie avec la différence, je suis sûre que ça te plairait beaucoup. Ou t'offrir un tour en hélicoptère. Ou le donner à des petits Africains affamés. Ou nourrir ta femme et vos huit enfants. Enfin, tu trouveras bien une super utilisation.

A ce propos, une certaine Lorraine m'a rendu visite il y a quelques mois. Charmante jeune femme. Un peu neuneu, mais chacun ses goûts, hein. Tu sais que c'est très vilain de laisser de pauvres jeunes filles en détresse sur le carreau ?

Sur ce, je nous épargne les formules de politesse habituelles. J'espère juste ne pas devoir attendre 5 ans pour avoir de tes nouvelles, affreux frérot.

S.

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Kennedy Clayton
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MessageSujet: Re: The Outsiders   Mer 14 Juil - 22:54

[Il y a sept ans.]


« Oh my god ! Oh my god ! OH MY GOD ! »

La voix de Kay partit dans les aigus, avant de se transformer en un cri avant qu’elle ne se mette à courir jusqu’au salon en criant comme une hystérique. Sa mère, encore dans son déshabillé en soie champagne et son peignoir assorti à dix heures du matin, tourna un regard étonné vers sa fille. Elle grillait sa troisième cigarette depuis le petit-déjeuner, ce que Kay aurait sûrement dû voir comme un signe, mais elle avait été trop occupée à faire son jogging pour le remarquer. Elle sauta dans les bras de sa mère qui, peu habituée à ce genre de gestes d’affection, se contenta de se raidir. Kay était pleine de sueur, en jogging et ses cheveux attachés en une queue de cheval, mais ça n’était pas la raison de la réaction de sa mère. La famille Brooks n’avait jamais été très tactile.

« Je suis acceptée à Brown ! » dit-elle en s’éloignant d’un pas et en fourrant la lettre sous le nez de sa mère.

Sa mère était magnifique, tout le monde s’accordait à le dire. C’était une vraie beauté, et l’avait été dès son enfance. Mais elle n’était pas de ces beautés naturelles et fraîches qui flétrissaient avec l’âge. Non, Eleanor Brooks, connue sous le surnom d’Elle, avait travaillé dur pour sa beauté. Sport, yoga, crèmes en tout genre, elle s’entretenait. Elle était passée deux fois sur le billard, une fois pour se faire mettre des fils d’or pour le coin des yeux, une autre fois pour faire une légère liposuccion (après qu’elle ait pris du poids à cause d’une jambe dans le plâtre pendant deux mois). Elle avait aussi fait deux ou trois injections de botox, ce qui expliquait que Kennedy ne s’alarmât pas du manque de réaction au niveau des expressions de sa mère.

« C’est tellement génial ! » continua de babiller l’adolescente. « Je suis acceptée au programme d’été, ce qui veut dire que je commencerai pratiquement juste après la graduation mais ça sera mieux pour prendre mes repères sur le campus ! Mr. Gorman dit que le programme de littérature anglophone est carrément dément, il m’a même conseillé de prendre des cours optionnels en plus sur l’histoire de la littérature, parce qu’il dit que ça me plaira moi qui aime tellement l’histoire et la littérature ! Et puis… »

« Kay. »

Kennedy s’arrêta abruptement. Ca n’était pas tant le ton de sa mère (bien loin de refléter quelque joie, même sur l’échelle Elle Brooks) que le fait qu’elle l’ait appelée par son diminutif qui, finalement, mit la puce à l’oreille de la californienne. Elle regarda plus attentivement sa mère, qui ne l’appelait jamais que par son prénom entier (elle qui donnait des surnoms à tout le monde), parce qu’elle avait été celle qui avait choisi le prénom et que, très certainement, il avait une sorte de signification très importante pour elle. Signification qu’elle s’était bien gardée de partager, évidemment. Kay la regarda mieux et soudain, les détails s’additionnèrent. Le fait que ça faisait déjà trois jours qu’elle portait ce déshabillé pour dormir (Elle ne portait jamais deux fois d’affilée la même tenue, c’était bien d’elle que Kay tenait), le fait qu’il était dix heures et qu’elle n’était toujours pas douchée ou habillée (chez les Brooks, on avait fait tout ça à huit heure tapante, même le weekend), le fait qu’elle ait des traces de maquillage de la veille (la première chose qu’elle avait apprise à sa fille à propos du maquillage était comment l’enlever chaque soir avant de dormir). Toutes ces choses là. Et le fait qu’elle n’étirait même pas un peu les lèvres alors que sa fille de dix-sept ans lui disait qu’elle était acceptée à une université prestigieuse.

