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 Quête Mimétique de Veronica

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Veronica Raines
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MessageSujet: Quête Mimétique de Veronica   Dim 23 Déc - 22:26

[Ci-dessous la transe mimétique de Veronica. Pour ceux qui ont déjà lu la première version, il y a un nouveau passage :p]

Veronica ouvrit les yeux. Ce fut si simple, si évident, et, en même temps, si étrange, si inattendu. Elle ouvrit les yeux et elle vit. Il n’y avait bien sûr qu’une seule explication possible. La fameuse transe dont avait parlé Zephira avait commencé. En vérité, la jeune femme était recroquevillée sur son duvet en position fœtale, les bras serrés autour de ses genoux, la tête baissée, un froncement de sourcils obstiné étant la seule partie de son visage visible sous le bonnet blanc qui descendait sur son front. Mais, à l’intérieur d’elle-même, à l’intérieur de son propre esprit, elle était debout, le menton levé, le front haut, le dos droit. Et elle voyait. Pas grand-chose pour le moment, il fallait encore qu’elle s’habitue à un sens qui était presque nouveau pour elle. Elle n’avait pour l’heure conscience que d’une lumière blanche qui l’entourait, comme un halo. Les yeux grands ouverts, Veronica s’imprégnait de cette lumière, comme une plante assoiffée que l’on arrose enfin. Rien ne pourrait jamais égaler la beauté de cette simple lumière, nul coucher de soleil, nul tableau de maître, nulle fleur aux riches atours. Rien ne saurait jamais approcher la simple et pure beauté de la lumière blanche qui éclairait son petit monde intérieur.

Cela faisait bien longtemps maintenant que Veronica vivait dans l’obscurité, ne pouvait voir qu’à travers son odorat, son toucher, son ouie et les yeux de son daemon. Cela faisait maintenant neuf ans qu’elle évoluait dans le noir le plus complet, un noir que rien ne venait troubler, les ténèbres les plus complètes. Et voilà que quelqu’un, quelque chose, avait allumé la lumière, avait ouvert une fenêtre. Fenêtre sur un ciel bleu à peine parsemé de nuages. C’était ce qu’elle voyait maintenant. Le sourire aux lèvres, Ronnie observa cet environnement nouveau. Rien n’égalait la simple perfection de la lumière qui avait été tout ce qu’elle pouvait voir quelques secondes plus tôt, mais ce qu’elle avait maintenant sous les yeux valait le détour. Assoiffée de vision, affamée de couleurs, Veronica s’imprégna du mieux qu’elle put de la simplicité merveilleuse de ce ciel d’été. Et puis le paysage changea. Un champ de coquelicots, des dauphins sautant hors de l’eau, un lion endormi dans la savane, un jaguar épiant sa proie dans la forêt amazonienne. La jeune femme essayait chaque fois de retenir le plus possible des images qui lui étaient soumises. D’où venaient ces images qu’elle n’avait jamais réellement eu l’occasion de contempler ? Comment le savoir ? Elle s’en fichait. L’important était de voir, de voir encore et toujours plus de splendeurs.

De longs moments passèrent. Combien au juste, elle n’aurait su le dire mais elle savait qu’elle aurait pu indéfiniment rester là, l’air béat, à se rassasier d’images, de couleurs, de mouvements. Cependant, elle finit par s’arracher à cet enchantement. Car c’était bien un enchantement, un sortilège quelconque. Elle ne réalisa pas tout de suite que c’était la première épreuve, la première barrière qui l’empêchait d’atteindre sa force intérieure, la source de l’énergie magique dont Zephira avait parlé. Elle pensa d’abord qu’il fallait qu’elle emmagasine le plus de souvenirs possibles avant que la transe ne s’achève. Et ce fut seulement alors, en pensant à la transe, qu’elle se rappela ce qu’elle faisait là et pourquoi elle y était. Elle n’était pas là pour faire du tourisme. Qu’arriverait-il si la transe se terminait et qu’elle n’ait pas bougé d’ici, qu’elle n’air même pas cherché à aller voir plus loin ? Cela signifierait une seule chose… l’échec. Alors que les trois autres ressortiraient victorieuses, bourrées d’énergie magique jusqu’au bout des ongles, capables de réaliser toutes les duplications dont elle avait toujours rêvé, elle devrait avouer son échec, elle devrait avouer qu’elle n’avait eu ni la force ni le courage d’aller plus loin que la première barrière, que la première carotte miroitante que lui avait tendu son esprit pour l’empêcher d’avancer.

Dans un sursaut d’orgueil, elle ferma les yeux et se mordit la lèvre inférieure tant le geste lui était psychologiquement douloureux. Elle avait volontairement mis fin à un des moments les plus doux de son existence et, de rage et de frustration, elle en aurait pleuré. Mais elle retint ses larmes et serra farouchement les poings. Il fallait qu’elle réussisse, elle devait réussir. Elle ne pourrait pas vivre avec elle-même si elle échouait, encore moins si elle échouait sans avoir réellement essayé. La jeune femme desserra doucement les poings et cessa de mordre sa lèvre. Quelques gouttes de sang en perlèrent et, dans la réalité, quelques gouttes de sang coulèrent de sa lèvre et tachèrent son manteau blanc. Dans l’intimité de son esprit, Veronica ouvrit de nouveau les yeux, persuadée qu’elle retrouverait l’obscurité de laquelle elle était devenue coutumière, convaincue que la suite de l’expérience se déroulerait dans le noir.

Mais elle se trompait. Quand elle rouvrit les yeux, elle voyait encore et elle en éprouva un soulagement sans bornes ainsi qu’une joie délirante. Un peu plus et elle se serait mis à faire des cabrioles en chantant à tue tête. Sauf qu’il y avait tellement à voir, tellement à voir… La jeune femme regarda autour d’elle. Elle ne connaissait pas cet endroit mais n’eut aucun mal à l’identifier comme la banale rue d’une banale banlieue américaine. Où aux US ? N’importe où… Un calme surréaliste planait sur ladite rue. Pas un son ne sortait d’aucune des maisons, pas un murmure ne s’échappait des fenêtres ouvertes, pas un oiseau ne chantait dans les arbres aux couleurs automnales. Elle n’entendait même pas le bruit du vent. Veronica se mit en marche et frissonna en entendant le bruit de ses pas sur l’asphalte. Le silence se faisait de plus en plus oppressant à mesure qu’elle avançait mais finit par être troublé par un murmure indistinct alors qu’elle passait devant une maison, que rien ne différenciait des autres. Le même panier de basket au-dessus du garage, la même balançoire dans le jardin, la même allée de graviers bien ratissés, les mêmes plantes bien entretenues. La seule différence résidait dans ce son étouffé qui s’échappait de la fenêtre donnant sur le salon.

