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| | Auteur | Message |
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Orpheo Bang

Nombre de messages: 30 Date d'inscription: 06/05/2010
 | Sujet: Tout s'explique Ven 7 Mai - 22:34 | |
| Orpheo Bang n'était pas le genre d'homme à entrer discrètement dans une pièce. Pour commencer, il n'était pas un homme, ou techniquement, n'en était plus tout à fait un. Il en avait la structure, mais là s'arrêtait la ressemblance. En effet, Orpheo Bang était un mort-vivant. Oh, je vous arrête tout de suite : pas le genre zombie malpropre et tout dépenaillé, laissant traînant ici et là des morceaux de chair moisie du dernier vulgaire, non non non ! Notre héros était un squelette absolument impeccablement conservé, aux os blancs, lisses et brillants comme de sculpturales meringues. Sa silhouette de sylphide était mise en valeur par un extravagant costume trois-pièces cintré en velours prune, et prolongée d'un haut-de-forme assorti.
Pénétrant d'un pas vif dans la salle d'attente du meilleure thérapiste pour créatures magiques, et par conséquent son thérapiste, il ôta prestement son couvre-chef, et fit à la secrétaire médicale un salut galant, assorti d'une courbette non moins gracieuse.
"Belinda, ma chère ! Je vous ai apporté des truffes au chocolat au lait maison. Vous n'aimez toujours pas le noir, n'est-ce pas ?"
La Belinda en question, une jolie blonde aux yeux bleus à l'air un peu timide, s'était redressée sur sa chaise dès l'arrivée du squelette, et se tortillait à présent dessus en rosissant d'un air à la fois ravi et gêné.
"Ouh ! Monsieur Bang ! Mais il ne fallait pas, voyons !" miaula-t-elle en se saisissant néanmoins du Tupperware avec un sourire gourmand. Cependant, le squelette attrapa prestement sa main au vol, et levant la patte arrière, se pencha en avant pour l'effleurer d'un baise-main osseux.
"Tatatata, ne dites pas de bêtise, vous me fâcheriez", protesta-t-il en retrouvant aussi prestement la position verticale. "Est-ce que le professeur...
- Il vous attend dans son cabinet", répondit Belinda en papillonnant des cils. Le squelette lui envoya un baiser du bout des phalanges, et sautilla en direction de la porte de la salle où, depuis à présent plusieurs semaines, il suivait une fructueuse thérapie.
"Tadaa !" fit-il en ouvrant en grand la porte en question. Il faut dire qu'il n'était pas peu fier de son exploit de la semaine précédente : la traversée de tout un rayon brumisateurs dans le supermarché local. Euh ; en fait, il n'avait sans doute pas besoin de tels exploits glorieux pour faire ce genre d'entrées. |
|  | | Chase Josquin Sywhaîdien


Nombre de messages: 23 Age: 28 Date d'inscription: 06/05/2010
 | Sujet: Re: Tout s'explique Dim 9 Mai - 11:09 | |
| CJ était très à cheval sur les horaires de ses consultations et prévoyait toujours une marge de dix minutes entre deux patients pour pouvoir évacuer la séance qui venait de se passer et se préparer à la suivante. En relisant notamment les notes qu’il avait prises sur son cas et, parfois, en écoutant des extraits des enregistrements d’une ou deux des séances précédentes. Après avoir raccompagné M. Lipshwig à la seconde porte du cabinet (les patients entraient et sortaient par une porte différente, de sorte qu’ils ne se croisaient jamais, sorte de courtoisie professionnelle), il sortit donc le dossier d’Orpheo Bang et en tourna quelques pages.
Il n’en avait pas vraiment besoin. Monsieur Bang n’était pas vraiment quelqu’un qu’on oubliait facilement. Déjà, pour que CJ accepte de le recevoir malgré un agenda près à craquer, il avait organisé un sitting devant le cabinet avec pancartes et tout et tout ce qui n’avait pas manqué d’être embarrassant puisque ledit cabinet était situé dans une petite ville tout à fait non sorcière. CJ avait bien été obligé de céder et avait donc rogné sa pause déjeuner un jour par semaine.
Il ne regrettait pas. Orpheo était un patient intéressant à traiter. Son aquaphobie s’expliquait facilement, de façon presque évidente. Or, l’évidence n’existe pas en psychanalyse. CJ était convaincu que cette histoire de noyade était trop simple pour être vraie. Si ça n’avait pas été le cas, la guérison aurait été rapide. Deux ou trois séances et hop, emballé c’est pesé.