« Je suis acceptée dans l’équipe des cheerleaders. » ajouta Kay, comme si elle voulait rassurer sa mère sur ce point, après tout Elle n’avait jamais été une grande intellectuelle, plutôt une sportive. « Comme remplaçante, pour commencer, mais il est déjà rare d’être remplaçante quand on est une première année ! »

« Ca n’est pas ça. »

Mais sa mère ne continua pas. Elle n’était pas une intellectuelle, mais Elle n’était pas non plus très douée pour les mauvaises nouvelles.

« Tu ne veux pas t’asseoir ? »

« On n’est pas dans un soap, mum, crache le morceau. »

Kay parlait parfois relativement mal à ses parents, qui lui pardonnaient bien parce qu’elle était très jolie, qu’elle était la reine du lycée, capitaine des cheerleaders et qu’elle ramenait des bonnes notes à la maison ; dans cet ordre.

« Il y a trois jours, on a eu un appel de Blake. »

Kay grimaça et leva les yeux au ciel. Blake était l’avocat de la famille, le meilleur ami de son père, et un mec plutôt sympa pour un quinqua aux dents trop blanches. Mais quand on parlait de lui, c’était toujours à propos du business, et ça n’intéressait pas l’adolescente. Tellement pas qu’elle débrancha automatiquement son attention, laissant sa mère déblatérer sur ses conneries habituelles.

« … c’est pour ça que tu ne peux pas aller à Brown. »

Ses yeux s’écarquillèrent.

« QUOI ? »

Elle avait hurlé, bien évidemment.

« Tout le monde fait des sacrifices. Tu peux aller dans une autre université. »

« J’ai été acceptée à Yale… »

« Tu peux aller à RU. »

« L’université de RIVERDALE ? »

L’adolescente sentit une colère sans fin monter dans ses entrailles mais, surtout, un profond désespoir. Elle ne comprenait pas pourquoi sa mère lui faisait ça. Pourquoi ses parents lui refusaient le fait d’aller dans une université prestigieuse où elle pourrait apprendre ce qu’elle voulait, plutôt que dans l’université locale où elle retrouverait les mêmes péquenots et où elle n’aurait aucun Grand Spécialiste de Dickens à écouter.

« Seulement si tu peux travailler. »

« QUOI ? TRAVAILLER ? » Elle dut se forcer à prendre une inspiration, avant d’ajouter : « C’est pas comme si on manquait d’argent ! »

Ce fut au tour d’Elle de soupirer.

« C’est-ce que je viens de te dire, Kennedy. Les impôts viennent d’ouvrir une enquête sur ton père, ils ont découvert qu’il fraudait. Nous sommes ruinés. »

Kay se prit ça comme une claque. Pas le fait que son père fraudait (quoi que ce fut assez choquant en soi) mais le fait qu’ils soient ruinés. L’adolescente vivait depuis toujours dans un monde où l’argent ne manquait pas. Où elle pouvait avoir tout ce qu’elle voulait. Elle avait deux voitures très chères à elle ! Elle s’écroula dans le canapé en daim écru et prit une grande inspiration.

« Ruinés ? »

Sa mère hocha la tête. Elle prit quelques instant pour réfléchir, puis tendit de nouveau la lettre qu’elle tenait toujours dans la main.

« Mais ! Maman ! Brown ! »

« Tu n’auras jamais de bourse, vu ce que ton père gagne. C’est beaucoup trop cher. »

« J’arrive pas à croire que vous me fassiez un coup pareil ! »

« Ton père va peut-être aller en prison, et tout ce à quoi tu penses c’est à ta fichue université ! » cracha dédaigneusement sa mère.