Veronica s’avança, tous ses sens en alerte. A quel monstre allait-elle être confrontée maintenant ? Son joli minois s’encadra dans la fenêtre. Elle n’avait sous les yeux qu’une scène bien banale. Un dimanche après midi en famille ou quelque chose dans le genre. Un petit garçon, assis sur un tapis de couleurs vives regardait un dessin animé à la télé pendant que on père, assis sur un fauteuil lisait le journal. La jeune femme fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas. Où était l’épreuve ? Car c’était bien de cela qu’il s’agissait, d’épreuves, d’obstacles à surmonter. Ce fut alors qu’une voix se fit entendre, surmontant le bourdonnement étouffé de la télé. Une voix que Veronica reconnut immédiatement, sans l’ombre d’un doute même si cela faisait six ans qu’elle ne l’avait pas entendue. Son cœur manqua un battement. Puis se mit à battre à une vitesse folle tandis qu’une femme élégante entrait dans le salon, une assiette pleine de cookies fumants dans les mains. Sa mère.

- Maman ? appela-t-elle, d’une voix faible, proche du murmure.

Mais Susan ne leva pas même les yeux vers elle, ne sembla pas même entendre son appel. A la place, elle ébouriffa les cheveux du petit garçon et alla poser l’assiette sur une petite table en verre.

- Maman ! répéta-t-elle, sentant les larmes lui monter aux yeux mais les refoulant de toute ses forces.

Regarde moi, tourne toi vers moi… voilà ce qu’elle aurait voulu crier mais elle n’arrivait qu’à murmurer faiblement un pathétique maman. Un mot si simple et si douloureux. Un mot qu’elle n’avait pas eu l’occasion de prononcer depuis ses quinze ans. Un mot qui lui avait tellement manqué. Elle avait beau vouer une adoration éperdue à son père et éprouver une rancune tenace envers sa génitrice qui l’avait lâchement abandonné pour s’en aller ailleurs fonder une autre famille, maintenant que sa mère se tenait là, à quelques pas d’elle, avec son parfum si reconnaissable et sa voix chantante, elle n’avait qu’une envie, qu’elle la prenne dans ses bras et la berce doucement en l’assurant que tout allait bien. Alors que Veronica ouvrait la bouche une troisième fois, le petit garçon détourna son attention de la télé et son père leva les yeux de son journal.

Alors, des lèvres de Ronnie s’échappa un cri. Un cri long et strident qui brisa le silence environnant, le déchirant de part en part. Ni le père, ni le fils, son demi frère, dont elle ne connaissait même pas le nom, et son beau père, qu’elle n’avait jamais rencontré, n’avaient de visage. Ni yeux, ni nez, ni bouche, simplement du vide. Veronica cria de plus belle puis éclata en sanglots convulsifs. Elle voulait fermer les yeux, retrouver une obscurité qui lui paraissait maintenant bienfaisante mais elle n’y arrivait pas. Sa mère tourna les yeux vers elle, sans la voir et, comme agacée par le bruit de la tondeuse du voisin, fronça les sourcils tandis que Ronnie criait et pleurait tout à la fois. La femme qui était sa mère vint fermer la fenêtre et tira les rideaux, pour ne plus être ennuyée par la présence bruyante de sa fille.

Veronica frappa aux carreaux de ses poings fermés, frénétiquement, de toutes ses forces. Elle ne parvint à rien, sinon à faire saigner ses articulations. Dans la clairière, son corps physique était agité de convulsions. A l’intérieur d’elle-même, la jeune femme tentait de se convaincre que tout ce qui l’entourait n’était pas réel, que ce n’étaient qu’illusions que son esprit fabriquait et qu’elle avait déjà eu à faire face à l’abandon de sa mère. Qu’elle y avait fait face et qu’elle l’avait surmonté. Elle pouvait le faire de nouveau. Veronica cessa de frapper aux carreaux et inspira de longues et profondes bouffées d’air frais pour se calmer. Cela n’eut l’effet escompté que de nombreuses minutes plus tard. Roulée en boule sur le sol, Ronnie attendait en haletant la prochaine épreuve.

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MessageSujet: Re: Quête Mimétique de Veronica   Dim 23 Déc - 22:29

Et la seconde épreuve ne se fit pas attendre. Sans qu’elle s’en rendît compte, recroquevillée sur elle-même qu’elle était, les yeux fermés, les mains plaquées sur ses oreilles, le paysage autour d’elle s’évanouit et fut progressivement remplacé par le noir. Un noir, écrasant, étouffant, oppressant. Si réel, presque palpable, que Veronica finit par le sentir. Elle ouvrit les yeux. Ce qui, évidemment, ne servit strictement à rien. Que se passait-il ? Elle était à l’intérieur d’elle-même, à l’intérieur de son esprit, pourquoi était-elle redevenue aveugle ? Sauf que… non… c’était différent. C’était… étrange. Indéfinissable. Comme si elle voyait encore, comme si elle voyait toujours mais que le monde qui l’entourait s’était mué en… en cette espèce de néant absolu.

Cette situation lui rappelait des sensations, des sentiments, des émotions qui l’avaient envahie ce matin là, quand elle avait compris que le lent déclin de sa vue venait de s’achever et qu’elle n’y verrait plus. Des sensations, des sentiments, des émotions qui l’assaillaient maintenant de nouveau. Elle avait de nouveau douze ans. En passant sa langue sur ses dents, elle sentit l’appareil qu’elle avait dû porter jusqu’à ses quatorze ans. En passant la main dans ses cheveux, elle sentit le carré sous les oreilles, la coupe que sa mère réalisait elle-même. En passant la main sur ses vêtements, elle sentit la salopette en jean qu’elle adorait à l’époque et qu’elle portait tout le temps. Et en passant la main sur ses joues, elle sentit les larmes qui les maculaient.