Orpheo plié en quatre, membres osseux mélangés, entouré d’un grand nœud rouge et posé sur une balance pour fruits et légumes.
Bon, à la fin de la dernière séance, sentant qu’ils avaient fait de grands progrès, CJ avait proposé un défi à son patient : se confronter indirectement à sa peur. Il avait bien posé les limites : ne pas aller trop loin pour éviter un nouveau choc traumatique mais bel et bien affronter l’objet de ses cauchemars. Le choix avait été laissé entièrement à l’initiative du patient et CJ devait bien admettre qu’il était curieux de savoir ce qu’Orpheo avait fait. Ou n’avait pas réussi à faire. Sans frapper, à son habitude, Mr Bang fit une entrée fracassante et théâtrale dans le cabinet (encore à son habitude).
Après lui avoir serré la main et demandé comment il allait, selon la tradition, CJ lui indiqua le divan sur lequel tous les patients prenaient place (sauf M. Lipshwig, un croque-mitaine, qui préférait être en-dessous et quelques fantômes qui lévitaient quelques centimètres plus haut) et s’installa dans son fauteuil à la tête du divan. Après avoir enclenché le dictaphone, il se saisit de son bloc et de son stylo et commença :
- Alors Mr Bang, et ce défi ?
Orpheo soulevant à bout de bras un pack d’eau minérale, les os trempés de sueur. Orpheo posté devant l’aquarium d’un restaurant chinois avec une grimace de révulsion. Orpheo enchaîné aux grilles d’un Aquaboulevard. |
|  | | Orpheo Bang

Nombre de messages: 30 Date d'inscription: 06/05/2010
 | Sujet: Re: Tout s'explique Dim 9 Mai - 20:45 | |
| Sitôt après avoir serré la main de son thérapeute (ou était-ce juste avant ?), Orpheo d'un geste gracieux envoya son couvre-chef voler jusqu'à un autre coin de la pièce, où il atterrit pile poil sur le crochet d'un porte-manteaux qui semblait avoir été mis là précisément à cet effet : pour qu'Orpheo puisse faire valoir son adresse. Et de fait, pour quelle autre raison un porte-manteaux eût-il était placé à l'opposé de la porte d'entrée ?
Ceci fait, notre squelette préféré sautilla jusqu'au divan, ou il s'allongea paresseusement, les bras croisés nonchalamment sous son crâne et les fémurs croisés.
"Well," commença-t-il, en prolongeant l'interjection d'une demi-douzaine de "l" au bas mot ; "je dirais que j'ai été... brillant ; tout simplement." Et de fait, on pouvait considérer comme un triomphe relativement modeste, dans la mesure où le squelette n'avait utilisé qu'un seul adjectif pour se qualifier. Bon, il est vrai qu'il se lança ensuite dans un exposé un peu longuet sur la manière dont il avait, au final, traversé d'une traite le rayon brumisateurs d'un supermarché. Un récit épique, à côté duquel Austerlitz, Trafalgar et Rocroy réunis passaient pour d'aimables petites promenades de santé.
"Soo !" conclut-il en se redressant pour adopter une position assise. "J'ai décidé, pour la peine, de vous offrir un petit cadeau." Bien sûr, le squelette estimait mériter l'essentiel de la gloire que méritait cet historique exploit, mais il n'en oubliait pas pour autant ses lieutenants. C'est pourquoi il extirpa fièrement de la poche de son costume un magnifique ressort géant multicolore.