Et Kay se sentit évidemment très mal. Elle aimait son père. Mais elle voulait aller à l’université. C’était son avenir, un avenir qu’elle préparait depuis toujours. Elle avait travaillé dur, elle avait… Elle courut hors de la pièce, monta les escaliers en pierre quatre à quatre et se claquemura dans sa chambre, après avoir violemment claqué la porte. Elle s’effondra sur son lit, et pleura tellement longtemps qu’elle crut ne jamais réussir à s’arrêter. Elle pleura sur son père, qui avait été assez idiot pour sûrement se retrouver en prison. Elle pleura sur sa mère, qui allait se retrouver dans un monde inconnu, celui où on n’est pas entretenue à rien faire. Puis elle pleura beaucoup sur elle-même. Sur l’université qu’elle ne ferait jamais. Sur cet avenir incertain. Sur sa robe pour la Prom qu’elle n’avait pas encore achetée, et qu’elle ne pourrait sûrement pas se permettre de payer. Sur sa dégringolade sociale. Sur le fait que sa vie venait de sombrer lamentablement, et que tout le monde s’en fichait.

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MessageSujet: Re: The Outsiders   Jeu 15 Juil - 0:11

[Septembre 2006]


"Eh beh... ça, c'était un grand soir."

Allongé sur son matelas, trempé de sueur et, dans une moindre mesure, de sang de daemon, Nath claquait des dents malgré la chaleur étouffante du bar survolté par l'ambiance post-combat. Sa vision était trouble, et il avait à peine deviné la silhouette de Jace, le gérant, comme il pénétrait dans la loge, suivi de son daemon labrador.

Techniquement, Nath n'avait aucune blessure, en dehors de quelques égratignures, et de la foulure qu'il s'était faite à la cheville lorsqu'il s'était écroulé, à la fin du quatrième round. Mais Lazareus avait pris particulièrement cher. Allongé à ses côtés, invisible sous les pansements, le lézard avait quitté l'arène sous la forme d'une véritable loque sanguinolente, le corps tuméfié et zébré des griffures féroces de son adversaire, un chat sauvage particulièrement agressif.

Nath sentit soudain la douleur s'accentuer dans sa cheville, avant de disparaître dans une tiédeur camphrée. Le gérant s'était assis sur le matelas, et appliquait une pommade bienfaisante.

"Félicitations, vieux. M'a rar'ment été donné d'voir des combats pareils."

Nath grimaça. Il appréciait le massage, mais il n'était pas sûr pour autant d'avoir envie de se taper les compliments. Encore moins de reparler du combat.

Il avait bien cru y passer, cette fois. Le daemon-chat avait su prendre Lazareus à son propre jeu, ruser, attendre son heure. Lui et son humain avaient visiblement étudié plus attentivement que les autres le style de Laz et Nath, et ils avaient paré leurs attaques classiques. Ils avaient visé le ventre du lézard, plutôt que de s'acharner sur son dos. Le combat aurait dû cesser dès le troisième round, Nath aurait dû, à cet instant, rappeler son daemon, déclarer forfait. Mais Laz avait insisté. Pris le chat par surprise - pas très réglementaire, mais depuis quand les combats de daemons étaient-ils des modèles de fairplay ? Finalement, le lézard avait retrouvé sa force des grands jours, et grignoté peu à peu tous les points. A la fin du quatrième round, le combat à mort avait été décidé.

"J'vais avoir b'soin d'un' bassine."

Le gérant passa simplement son pied sous le matelas, pour y récupérer une bassine d'un jaune crasseux, loin d'être de première fraîcheur, mais pour ce que Nath en ferait... Les vomissements, c'était un grand classique, pour les combattants. Enfin, pour Nath, c'était presque une nouveauté.

"Ca passera. Surtout quand tu sauras combien on a fait ce soir."


A nouveau, Nath ne répondit rien, mais à sa décharge, il avait à présent la tête penchée au bord du matelas, au-dessus de la bassine.

Jace cessa le massage, et Nath reconnut le craquement des billets que le gérant recomptait un à un. Le bruissement avait quelque chose d'apaisant. Ou peut-être était-ce le fait que, pendant ce temps, Jace s'abstenait de parler. Sans les nausées, Nath se serait bien endormi ; mais ça n'était pas recommandé. Mauvais pour la corde d'argent. Il valait mieux qu'ils restent éveillés après les combats.

"Quat' mille six-cent vingt-trois, Nath. Sans la commission", articula finalement Jace, triomphal. "Même en enl'vant les frais, ça t'laisse un joli p'tit paquet pour l'hiver, hein ?"