Elle avait été forte, à l’époque. Elle avait eu le temps de se préparer à cette conclusion, à ce point final. Et elle avait été forte. Ne cessant jamais de sourire, de blaguer, d’être la petite fille riante et pleine de vie qu’elle avait toujours été. Elle n’avait pas pleuré. Elle avait parfois dû se mordre les lèvres jusqu’au sang, crisper les poings et cligner des yeux avec hargne pour empêcher les larmes de couler mais elle n’avait pas pleuré. Pas une fois.

Mais maintenant… maintenant qu’elle était seule, à l’abri de tous, elle pouvait se laisser aller. Et elle se laissa aller. Elle pleura jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de larmes, elle cria jusqu’à ce que sa voix se brise, elle frappa du poing et des pieds contre le sol jusqu’à ce qu’elle en ait mal. Et elle maudit la maladie qui l’avait diminuée et elle maudit le sort qui l’avait condamnée à ne plus pouvoir profiter des merveilleux spectacles qui l’entouraient à chaque seconde. Elle ne méritait pas ça. Il n’y avait rien de plus injuste. Pourquoi elle ? Toute la carapace qu’elle avait mise si longtemps à construire était en train de se fissurer, toute la douleur que, par orgueil, elle avait mis tant de soin à dissimuler s’emparait maintenant d’elle. Sa frustration, sa souffrance, tout ce qu’elle avait soigneusement tenu à l’écart pendant tant d’années, tout cela venait s’emparer d’elle.

Avant de la laisser, pantelante, haletante, vidée de ses forces, comme vidée de sa substance, étendue dans le noir, petite fille de douze ans qu’elle était redevenue, perdue, blessée, éperdue. Jeune, si jeune. Faible, si faible. Oui, faible. Toute la faiblesse qu’elle avait toujours refusé de montrer, de laisser entrevoir, c’était ça qu’elle avait dû affronter maintenant. La troisième épreuve. La troisième barrière. Et elle avait échoué. Etendue là dans le noir, n’ayant pas même eu le temps de trouver la force et le temps de se remettre de la vision précédente, elle décida d’abandonner. Tant pis. Elle n’avait qu’à attendre que la transe se termine, que Zephira la fasse sortir de là. Elle avait échoué. C’était bien la première fois mais ça devait finir par arriver et voilà, c’était maintenant. Sa faiblesse était dévoilée. Ses succès, sa réussite, son courage… tout ça n’était qu’une façade, rien de plus. Elle n’était en fait qu’une faible fille incapable de faire face aux difficultés. Tant pis.

Et puis…

- V…

Une voix. Familière, si familière. Un son. Répété et maintes fois entendu. Veronica releva la tête. Elle ne s’en était pas rendu compte mais elle était redevenue la jeune femme de vingt ans qu’elle était réellement.

- Rohé ?

Où était-il ? Il n’avait pas été là depuis le début de la transe et, là encore, elle ne sentait pas sa présence. Simplement sa voix et un sentiment soudain de réconfort, de soulagement. Sa crise d’angoisse disparaissait déjà dans ses souvenirs. Rohé n’était pas là, pas vraiment là mais la partie d’elle qui refusait de se laisser abattre était bel et bien présente et avait choisi de se manifester à travers la voix de son daemon. Sa moitié. Il fallait qu’elle continue. Ne serait-ce que pour lui, pour qu’il soit fier d’elle.

- T’as raison Rohé, souffla-t-elle. Je vais continuer…

Et, au moment où les mots franchissaient ses lèvres, une ampoule s’alluma au plafond. Une ampoule dénudée qui délivrait une lumière froide, rude, blessante. Mais de la lumière. Veronica se releva et regarda autour d’elle. Elle se trouvait dans une pièce vide aux murs gris, sales, ternes, tristes. Un endroit où elle n’avait jamais mis les pieds. Pas de porte, pas de fenêtres. Simplement ces murs. Elle soupira. Enfin un peu de répit ? Elle en avait bien besoin. Elle avait dû affronter le désir de voir, la souffrance de l’abandon de sa mère, la douleur de sa cécité. Et maintenant ? Un peu de repos, d’il vous plaît. Son propre esprit ne pouvait pas lui vouloir tant de mal.

Et pourtant…

Lentement, mais sûrement les murs de la pièce commençait à se rapprocher. Elle ne s’en aperçut pas immédiatement, occupée qu’elle était à savourer le calme et le silence. Mais, assez rapidement, elle se rendit compte que l’espace disponible se réduisait. Même le plafond descendait petit à petit. Elle hocha la tête de droite à gauche, ses lèvres murmurant sans fin « non, non ». Pas ça. Non, pas ça. Veronica avait de plus en plus de mal à respirer, sa poitrine se soulevait et s’abaissait convulsivement. La claustrophobie était la seule des phobies de son daemon que Ronnie partageait. Chose que personne ou presque ne savait mais elle ne supportait pas les petits lieux clos. Les ascenseurs étaient sa hantise et elle se retrouvait tout à coup enfermée dans son pire cauchemar.

Elle s’appuya à un des murs, tentant vainement de ralentir son avancée. Non, non. Pas ça. Non, pas ça. Pitié, non. Elle avait beau se répéter que ce n’était pas réel, que ce n’était que pur produit de son imagination, elle n’y croyait pas. C’était assez réel pour elle. Oh mon dieu, je vais mourir. Elle allait mourir. Elle allait mourir, étouffée, à l’intérieur de son propre esprit, tuée par ses propres peurs. Zephira n’avait pas dit qu’elle risquait bel et bien de mourir. Oh mon dieu, non. Elle ne voulait pas mourir. Des sueurs froides la saisirent et elle se mit à trembler sans pouvoir s’arrêter. Incapable de penser, de raisonner clairement, elle frémissait comme une feuille dans le vent. Je ne veux pas mourir. Oh mon dieu, je ne veux pas mourir. Papa…

Papa…

Un souvenir refit surface, crevant la brume de terreur qui s’était emparée d’elle. Son père, la serrant dans ses bras après une crise de claustrophobie quand elle s’était retrouvée coincée dans les toilettes d’un avion. Elle ne devait pas avoir plus de huit ans à l’époque. Et Paul lui avait parlé à travers la porte, la réconfortant, lui racontant des blagues, faisant tout ce qu’il pouvait pour lui changer les idées et l’empêcher de sombrer dans la panique. Et une chanson. Une comptine. Comment était-ce ?