"Ahem, non, pardon. Ce n'était pas ce à quoi je pensais." Il fouilla un peu plus profondément, et, cette fois, ce fut un joli paquet rectangulaire, recouvert de papier vert émeraude métallisé et enrubanné de mauve, qu'il tendit au bon docteur. A voir la forme du paquet, on aurait pu penser qu'il s'agissait d'un livre, genre bande dessinée. Mais c'eût été bien mal connaître Orpheo Bang. |
|  | | Chase Josquin Sywhaîdien


Nombre de messages: 23 Age: 28 Date d'inscription: 06/05/2010
 | Sujet: Re: Tout s'explique Lun 17 Mai - 19:39 | |
| Après avoir noté sobrement « brumisateur » sur son carnet, CJ se laissa, bien malgré lui, emporter dans une rêverie qui n’avait que peu à voir avec le récit héroïque du sieur Bang, fort intéressant et trépidant mais un poil long. Quand le médecin émergea de sa rêverie, Orpheo en arrivait au bout de son conte de longue haleine et, à en juger par les gribouillis qui ornaient la page du carnet, la rêverie de CJ l’avait emmené assister à un match de ping-pong entre un Yéti et un dromadaire, tous deux portant des brassards ornés du logo de deux marques de brumisateurs concurrents (que, pour ne pas citer de marques, nous appellerons Vittian et Evel). A en juger par l’expression du Yéti, il avait gagné mais il avait apparemment eu la gentillesse d’offrir à son adversaire vaincu, une barbe à papa.
Orpheo conclut finalement d’un « So ! » triomphant et CJ reporta toute son attention sur son patient après avoir vérifié du coin de l’œil que son magnétophone tournait toujours. Le jeune homme ne put se retenir de soupirer profondément quand Orpheo annonça avoir un cadeau pour lui. Pas parce qu’il ne savait quoi faire d’un ressort géant ET multicolore (au contraire, il pouvait trouver au moins une dizaine d’utilisations à cet accessoire mais nous ne aventurerons pas sur ce chemin). Mais parce qu’il en avait déjà discuté avec Orpheo.
- Mr Bang, nous en avons déjà discuté, soupira-t-il d’ailleurs avec un soupir résigné, en se saisissant tout de même du cadeau.
Il avait déjà expliqué, en long, en large, et en travers, lors du mémorable épisode du bouquet d’os à têtes d’Orpheo, que, en tant que thérapeute, il ne pouvait accepter de présents de la part d’un patient, que cela enfreignait le code de déontologie, que cela nuisait à la distance nécessaire entre le psy et le patient, matérialisée par l’échange d’honoraires. Orpheo n’avait rien voulu entendre et après un nouveau sit-in, CJ avait dû céder. Il ne perdit donc même pas de temps à discuter et ouvrit son cadeau (il avait aussi appris à ses dépens qu’il était inutile d’espérer pouvoir l’ouvrir chez lui). Il se retrouva donc face à face avec un portrait de lui-même, entièrement réalisé au point de croix. Il eut un sifflement admiratif qui n’avait rien de feint.
- C’est magnifique Mr Bang, merci beaucoup !
Il déposa précautionneusement l’œuvre d’art sur son bureau et, d’un geste de la main, invita Orpheo à reprendre sa position allongée. Quand il se fût exécutée, CJ reprit le cours de la séance après avoir dit « Reprenons le cours de la séance, voulez-vous ? »
- Bien. Vous avez accompli d’énormes progrès cette semaine. Je veux que vous vous ménagiez d’ici la semaine suivante, pas de répétition inconsidérée de votre exploit ! En attendant, j’aimerais aborder un nouveau sujet avec vous. Parlez-moi de votre famille…
Stylo levé, CJ se tint prêt à écouter. |
|  | | Orpheo Bang

Nombre de messages: 30 Date d'inscription: 06/05/2010
 | Sujet: Re: Tout s'explique Mer 16 Juin - 15:13 | |
| [Retard absolument impardonnable... :/ pardon pardon pardon !!!!]
Ah, ces sit-in étaient tout à fait épuisants. Oui, je sais, là, comme ça, vous vous dites que faire le pied de grue, assis en tailleur de surcroît, en se donnant juste la peine de plisser le nez et de froncer les sourcils d’un air boudeur voire revendicatif, ça n’est pas non plus le truc le plus épuisant du monde, mais pour un sac d’os, c’était relativement douloureux, les rotules demeurant un élément fragile du squelette, enrobé ou pas. Mais bon. Il y avait des combats qui valaient le coup. Et pardon, mais Orpheo ne s’était pas donné tout ce mal, il n’avait pas passé de longues heures le soir, à la veillée, penché sur son ouvrage, ni ne s’était commandé un nouveau dé à coudre, en vain. Ca, non. Enfin quoi, justifier les conduites les plus saugrenues par des mots qui ne voulaient certainement rien dire (déonquoi ?), ça ne rimait strictement à rien.