Nath se contenta de grimacer un sourire, en espérant que ça suffirait à Jace. Mais depuis le temps, il savait bien que ça ne serait pas le cas. Et de fait, ce dernier se mit à rire joyeusement.

"Je sais, je sais ; t'es pas du genr' dépensier. En dehors d'ton loyer et d'ta bouffe, on peut pas dire qu'tu fasses des folies. Pour un combattant d'ta trempe... j'finirai par croir' qu't'as été él'vé dans un monastère.

- C'est du fric chèr'ment gagné"
, grogna cette fois Nath. "Y faudra bien six s'maines à Laz' pour s'en r'mettre." Jace était à la fois le gérant de la principale arène pour ce type de combats à New York, son manager, et celui qui gérait sa thune. Il était relativement supportable, et jusque là avait toujours fait son boulot correctement. Bien sûr, il prenait forcément sa part sur les revenus, mais ça restait raisonnable. Simplement, il fallait de temps en temps remettre les choses au point, vu qu'il avait un peu trop tendance à les considérer, Laz et lui, comme des poules aux œufs d'or.

"'sûr ! sûr !", se récria Jace. "Vous prendrez l'temps qu'il vous faudra. 'te façon, y aura plus de combat sérieux avant novemb', là."

Jace se releva du lit, semblant (enfin) percuter que Nath n'était vraiment pas d'humeur à discuter beaucoup plus longtemps. Il traversa la loge, mais s'arrêta sur le pas de la porte.

"C't'ait un investiss'ment sur l'av'nir, ce combat, mec. Laz' et toi, z'allez dev'nir de vraies stars dans l'milieu. Et à c'propos... t'as d'nouvelles fans. Encor' un' fille qu'a d'mandé à t'voir. 'lui ai dit d'rev'nir après-d'main, ça t'va ?"

Nath vomit, ce qui n'avait rien à voir avec ce que venait de dire Jace, cependant. Il s'essuya la bouche avec des serviettes éponges posées près du matelas.

"'dépend. Dis m'en plus.

- Eh ben... elle s'appelle Lorraine, elle...

- Bien foutue ?"


Jace adressa à Nath un clin d'œil que celui-ci était bien incapable d'apercevoir, dans son état.

"Voyons, Nath", gloussa-t-il. "J'te r'fourguerais pas n'importe qui. C'est... tout à fait ton genre. En plus, tu vas pouvoir lui payer un putain d'resto !" s'esclaffa-t-il de plus belle, avant de disparaître enfin.

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Kennedy Clayton
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MessageSujet: Re: The Outsiders   Sam 17 Juil - 13:52

[10 juillet.]



« Canon ! »

Kay lança un regard noir au rasta qui se trouvait à l’entrée de la poste et qui venait de jouer les goujats en la sifflant et en la qualifiant de canon. Bon, okay, elle était un canon (et l’été était définitivement sa saison, lui permettant de dévoiler ses jambes sous des robes courtes) mais ça n’était pas une raison pour agir comme un homme de Cro-Magnon. Elle poussa la porte de l’administration et se retrouva prise dans une climatisation poussée trop forte, au point où elle en frissonna. La queue pour aller au guichet n’était pas trop longue, et Kay le nota avec satisfaction, avant de se diriger vers les présentoirs à carte postales.

Après pas mal d’hésitations, elle en choisit une qui montrait plusieurs photos d’écosse (dont une d’un Loch qui aurait presque pu être prise à Sywhaîd), et se plaça à la dernière place de la fille d’attente. Devant elle, il y avait six personne, dont une nana avec un gamin, et normalement ça aurait exaspéré la californienne d’avance, mais cette fois elle avait bien besoin d’un peu de temps. Elle sortit un calepin rigide de son petit sac, chercha son stylo (et crut bien pendant un instant de panique ne jamais le trouver) et posa la carte sur le calepin, avant de se mettre en position d’écriture.