- My Bonnie lies over the ocean,
My Bonnie lies over the sea.
My Bonnie lies over the ocean,
Please bring back my Bonnie to me.


La voix de Roni, faible, brisée, se fit entendre. Ses yeux étaient fermés et elle tentait d’occulter le fait que l’espace et l’air disponibles se réduisaient un peu plus chaque seconde. Pour cela, elle se concentrait autant qu’elle pouvait sur les paroles de la chanson et sur le visage de son père qui la chantait pour elle quand elle était gamine.

- Bring back, Bring back,
Oh, bring back my Bonnie to me, to me.
Bring back, Bring back,
Oh, bring back my Bonnie to me.


Au fur et à mesure, sa voix prenait un peu d’assurance. L’image de son corps écrabouillé entre les murs, le sentiment de suffocation s’effacèrent. Elle ouvrit les yeux. La pièce avait disparu. Plus de murs qui se rapprochent. Plus de murs du tout. Un grand espace, vide et vierge.

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MessageSujet: Re: Quête Mimétique de Veronica   Dim 23 Déc - 23:03

Une clarté aveuglante d’ailleurs. L’ironie de ce paradoxe ne manqua d’ailleurs pas de lui arracher un sourire. Et maintenant quoi ? Si la lumière l’aveuglait, il n’y avait qu’une solution pour pouvoir de nouveau appréhender ce qui l’entourait. Elle ferma les yeux. Il lui semblait que son esprit radotait quelque peu. Depuis le début de la quête, elle passait son temps à ouvrir et fermer les yeux. Ça en devenait presque lassant. Même s’il lui semblait peu probable qu’elle se lasse un jour d’être capable d’ouvrir les yeux et de voir. Veronica ferma donc les yeux. Et sentit aussitôt que le paysage autour d’elle changeait. Le silence, pour commencer, avait disparu. A la place, elle entendait un bourdonnement ininterrompu, comme le murmure de conversations étouffées par un mur. Des murs d’ailleurs. Elle sentait qu’elle ne se trouvait plus dans un grand espace, vide et vierge mais dans une pièce close. Elle ouvrit de nouveau les yeux et regarda autour d’elle. Bien vu. Elle se trouvait dans une petite pièce bien éclairée, bien décorée. Face à elle, une double porte assez imposante. A sa gauche, une autre porte, bien plus petite, qui s’ouvrit au moment où elle posait les yeux dessus. Son père entra dans la pièce et, sans réfléchir, Veronica courut se réfugier dans ses bras.

Elle avait beau savoir que ce n’était pas réel et qu’elle ne recréait cette sensation de confort, de sécurité, de chaleur et d’amour que grâce à ses souvenirs, cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait tenu son père dans ses bras et elle en profitait un maximum. Ce fut Paul qui mit fin à ce moment de tendresse et de complicité, en se détachant de sa fille et en l’observant avec une affection non dissimulée, les yeux brillant d’émotion. Ce fut alors que Veronica remarqua qu’il portait un costume. Un smoking même. Avec une rose blanche à la boutonnière. Elle haussa un sourcil. Elle n’avait jamais vu son père en smoking jusque là. C’était une grande première.

- C’est quoi cette tenue ? Qui est mort ?

Paul sourit.

- Mon bébé… répondit-il avec une grimace d’autodérision, comme chaque fois qu’il se laissait aller au sentimentalisme. Fini la gamine dont je faisais ce que je voulais !

- Tu n’as jamais pu faire de moi ce que tu voulais daddy !

Cependant, quelque chose dans le ton de son père et dans la façon dont il la regardait la poussa à baisser les yeux sur elle-même. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise. Sa bouche s’arrondit de stupeur. Elle portait… une robe… blanche… Magnifique d’ailleurs mais… Ses mains – arg – gantées de blanc, glissèrent le long d’un bustier en dentelle brodé de perle et d’une jupe légèrement évasée mettant en valeur sa silhouette. Ses yeux affolés cherchèrent un miroir, en trouvèrent un et restèrent fixés sur l’image qu’il lui renvoyait. Ses longs cheveux blonds étaient remontés en un chignon extrêmement élaboré dont s’échappaient des boucles si artistiquement travaillées qu’elles en paraissaient naturelles. Incapable du moindre son, ni du moindre geste, Ronnie se laissa faire quand Paul posa sur sa tête un diadème auquel était accroché un voile et lui fourra un bouquet dans les mains avant de la prendre à son bras et de franchir avec elle la double porte.

- Ne me fais pas rire, souffla-t-il alors qu’ils remontaient l’allée au rythme de la marche nuptiale, passant entre des rangées de parents et d’amis debouts.

Son mariage ? Son mariage ??!! Son inconscient lui faisait vivre son mariage ? Mais elle allait pas bien ! Il lui faudrait de sérieuses séances de psychanalyse quand cette transe serait terminée. Elle était tout à fait capable de quitter cette fausse église et de passer à la suite mais la curiosité l’en empêcha. Elle se doutait bien de qui elle allait trouver près de l’autel mais elle voulait le voir, de ses propres yeux. Elle ne sursauta quasiment pas quand son père lâcha son bras et confia sa main au fiancé. Elle le voyait de façon floue, à cause du voile, mais il n’y avait aucun doute quant à son identité. Elle ne put s’empêcher de sourire. Un sourire rayonnant. Oui, décidément, elle en aurait bien besoin, d’un psy. Parce que ça faisait quand même plus d’un an qu’elle n’avait pas de nouvelles de lui. Alors, s’imaginer l’épouser… ça craignait un max.

Comme dans un rêve, elle écouta Logan réciter ses vœux, de sa voix douce et tendre, avec comme un soupçon d’ironie, de moquerie envers lui-même qu’elle seule pouvait déceler, et qui n’enlevait rien à la sincérité dont il enveloppait ses mots. Il avait dû y passer du temps. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

- I love you. You are my best friend. Today I give myself to you in marriage. I promise to encourage and inspire you, to laugh with you, and to comfort you in times of sorrow and struggle. I promise to love you in good times and in bad, when life seems easy and when it seems hard, when our love is simple, and when it is an effort. I promise to cherish you, and to always hold you in highest regard. These things I give to you today, and all the days of our life.