Adoncques, le droit avait, dieu merci, une nouvelle fois triomphé, CJ avait ouvert le présent, dont la modestie n’avait d’égale que celle de son auteur, et s’était extasié à la hauteur de sa perfection. Il avait ensuite aidé son généreux et formidablement génial patient à retrouver le moelleux du divan. Confortablement allongé, donc, Orpheo écouta son thérapeute proposer un nouvel angle d’analyse. Un nouveau sujet ? Chic, alors ! Le squelette sourit largement (si, si, ce squelette-là y parvient très bien), et se redressa légèrement. Un nouveau sujet, c’était une nouvelle et rafraîchissante manière de parler de soi ; décidément, il adorait les analyses. La proposition de CJ lui fit écarquiller les orbites (cf. ci-dessus) de ravissement.
« Ma famille ? Mais que voilà un sujet merveilleusement original et délicieusement charmant ! », s’exclama-t-il, sans la moindre once d’ironie apparente. Toussotant brièvement pour s’éclaircir la voix, il se redressa encore un peu plus, et inaugura un nouveau récit, tout à fait dans la veine lyrico-épique du précédent.
« Comme vous ne l’ignorez pas, mon petit CJ, je ne suis plus bien jeune. Oh, bien sûr, je sais, vous ne me croirez pas, étant donné mon exceptionnel état de conservation, mais j’ai largement dépassé le siècle. Mais oui ! »
Il s’interrompit, chuchota :
« Tout ça est bien couvert par le secret médical, pas vrai ? Hippocrate et consorts ? »
Rassénéré, Orpheo reprit.
« Où en étais-je ? Ah oui ! Je vous parlais de moi… eh bien, donc, je n’ai hélas pas un souvenir très précis de ma naissance. J’aimerais pouvoir vous affirmer avec certitude "ceci s’est passé ainsi", mais hélas, ma mémoire me joue des tours », expliqua-t-il en désignant son crâne, où bien entendu ne subsistait de fait (et tant mieux) plus la moindre parcelle de cervelle.
« Je me vois donc dans l’obligation de compléter le glorieux récit de ma naissance par de pures conjectures », soupira le squelette.
« Je me plais à envisager le doux visage maternel, tandis que, reposant, fraîche et épanouie, sur un banc de fer forgé à l’émail bleu clair légèrement écaillé, sous l’ombre bienfaisante de cerisiers en fleurs, elle portait en son sein le fruit brillant qui viendrait couronner, glorieuse apothéose la rencontre entre deux des plus brillantes lignées de musicien que le millénaire précédent ait jamais connus. Ma génitrice avait en effet pour ancêtre le génie des génies (moi-même mis à part, bien entendu), le brillantissime Jean-Sébastien Bach, ou « Jess », comme nous le surnommions affectueusement, à la maison.
Quant à mon cher père, dieu ait son âme, le saint homme, il descendait droite ligne du maître de l’école franco-flamande, la gloire de Beaurevoir, le champion incontesté du contrepoint mélismatique, dont les premières œuvres de musique sacrée rivalisaient déjà avec la complexité contrapuntique et ornementale de celles de ses contemporains, en un mot comme en cent, Josquin l’unique, Josquin… »
[Je te laisse voir si c’est CJ qui termine la phrase d’Orpheo, ou si Orpheo s’interrompt après la phrase en question, en quel cas je modifierai mon message.] |
|  | | Chase Josquin Sywhaîdien


Nombre de messages: 23 Age: 28 Date d'inscription: 06/05/2010
 | Sujet: Re: Tout s'explique Lun 21 Juin - 15:43 | |
| - … des Prés ! s’exclama CJ, interrompant son patient.
Il savait qu’il n’aurait pas dû, qu’il se comportait en débutant, en amateur, qu’il faisait exactement ce qu’on leur avait interdit de faire, à lui et à ses camarades étudiants, pendant toutes leurs années d’étude. Mais ça avait été plus fort que lui. Parce qu’il ne s’appelait pas Dr Jones, comme le spécifiait sa plaque, mais bien Dr Josquin. Il avait opté pour ce subterfuge en s’installant car, après avoir passé plus de vingt ans à être charrié sur son patronyme, il ne voulait pas non plus que ça lui fasse perdre les clients qu’il n’avait pas encore. Et s’il s’appelait Dr Josquin, c’était bien parce que son grand-père, dont il n'avait jamais su le nom d’origine, avait, après la guerre, demander à officiellement changer de nom et avait choisi (un choix qui confondait encore son héritier), de se faire appeler du nom d’un illustre ancêtre : Josquin des Prés (et nous retombons sur nos pattes).