Mais elle n’écrivit pas tout de suite. D’abord, elle essaya de réfléchir. Comment formuler ça ? Elle avait envoyé des cartes à ses parents à plusieurs reprises depuis qu’elle était à Sywhaîd, à leurs anniversaires, à Noël et à Thanksgiving, principalement. En général, elle ne leur racontait pas vraiment sa vie. De toute façon, ils n’y auraient rien compris, ils avaient déjà bien assez de mal à comprendre qu’elle soit allée vivre en Ecosse, dans un village sorcier autarcique de surcroît ! Ils ne savaient évidemment pas pour ses visions, ou plutôt faisaient mine d’ignorer, puisqu’elle avait fini par leur poser des questions à un moment, mais qu’ils avaient fait comme si c’était une blague. Bref, Kay n’avait plus grand-chose en commun avec ses parents, et ce constat lui serrait toujours le cœur. Ses parents n’avaient jamais été parfaits (mais qui l’était ?) mais elle avait été proche d’eux, ou l’avait cru en tout cas, et tout ça était tombé en poussière durant les années qui avaient suivi la dégringolade des Brooks.

Une vieille dame qui venait de se positionner derrière elle lui tapota sur l’épaule et Kay réalisa que la file avait avancé pendant qu’elle était perdue dans ses pensées. Elle fit un pas ou deux.

Cher papa, Chère maman,


Elle se mordit l’intérieur de la lèvre, tout en avançant une nouvelle fois. Est-ce qu’elle avait vraiment envie de leur dire ? Elle se mariait, okay, mais elle le faisait principalement parce que son père allait bientôt vouloir magouiller et l’utiliser, elle, comme couverture sans même la prévenir, lui attirant plus d’ennuis qu’elle n’en aurait jamais eu par elle-même. Elle soupira. Elle avait décidé de ne pas en tenir rigueur à son père, de se dire qu’il avait essayé de s’en sortir et qu’il n’avait pas pensé à mal. Mais il l’avait mise en danger. Enfin, il la mettrait en danger, ou l’aurait mise en danger si elle ne s’était pas mariée. Elle soupira une nouvelle fois, et la vieille dame lui tapota encore sur l’épaule.

C’était un mariage secret. C’était stupide d’en parler à qui que ce soit. Ses parents iraient en plus en parler à leurs amis, qui en parleraient… Etc etc. Ses amies finiraient par être au courant, par se dire que décidément, Kay Brooks était devenue bien étrange. Et elles voudraient se renseigner sur l’heureux élu et… Et Kennedy n’aurait rien à leur dire. Parce qu’aucune personne de son ancienne vie ne pourrait jamais comprendre. C’était de plus en plus courant, le fait que tous ces gens qui avaient tant compté pour elle ne puissent plus comprendre ce qu’elle faisait.

Est-ce que ça voulait dire que sa vie était à Sywhaîd à présent ? Sa « vraie » vie ? Pendant des années, elle avait pensé que Sywhaîd n’était qu’un épisode de sa vie, et qu’elle reviendrait à la Californie, à sa vie à elle, à ses rêves, à Kay Brooks. Mais elle était à la poste de Glasgow, récemment mariée à un natif de Sywhaîd, et elle n’avait aucune idée de ce qu’elle pourrait faire dans le vrai monde. Elle sentit son estomac se tordre. Elle n’avait jamais voulu cette vie. Elle ne l’avait pas choisie. Mais finalement, c’était sa vie. Est-ce que quiconque pouvait se targuer d’avoir vraiment choisi ce qu’il était ? Elle soupira, sortit de la fille, et jeta la carte dans la poubelle, froissée, avec seuls quatre petits mots écrits dessus.

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MessageSujet: Re: The Outsiders   Sam 17 Juil - 23:35

[Glasgow, 1982]


Il y avait pas mal d'animation, dans le bar, pour un mardi soir. Le mois de septembre s'achevait avec des températures dignes d'un mois de juin, un véritable "été indien", comme Glasgow en connaissait rarement. Même après le coucher du soleil, l'atmosphère restait délicieusement tiède ; jeunes et moins jeunes prolongeaient la soirée autour des bars de la ville.

L'homme qui se fraya un chemin dans le pub ne semblait pas être venu là pour faire la fête ; et bien qu'il regardât autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un, il n'était pas là non plus pour retrouver des amis. Le visage soucieux et concentré, mangé à demi par une barbe mal entretenue, vêtu d'une façon plutôt rustique et la peau tannée par le soleil, il avisa un autre type, sembla le reconnaître bien qu'il lui tournât le dos et ressemblât en bien des points au fêtard lambda : jean un peu sale, t-shirt kaki, dos rond et cheveu gras.

L'homme s'avança, et posa une main sur l'épaule du jeune homme, tout en l'apostrophant avec une certaine bonhommie.