- J’ai rien préparé, lança-t-elle quand ce fut son tour, déclenchant des rires dans l’assistance.

Son regarda chercha celui de Logan. Satané voile !

- I love you tout court, lui chuchota-t-elle simplement à l’oreille, de sorte que personne d’autre ne puisse entendre. My prince, my soul mate, my friend.

Elle se recula et fit signe au prêtre de poursuivre. C’était irréel. Elle vivait un fantasme qu’elle devait bien admettre avoir longtemps eu. Mais elle savait qu’elle devrait s’en arracher, à un moment ou un autre. Pas tout de suite cependant. Le prêtre commença son oraison. Logan dit ‘I do’.

Et quand ce fut son tour, Veronica sourit de toutes ses dents, releva son voila, embrassa fiévreusement l’homme qui se tenait devant elle, cria ‘I don’t’ jeta son bouquet dans l’assistance et descendit l’allée en courant, sa jupe volant derrière elle. On était actrice ou on ne l’était pas. elle ne pouvait cependant s’empêcher de sourire. Ça oui, elle en avait rêvé. Et elle aurait pu rester jusqu’au bout du rêve, jusqu’à la fête, jusqu’à la nuit de noce et pourquoi pas jusqu’aux trois enfants ? Mais elle avait une quête à finir. Elle poussa les portes d’entrée de l’église et sortit du bâtiment.

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MessageSujet: Re: Quête Mimétique de Veronica   Dim 23 Déc - 23:04

Veronica regarda autour d’elle. Il n’y avait rien. Rien du tout. Le paysage qui l’entourait était d’une blancheur absolue, contrastant exactement avec l’obscurité profonde qui avait caractérisé deux des épreuves qu’elle avait dû affronter. Ce qui ne la rassura pas, au contraire. Elle avait appris à se méfier des tours que son propre esprit pouvait lui jouer. Apparemment, elle était son propre pire ennemi. Personne d’autre qu’elle-même n’aurait pu lui infliger autant de souffrances, n’aurait pu trouver tous ses points faibles et frapper exactement là où ça faisait mal. C’est pourquoi cette blancheur immaculée la mettait mal à l’aise au lieu de la mettre en confiance. Elle se mit en marche, droit devant elle, ayant l’impression de faire du sur place jusqu’à ce que le blanc qui l’entourait ne se mette à tirer sur le jaune. Elle marcha encore (combien d’heures ?) et, de jaune, le paysage passa au orange puis au rose et enfin au rouge. A mesure que les couleurs défilaient, la température augmentait jusqu’à ce qu’une chaleur étouffante ne se saisisse d’elle lorsqu’elle pénétra dans le territoire rouge. De même, à mesure qu’elle avançait, le sol sous ses pieds nus devenait de plus en plus rugueux au point que la plante de ses pieds se mit à saigner dès l’entrée du territoire rouge. Mais ça n’avait pas la moindre importance. Elle ne s’arrêta pas de marcher, elle ne prêta pas même la moindre attention aux différentes créatures qui peuplaient les mondes de couleur qu’elle traversait. Quelque chose de plus fort qu’elle la poussait à avancer, avancer encore, avancer toujours. Même si elle l’avait voulu, elle n’aurait pu s’arrêter, ses pieds se mouvaient comme animés d’une volonté propre, supérieure à la sienne. Elle continua donc à marcher, s’enfonçant de plus en plus loin dans le territoire rouge, se résolvant finalement à ôter sa jolie robe de mariée et même ses dessous, jusqu’à se retrouver en son plus simple appareil.

Veronica souffrait. Encore. Comme si elle n’avait pas déjà dû en endurer assez. Mais c’était cette fois une souffrance commune, presque banale, celle provoquée par la chaleur. Ce n’était pas le genre de souffrance qui lui donnait envie de se griffer le crâne jusqu’au sang pour extraire son cerveau et ne plus la ressentir. Non, c’était purement physique et c’était presque familier. Presque, car, si elle avait déjà eu affaire à de fortes chaleurs, jamais elle n’avait dû avancer dans cette fournaise, moite, écrasante, surnaturelle. Tout son corps était inondé de sueur et elle avait l’impression que plus une goutte d’eau ne restait dans son organisme. Ses lèvres étaient craquelées et gercées, elle avait l’impression qu’on lui tapait sur la tête avec un marteau piqueur et chaque clignement d’yeux était une torture. Elle n’avait plus de larmes pour humidifier ses pupilles et ses yeux étaient secs de chez secs. Et, surtout, elle avait soif. Incroyablement soif, cruellement soif, affreusement soif, atrocement soif. Des points rouges apparaissaient de façon anarchique dans son champ de vision et sa gorge râpait comme du papier de verre. Elle voyait arriver à grande vitesse le moment où elle aurait des hallucinations et tomberait dans les pommes. Ce qui ne l’empêcha pas de continuer d’avancer.

Mais elle savait que ce n’était pas ça la nouvelle épreuve. Ce n’était qu’un obstacle minime de son chemin de croix. Elle n’avait jamais réellement craint la chaleur ou de se perdre dans un désert, ce n’était donc pas une véritable barrière. Elle craignait de mourir, oui, comme tout le monde, mais ce n’était pas ça. Si elle avait dû mourir ici, c’aurait été broyée par les murs de la petite pièce grise, pas de soif dans cet endroit étrange. Il lui suffisait d’avancer jusqu’à ce qu’elle soit sur le point de tomber. Et, quand elle n’en put vraiment plus, quand elle fut au bord extrême la séparant de l’effondrement et/ou de la folie, son esprit décida qu’il était temps de mettre fin à son calvaire. Ce fut d’abord le bruit chantant de l’eau qui coule puis un sentiment vague de fraîcheur puis la vision, réelle, si réelle, d’une fontaine. De l’eau. De l’eau pure, claire, fraîche, cristalline, même. Puisant dans ses dernières forces, Ronnie se traîna jusqu’à ladite fontaine et se laissa tomber à genoux au bord du bassin, avant de plonger sa tête dans l’eau et de se désaltérer avec à peu près autant de grâce et de distinction qu’un cheval à l’abreuvoir. Quand elle eût fini, ni une ni deux, elle plongea dans l’eau de la fontaine et laissa la douce caresse la laver de toutes ses angoisses, de toutes ses douleurs et, beaucoup plus prosaïquement, de la poussière et du sang qui la recouvrait. Dans la réalité, le corps de Veronica se détendit soudain, un soupir de contentement s’échappa de ses lèvres entrouvertes et, malgré les ecchymoses, pour la première fois depuis le début de la transe, elle avait l’air d’aller bien.