CJ s’était redressé sur son fauteuil et, d’ailleurs, tout excité par cette découverte et au mépris – à nouveau – des règles les plus élémentaires, il se leva à demi, tira son siège derrière lui, et vint s’asseoir à hauteur de la tête du squelette. Il en avait perdu son calepin en route mais, honnêtement, ce n’était pas très grave vu qu’il contenait à peu près autant de digressions que les discours d’Orpheo.
- Ça alors Monsieur Bang ! Nous avons donc un ancêtre commun ! Figurez-vous que mon père et moi-même sommes aussi de lointains héritiers de ce fabuleux compositeur.
Il se rengorgea un peu et poursuivit :
- D’ailleurs son talent semble s’être transmis de génération en génération. Mon père est poète et je suis moi-même un flûtiste de pan émérite !
Il se renversa dans son fauteuil, comme assommé par la nouvelle, encore incapable d’en saisir toutes les ramifications et implications possibles. Il se contentait pour l’instant de les imaginer, Orpheo et lui, en costumes et cravates noirs, en train de déposer des fleurs sur la tombe de Josquin Premier, après avoir accompli un pèlerinage sur les lieux de sa vie (dont il ignorait bien évidemment la localisation).
- C’est incroyable ! |
|  | | Orpheo Bang

Nombre de messages: 30 Date d'inscription: 06/05/2010
 | Sujet: Re: Tout s'explique Sam 2 Oct - 21:58 | |
| "Je dirai même plus, c'est tout bonnement ahurissant !", renchérit Orpheo en se levant lui-même de son divan pour venir se saisir des mains de son thérapeute, visiblement très ému de cette coïncidence. La famille était plus qu'un intéressant sujet de conversation pour l'élégant macchabée : depuis longtemps déjà, il vivait dans une grande solitude, en dépit de ses nombreuses amitiés nouées de part le monde. Se découvrir un cousin, fût-il un peu vieux, un peu jeunot, c'était quelque chose qu'il n'aurait même pas osé espérer, même si, maintenant, tout s'expliquait, tout faisait sens : depuis plusieurs mois désormais, il ne cessait de s'émerveiller de la clairvoyance, de la lucidité, de la grandeur d'âme du jeune homme, autant de qualités qui ne pouvaient effectivement se concevoir à ce niveau que chez un membre de sa propre famille. Il serra encore un peu plus fort les mains de son petit cousin, donc, en apprenant par-dessus le marché qu'il était également musicien, et qu'il avait de surcroît porté son choix sur un instrument des plus admirables -auquel Orpheo avait justement consacré son vingt-septième concerto posthume, dit "Le petit Scarabée". Le squelette les imaginait déjà tous deux, réunis en une formation qu'on aurait appelé le Petit Orchestre Des Prés, Chase à la flûte de pan, donc, lui au tambourin, devant un parterre de fans en délire...
Il se redressa tout à coup, et lâcha les mains -sans doute un peu endolories- du psychanalyste.
"Mais... attendez voir une minute... Non, c'est impossible...", murmura-t-il, frappé d'une stupeur navrée.
"S'il m'était donné d'avoir un petit cousin aussi sympathique que vous, maître, pensez bien que je serais au courant, mais si j'en crois mon arbre généalogique..."
Orpheo se redressa tout à fait, et se mit à nouveau à fouiller ses poches, dont il extirpa à nouveau quelques objets hétéroclites, parmi lesquels le ressort géant et un bonzaï, avant de mettre la main sur une grande feuille de papier bruni plusieurs fois repliée sur elle-même. Le squelette la déplia adroitement, et la posa à plat sur le divan. Un superbe arbre généalogique, au pied duquel était inscrit en lettres ornées le nom de l'illustre compositeur, déployait ses branches elles-mêmes couvertes de noms griffonnés à la plume, avec leurs dates de naissance et de décès. Toutes les branches étaient interrompues, à l'exception d'une seule, maigre et nue, sur laquelle Orpheo posa sa phalange. Son nom, entouré de petites étoiles scintillantes, pendouillait au bout de cette branche, seulement précédé de celui de ses parents et grands-parents, enfants uniques ; en dessous du nom d'Orpheo, on lisait distinctement la date de sa mort, mais celle de sa naissance avait disparu sous une tache de graisse. Et à côté, le nom "Marcelle". Le squelette dissimulait mal son émotion à la lecture de ce qui n'était maintenant plus que des noms pour lui.