"Hey, Nathanael... Tu comptais nous envoyer une carte postale ?"

Comme dans les films, l'autre sursauta, et manqua de s'étouffer avec sa bière, dont il portait justement le goulot à sa bouche. Le menton dégoulinant de mousse, il se retourna vers son interlocuteur qui, souriant, contournait son siège pour prendre place en face de lui, semblant ignorer les regards furieux qu'on lui lançait.

"Ivan ! Comment tu... c'est Sharl', pas vrai ?

- Cormag lui a demandé. Tu croyais sérieusement qu'il filerait tout cet argent à une gamine sans la moindre question ?"


Très pâle, Nath se redressa et, son œil gris étincelant d'une colère sourde, il reposa la bière sur la table pour poser ses mains à plat de part et d'autre, comme s'il allait, d'un instant à l'autre, se jeter sur son interlocuteur (quand bien même celui-ci le dépassait d'une demi-tête et était nettement plus charpenté). Mais il se contenta d'inspirer très fort, avant de cracher, dans un souffle :

"Ben si, tu vois. J'croyais qu'cet argent était à moi et que j'pouvais en disposer comme j'voulais, que j'avais pas besoin de la permission de sa majesté le gérant pour. C'est ma thune. Je l'ai gagnée. J'ai bossé pendant quinze ans sur Sywhaîd. Alors si t'es venu pour la récupérer, faudra m'casser la gueule d'abord."

L'autre leva les mains comme pour rassurer son interlocuteur, mais à cet instant, une serveuse arriva d'un pas nonchalant qui désamorça quelques instants l'atmosphère électrique, juste le temps d'enregistrer la commande du nouveau venu. Nath la suivit du regard tandis qu'elle s'éloignait, la trouvant visiblement à son goût (ou du moins le string qui dépassait de son short court, mode assez peu répandue sur la Lande).

"Il n'est pas question qu'on te reprenne ton argent, Nath. Mais tu ne peux pas nous en vouloir de... nous inquiéter à ton sujet. Tu fais partie de la communauté, après tout."


Le jeune homme éclata d'un rire peu convaincu.

""Après tout" ! Trop aimable, vieux croûton ! Mais c'était vraiment pas la peine de prendre la peine de v'nir. Et tu peux dire à tous tes copains du Rad qu'ils ont pas à s'en faire pour moi. Et que je leur demande pas leur avis. Et que vous pouvez aller gentiment vous faire foutre. Si je veux me tirer, je me tire. Point barre. Hasta la vista."

Mais l'autre ne bougea pas de son siège, soutenant calmement le ton narquois de son interlocuteur, et tapotant simplement son genou un peu nerveusement.

"Écoute Nath, je... je ne sais pas exactement ce qui t'a pris de prendre cette décision, et sans doute que ça n'me regarde pas, mais si tu t'assois deux minutes et que tu y réfléchis calmement, tu conviendras comme nous que c'est une idée stupide. Un coup de tête que tu regretteras aussitôt."


Nath se contenta de hausser un sourcil, façon "cause toujours, tu m'intéresses". Après tout, il était assis, là ; et il demeurait intimement convaincu que son choix était le bon. Que son interlocuteur n'aurait rien pu dire pour le convaincre de rester, bien au contraire : plus il s'entêterait, plus Nath se sentirait piégé, et plus forte serait l'envie de quitter un lieu qu'il trouvait de plus en plus étouffant, et dont il aurait dû, en vérité, partir bien plus tôt.

"Tu aurais pu au moins venir nous voir"
, ajouta Ivan, toujours calme. "On en aurait discuté.

- Ah ouais ? Ça n'aurait servi à rien. Ça n'a rien d'un coup d'tête. Ça fait longtemps que j'songe à m'barrer.

- Dans ce cas, tu aurais dû nous prévenir."


La serveuse revint, posa un verre de vin rouge devant le barbu et déclara que c'était la fin de son service. Nath et son interlocuteur payèrent leurs consommations. Cette fois, le jeune homme était un peu trop irrité pour songer aux séductions de la demoiselle. Après cette relativement longue interruption, Ivan but une gorgée de vin, tapotant toujours son genou.