Après avoir patauger tout à son aise pendant d’exquises et très longues minutes, Veronica se décida enfin, regret, à sortir de ce bain improvisé. Son esprit la connaissait bien. Elle aimait les plaisirs simples et se baigner dans de l’eau fraîche par un jour de grande chaleur était un de ces plaisirs qu’elle affectionnait particulièrement. Elle ne fut d’ailleurs pas surprise de voir qu’un coktail avec une mini ombrelle dedans l’attendait quand elle posa le pied par terre. Ses lèvres se refermèrent sur la paille orange et elle aspira doucement quelques gorgées du liquide grenat. Un sourire étira ses lèvres gercées et elle se laissa lentement tomber sur un transat qui avait eu la bonne idée d’apparaître là. Du répit, enfin du répit. Bonheur, extase, béatitude. Son regard errait oisivement autour d’elle tandis qu’elle essayait de se convaincre de reprendre la route. Mais elle était si bien ici… elle avait du temps devant elle, n’est-ce pas ? C’est alors que ses yeux se posèrent sur la statue qui ornait la fontaine bienfaisante et qu’elle se redressa si brusquement qu’elle en tomba de sa chaise longue. Sans se soucier le moins du monde du nouveau bleu qui apparaissait sur sa cuisse dénudée, elle se releva et posa un regard incrédule sur la sculpture qui lui faisait face. Elle. C’était elle. Une elle un peu plus âgée, mais elle tout de même. Elle ressemblait de façon frappante à ce que sa mère avait été à trente ans malgré de subtiles différentes. Veronica observa avec un étonnement comique cette statue d’elle-même, vêtue d’une toge romaine ou quelque chose d’approchant, une couronne de lauriers posée sur ses cheveux blonds relevés en un chignon artistiquement négligé. Sur son épaule droite, un Rohé plus vrai que nature baissait vers le sol son regard féroce. Son bec était entrouvert comme s’il s’était apprêté à crier au moment où le sculpteur l’avait capturé et ses ailes étaient dépliées. Ronnie se fit la réflexion que jamais son daemon n’aurait accepté de son plein gré une pose aussi ridicule. Quand à sa pose à elle… rien d’original : les yeux levés vers le ciel, le regard rêveur mais décidé, son bras gauche replié sur un livre, comme une quelconque parodie de statue de la liberté, son autre main retenant les plis de la toge.

Elle comprit alors à quoi correspondaient la toge et les lauriers et elle se laissa retomber sur son transat, sans force. La consécration ultime. Les palmes académiques sorcières. Son rêve. Son rêve ultime. Le rêve de toute une vie, de toute sa vie. Et sa statue qui rejoignait le panthéon de ses modèles, tous les grands théoriciens du monde de la magie. Bouche ouverte, yeux écarquillés, Veronica passa un temps extrêmement long à se repaître de cette vision idyllique. Elle ne se rendait absolument pas compte qu’il s’agissait là d’une nouvelle épreuve, d’une nouvelle barrière à franchir. Elle n’entendait pas la petite voix qui lui disait de recommencer à avancer. Elle entendait les bravos et les applaudissements, elle entendait le discours de remerciements qu’elle avait déjà secrètement préparé et qu’elle remaniait dès qu’une nouvelle idée brillante surgissait. Elle se délectait de sa réussite. Une réussite pour laquelle elle avait travaillé dur, une réussite qu’elle avait toujours désirée et une réussite qu’elle méritait. Car son orgueil n’avait d’égale que son ambition. Et, à l’instant présent, ces deux aspects de sa personnalité se trouvaient à des sommets de béatitude. Elle avait réussi. La réussite… un mot si doux à penser, à entendre, à prononcer, à goûter. Et un mot qui la sortit du piège.

Au milieu de toutes ses pensées de gloire et de reconnaissance, une question tenta de se faire entendre, bousculant toutes les autres pensées pour passer au devant de la scène, se démenant pour attirer l’attention de Veronica qui, de guerre lasse, consentit à la laisser s’exprimer. C’était une question toute simple et extrêmement difficile à la fois : « Quelle réussite ? » Question à laquelle Ronnie ne sut quoi répondre. Sa réussite, voulait-elle répliquer avant de balayer l’impudente question d’un haussement d’épaules. Sauf que… sauf que la question avait raison. Elle n’avait encore rien réussi. Pourquoi avait-elle reçu les PAS ? Quelle œuvre avait-elle accomplie ? Elle n’en avait aucune idée. Pour la simple et bonne raison qu’elle n’en avait encore rien fait. Cette découverte eut l’effet d’une douche froide. Non, ce n’était pas réel. Ce n’était qu’un leurre, une carotte que lui tendait son esprit pour la retenir et l’empêcher de trouver sa force. Bien joué, était-elle tentée de dire. Très bien joué.

Elle esquissa un salut militaire en direction de sa statue et se remit en marche. Elle y arriverait. Oui, elle y arriverait. Et la première étape serait de sortir victorieuse de cette transe. Après s’être éloignée de quelques pas dans le territoire brûlant, elle se retourna et lança un dernier regard au monument que son esprit avait érigé à sa gloire. Une moue volontaire plissa son joli visage.

- Un jour, murmura-t-elle avec conviction. Un jour…

Puis elle fit volte face et s’éloigna d’un pas décidé.