"C'est quoi, ton plan ? Où crois-tu que tu vas aller ? Tu n'as rien, aucun diplôme, aucune formation, aucune expérience... Un départ comme ça, ça se prépare... laisse-nous t'aider, te former."

Nath but à son tour un peu de bière, faisant mine d'ignorer les propos de son interlocuteur qui, de ce fait, poursuivit.

"C'est du gâchis, Nath. Un gâchis stupide. Tu vas dilapider cet argent en trois mois, et tu te retrouveras comme un idiot, sans rien. Tu te trouveras un job minable, crevant, pour lequel tu s'ras payé une misère. C'est vraiment ça, que tu veux ? Tu crois que tu seras plus libre comme ça ? Tu te rends pas compte de la chance que tu as, à Swhaîd. Tu es nourri, blanchi, logé, tout ça en échange d'un peu de boulot à la soierie."


Avec l'obstination d'un adolescent, voire d'un enfant, Nath continuait de faire mine de ne pas entendre, buvant sa bière en évitant le regard d'Ivan, qui reprit de plus belle, bien qu'il commençat à avoir quelque difficulté à conserver son calme devant l'attitude bornée du jeune homme.

"A moi, au moins, tu aurais dû en parler"
, insista-t-il, avant de jeter un léger coup d'œil au sac à dos posé aux pieds de Nath.

"J'ai investi de l'énergie pour toi. Et on a fait du bon boulot ; Laz et toi, vous... vous pourriez même devenir d'excellents spécialistes de daemonologie, si vous vous en donniez la peine. Vous êtes doués. Si tu veux poursuivre ta formation ailleurs, je peux même envoyer une ou deux lettres à des conf..."

Un nouveau ricanement interrompit Ivan, si mauvais qu'il le glaça littéralement sur place. Nath avait toujours eu un caractère un peu particulier ; mais il avait toujours semblé manifester de l'intérêt pour la magie partagée. Et voilà qu'il en riait comme de quelque chose de futile dont il se serait contrefoutu royalement. C'était inattendu, et ces éclats de rire blessèrent Ivan plus que le reste.

"Non merci", se contenta de répondre Nath, souriant et volontairement mielleux. Il voyait bien que son ancien professeur était ému par sa réaction, et semblait s'en délecter. Ce fut pour Ivan la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Quittant son ton calme et amical, il s'exprima cette fois avec plus de colère dans la voix.

"C'est une attitude de gamin, rien de plus. Tu es loin d'être sot, mais tu agis comme un crétin irresponsable. Tu...tu oublies qu'on a besoin de toi ; personne n'est formé pour aider ta mère à la magnanerie."


Il n'ajouta pas que vu le caractère particulier de Sue, elle n'accepterait à coup sûr aucune aide : c'était quelque chose dont Nath était lui aussi forcément parfaitement conscient. Il connaissait sa mère, il savait que pour n'en faire qu'à sa tête, elle battait tous les records, y compris ceux de son propre fils. Oui, Nath connaissait toutes les implications de son départ. La fin de la soierie à plus ou moins brève échéance.

"La magnanerie en question, c'est elle qui l'a créée, à la base. C'est elle qui a apporté les vers à soie, qui a entretenu les mûriers. Et vous avez été bien contents d'en profiter. Si elle décide qu'elle n'arrive plus à s'en occuper, c'est son problème. Et si elle veut personne dans ses pattes pour s'en occuper à sa place, c'est son droit. Son droit l'plus strict."

Ivan été tellement soufflé par cette réponse, et surtout par le ton tranquille sur lequel elle était prononcée, qu'il lui fallut quelques secondes avant de pouvoir protester. Le pire étant qu'il savait que Nath avait raison. Mais il avait secrètement espéré que le jeune homme, après près de vingt ans passés sur Sywhaîd, aurait un peu plus d'amour ou, au moins, de reconnaissance, envers la communauté qui les avait accueillis, sa mère, sa sœur et lui.

"Vous... Vous n'êtes qu'une satanée bande d'égoïstes", déclara-t-il finalement, résigné. A quoi Nath, souriant, hocha affirmativement la tête.

"J'crois qu'tu as assez bien cerné les personnages, ouaip."

Le barbu le fixa encore quelques instants, visiblement toujours incrédule. Finalement, il se leva de son siège, se saisit de son verre de vin, et en projeta le contenu à la figure de Nath.

"Go to hell."

Il quitta le pub.

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