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Veronica Raines
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MessageSujet: Re: Quête Mimétique de Veronica   Dim 23 Déc - 23:06

Veronica n’avait pas mis longtemps à sortir du territoire rouge et à déboucher dans une charmante étendue d’herbe bien verte et encore humide de rosée. Chaque brin d’herbe était une caresse pour la plante meurtrie de ses pieds. Veronica baissa les yeux. Son esprit avait jugé nécessaire de la revêtir d’un ensemble de lingerie noire de la plus grande simplicité. A croire que sa pudeur ne se trouvait pas diminuée du fait qu’elle fût seule, en tête à tête avec elle-même, à l’intérieur de sa propre conscience. La jeune femme s’étira doucement. Quoi maintenant ? Le plus difficile pour elle avait été d’affronter sa plus grande ambition. Donc, puisque la difficulté avait été crescendo, elle devait s’attendre à quelque chose d’encore plus horrible maintenant. Ses plus grandes peurs sans doute. Enfin, vu qu’elle avait déjà été confrontée à la claustrophobie, il ne restait pas grand chose. Elle soupira. Elle commençait à en avoir sérieusement marre de cette quête. Et pas seulement parce que c’était dur, qu’elle avait mal partout et qu’elle était sérieusement éprouvée psychologiquement. Enfin si, vraisemblablement pour ça.

Ronniese laissa tomber dans l’herbe et, après s’être assise en tailleur, posa sa tête sur ses mains, les coudes bien calés sur ses genoux. Son regard sombre explorait l’horizon, s’attendant à tout instant à en voir surgir le monstre sous le lit qui hantait ses cauchemars d’enfant. Oui, elle avait vingt ans maintenant mais, au fond, elle n’avait jamais cessé de craindre cet être épouvantable. Elle ne l’avait jamais réellement affronté parce que son père avait trouvé la parade. Qui n’était pas de laisser une veilleuse allumée, ça n’avait pas marché. Après plusieurs nuits d’affilée où Veronica avait crié parce que le monstre sortait de sous son lit, Paul était revenu un soir avec une batte de base-ball dans les mains et l’avait posée près du lit de sa fille. Puisque rien ne pouvait empêcher le monstre de sortir du lit, au moins Veronica aurait de quoi se défendre. Et, terrorisé par la perspective de se faire battre, le monstre avait fini par abandonner la partie. Sa mère avait vertement tancé son mari à l’époque disant qu’au lieu de marcher dans son jeu il fallait la raisonner et lui prouver que le monstre n’existait pas. Encore un sujet de discorde dans le couple Raines.

Bref, Veronica attendait. Et, soudain, IL surgit au loin. Bien pire que le monstre de sous le lit qui avait la décence d’être comme tous les monstres : repoussant et terrifiant et n’apparaissant que la nuit. Une grimace d’horreur se peignit sur le visage de Veronica tandis qu’elle se relevait et se mettait à courir pour LUI échapper. Elle savait que c’était sans espoir. Déjà, dans la réalité, elle ne pouvait pas s’en débarrasser alors ici… Puisque le but était justement qu’elle ait peur et qu’elle souffre… Bien sûr qu’IL allait la rattraper. Tout en courant, la jeune Puffin jetait de fréquents coups d’œil en arrière pour vérifier SON avancée vers elle. IL se rapprochait de plus en plus. Bientôt, IL serait sur elle. Oh, non ! Veronica dérapa et s’étala de tout son long, s’écorchant sur les ronces qui avaient remplacé le tapis d’herbe moelleux. Et merde. Maintenant, IL allait se jeter sur elle et elle allait mourir d’effroi. Une crise cardiaque, comme ça.

Ce fut alors qu’un grand sentiment de révolte l’envahit. Ça commençait à bien faire. Elle en avait marre de subir. Depuis que cette transe avait commencé, elle était baladée d’épreuve en épreuve, ayant autant de contrôle sur les événements que si elle avait essayé de retenir un raz de marée à mains nues. Mais elle n’était pas un pantin. Elle n’était pas une marionnette. Elle n’était pas une poupée. Qu’IL aille se faire voir. Elle ne cèderait pas à la panique. Elle ne se laisserait pas avoir. C’était son esprit à elle. C’était elle qui décidait. C’était elle qui menait la danse. Fini d’endurer en silence comme une gentille petite fille bien obéissante. Elle se redressa, les poings serrés et LUI fit face.

- Non ! cria-t-elle sur un ton décidé.

Surpris, IL s’arrêta et battit nerveusement des ailes, faisant du sur-place. Ce n’était pas prévu au programme. Timidement, IL avança de quelques centimètres vers elle. Elle allait bien se remettre à courir, pas vrai ? Elle était terrorisée.

- J’ai dit non ! répéta-t-elle avec fermeté.

Le papillon hésita et battit encore une fois des ailes. De très jolies ailes moirées, jaunes et rouges. Oui, Veronica avait la phobie des papillons. C’était curieux et personne n’aurait pu dire pourquoi mais elle avait peur des papillons. Les araignées, les cafards, les cloportes… ça ne lui posait aucun problème. Mais les papillons… les papillons provoquaient chez elle des crises d’angoisse incontrôlable. Le pire, pour elle, aurait été de se retrouver coincée dans un ascenseur avec un papillon. Elle n’en réchapperait pas. Enfin, ce papillon là lui faisait déjà suffisamment peur. Mais elle savait ce qui l’attendait si elle cédait. Si elle cédait à l’angoisse, si elle relâchait sa volonté, le ciel serait couvert par ces petites bêtes atroces et serait prise dans une pluie de papillons. Rien que d’y penser…

- Tu t’en vas ! ordonna-t-elle, l’index pointé vers l’avant comme une maîtresse d’école. C’est MON esprit, c’est MES règles du jeu. Tu te casses !

Elle avait bien détaché chaque mot, le visage empreint d’une dureté inhabituelle. Elle reprenait les rênes. Elle décidait de ce qui se passait dans son esprit. Le papillon dansa un instant dans les airs, hésitant sur la conduite à tenir puis abdiqua et repartit d’où il était venu.

- Et ne t’avise pas de revenir avec des renforts ! cria la jeune fille alors que la bestiole s’éloignait.

Quand il fut hors de vue, Veronica se mit à trembler. Mais le sentiment de satisfaction qu’elle éprouvait à l’idée d’avoir gagné, d’avoir repris le contrôle fit bientôt disparaître cette faiblesse passagère. Elle savait bien qu’elle n’aurait jamais le courage d’affronter un papillon réel mais, ici, elle avait vaincu. Elle essuya doucement la sueur qui avait inondé son front et posa les poings sur les hanches avant de lever la tête vers un ciel qui s’était clairement obscurci.

- Et maintenant hein ? Ça y est, c’est fini ? J’ai pas assez fait mes preuves encore ? demanda-t-elle au monde en général.

- Non, répondit très simplement une voix familière.

- Papa ?

Non, raisonna-t-elle, il n’est pas là, pas vraiment là, c’est juste que tu essayes de te faire perdre le contrôle mais tu vas pas lâcher maintenant parce que tu viens de reprendre le dessus et que tu serais trop contente de te voir abandonner.

Ceci étant clarifié, elle regarda un peu autour d’elle, ce qu’elle n’avait pas pu faire tant que le papillon avait été là vu qu’elle avait été obnubilé par ces ailes atroces et ses antennes ignobles. Veronica déglutit. Un cimetière. Ok. Pas n’importe quel cimetière d’ailleurs. Celui de l’esprit des noëls à venir dans Le Noël de Mickey, un de ses dessins animés préférés quand elle était petite. Bon, ok, très bien. Elle ne baissa pas immédiatement les yeux parce qu’elle savait très exactement ce qu’elle allait voir et qu’elle voulait s’y préparer. Parce que maintenant, c’était elle qui menait la danse. Elle releva le menton.

- D’accord, lança-t-elle. Mais après, c’est fini, on arrête.

Et elle baissa enfin le regard pour le poser sur la tombe qui se trouvait à ses pieds. A la mémoire de Paul Raines, père aimant et dévoué, serviteur de son pays. La fosse était creusée et le cercueil, entouré d’un drapeau américain, était posé à côté, en attente d’être porté en terre. La jeune femme grimaça. Qui avait écrit une épitaphe aussi ridicule ? Son esprit aurait quand même pu trouver mieux.

- Tu t’es pas foulée, grinça-t-elle à l’intention d’elle-même.

Et puis elle se mit à pleurer. Parce que, ça avait beau être faux, ça finirait par être vrai. Un jour. Tôt ou tard. Sa peur ultime. L’épreuve ultime. Veronica sanglotait sans bruit, laissant les larmes couler le long de ses joues sans chercher à les retenir ou à les balayer d’un revers de la main. La claustrophobie ce n’était rien à côté de l’idée de perdre son père et pourtant, Veronica souffrait beaucoup moins maintenant que quand elle s’était retrouvée dans la pièce aux murs qui se refermaient sur elle. Peut-être parce que, là, elle savait. Là, elle avait compris comment ça marchait. Et, là, c’était elle qui décidait. C’était elle qui avait choisi de baisser les yeux et d’affronter sa pire angoisse. On ne l’avait pas forcée, on ne le lui avait pas imposé. Elle l’avait choisi. Et, d’ici quelques secondes, elle choisirait d’arrêter de pleurer et d’en finir avec cette quête.

Veronica releva la tête et ouvrit les bras dans un geste d’interrogation.

- Ok. Et maintenant ?

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MessageSujet: Re: Quête Mimétique de Veronica   Ven 11 Jan - 18:37

[La conclusion de Zephira.]

Les filles ne s'en rendaient sûrement pas compte, mais plusieurs heures étaient passées déjà depuis le début de la transe. En fait, s'il y avait eu du soleil en cette saison, il aurait commencé à apparaître au lointain à cette heure de la matinée. La nuit avait été rude, pour les étudiantes, mais aussi pour le professeur qui avait l'air plus fatigué que jamais, ou plutôt, plus fatigué que la plupart des étudiantes l'avaient jamais vue. Elle n'en était pas au point d'être aussi faible qu'à son retour à Tryll, mais elle était quand même loin d'être aussi fraîche qu'au début de la soirée. Il faut dire qu'elle avait eu beaucoup de choses à faire. Il avait fallu qu'elle utilise son énergie magique pour faire durer cette transe, et pour aider les étudiantes à avoir la force de l'affronter, elle avait dû surveiller les quatre jeunes femmes, les soigner quand elle le pouvait (sans utiliser de magie pour ne pas interférer) et décider de les sortir de la transe ou non, pour certains cas "graves", comme Zelia qui avait perdu beaucoup de sang.

La seconde à "appeler" Zephira fut Veronica. Le professeur prit le temps de vérifier que les deux autres étudiantes allaient bien avant de s'occuper de la jeune aveugle. Mélusine était apparemment à un stade important de sa quête, mais elle avait l'air de gérer. Zelia quant à elle... C'était un autre problème. Pour la dixième fois de la nuit, Zephira hésita à ramener Zelia de force. Mais elle savait que la ramener contre son gré risquait de provoquer des séquelles plus importantes que celles que sa quête allaient sûrement entraîner. Et puis, elle connaissait assez Zelia pour savoir que la puffin ne lui pardonnerait jamais de lui avoir fermé les portes de ce savoir. La belle blonde soupira avant de fermer les yeux. Elle savait qu'il y avait des chances pour qu'une de ces quêtes se passe mal, ou plutôt, se passe très difficilement, et elle avait bien pensé que ça risquait de tomber sur Zelia, vu ses antécédents... Mais là ça dépassait ce qu'elle avait imaginé, preuve s'il en était que Zelia cachait bien son jeu. La violence que son esprit lui infligeait était très éloigné de tout ce que Zephy avait pu imaginer.

Après concentration, Zephira apparut à côté de Ronnie dans son esprit. Le lieu l'étonna déjà un peu plus que celui où elle avait retrouvé Celesta. Un cimetière. Apparemment, Roni n'avait pas quitté le dernier lieu de sa dernière épreuve. Mais ça ne posait pas de problème, elle était prête. Zephira lui sourit. C'était toujours cette Zephira à l'allure humaine, loin de celle qui était assise en tailleur en face du corps inerte de Veronica. Mais cette fois, elle portait un simple jean bleu clair et un t-shirt à manches courtes couleur jaune d'oeuf. Elle félicita Ronnie, aussi chaleureusement qu'elle l'avait fait pour Celesta, puis lui tendit sa main, lui demandant de se concentrer sur son énergie. La vague fut intense, et Zephira commençait à sentir des difficultés à se concentrer, de petites difficultés, mais la preuve qu'il était temps que tout ça finisse. Elle sortit Veronica de sa transe et la jeune femme tomba elle aussi dans l'inconscience presque instantanément. Zephira s'occupa de la tenir au chaud, soigna quelques blessures qu'elle pouvait soigner tout de suite et enleva les cristaux qui étaient autour d'elle. Il ne restait maintenant plus que Mélusine et Zelia.

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