"Vous voyez bien, mon ami... vous faites nécessairement erreur, je le crains..."
Sa déception était palpable. Il aurait tellement voulu avoir un gentil petit cousin, et mélomane par-dessus le marché ! |
|  | | Chase Josquin Sywhaîdien


Nombre de messages: 23 Age: 28 Date d'inscription: 06/05/2010
 | Sujet: Re: Tout s'explique Lun 11 Oct - 20:57 | |
| Tout en rêvant à des greffes d’os (pourquoi pas ceux d’Orpheo ? S’ils étaient de la même famille, ça limitait les risques de rejet) pour réparer ses mains probablement cassées par la poigne du squelette, CJ souriait d’un air si enthousiaste qu’il en frôlait la niaiserie. Comprenez-le : il n’avait pour toute famille qu’une mère volage et un père poète maudit. Autant dire que la perspective d’avoir un grand-grand-grand(-grand) oncle aussi admirable et aussi vif (sans mauvais jeu de mot) que son patient était plus que réjouissante. Elle était formidable !
Sauf que, alors qu’il s’imaginait déjà présenter Orpheo au reste de la famille, son père lui déclamer des vers et chercher son approbation, sa mère chercher à le caser avec quelque jeune fille de bonne famille (ses velléités de match-maker ne seraient pas refroidies pas l’état de cadavre du futur, au contraire, ce serait un challenge). Il voyait déjà Orhpeo porter un toast à son mariage (qui arriverait bien un jour) et faire sauter ses enfants (qui arriveraient bien un jour) sur ses genoux osseux. Il voyait aussi ces mêmes enfants jouer du xylophone sur la poitrine de leur arrière-arrière-arrière(-arrière) grand-oncle. Sauf que, donc (il avait oublié le début de ce train de pensées) Orpheo eut soudain l’air désemparé. Pour cause : un arbre généalogique aux branches atrophiées.
CJ le détailla dans un silence grandissant (oui, le silence peut grandir) et quasi religieux. Quand le doigt d’Orpheo se posa sur le nom « Marcelle » et que le jeune homme vit à quel nom (quel nom !) il était uni, il faillit s’en étrangler. Quand il répondit à Orpheo, ce fut d’ailleurs d’une voix chargée d’émotion :
- Je ne crois pas Mr Bang… Attendez une minute.
Il se précipita vers son bureau, ouvrit violemment un tiroir, en sortit une brosse à dents, une balayette et une clé à molette avant de jurer entre ses dents, de faire signe à Orpheo d’attendre une minute et de se précipiter vers la porte menant à la salle d’attente, la laissant ouverte derrière lui de sorte que le squelette put entendre ceci :
- Belinda, où est le document que je vous ai demandé de faire encadrer ?
Réponse inaudible.
- Comment ça chez l’encadreur ? Mais comment voulez-vous que je travaille dans ces conditions ?!
Réponse inaudible à nouveau.
- Une photocopie ? Bien sûr que je la veux !
Réponse encore plus inaudible.
- Dites-lui que j’ai du retard. Il est mort depuis trois cent ans, il peut bien attendre vingt minutes.
Sur ces mots, CJ re-claqua la porte derrière lui et retrouva sa place près d’Orpheo. D’un air survolté, il étala par-dessus l’arbre d’Orpheo, un autre arbre, qui se superposait fort bien à l’autre, quoiqu’il fût moins fourni. Mais le même « Josquin des Prés » s’étalait à sa base et certaines branches se confondaient parfaitement.
- Mon père a fait faire cet arbre récemment. Regardez…
Du doigt, il suivit la branche qui débutait par son nom, remonta vers son père, son grand-père et finit par s’arrêter sur « Marcelle » épouse de « ? ». Son doigt n’avait pas dévié une seule fois de sa route. C’était une ligne directe.
- Mon Dieu, M. Bang…
CJ n’osa même pas finir sa phrase. |
|  | | Orpheo Bang

Nombre de messages: 30 Date d'inscription: 06/05/2010
 | Sujet: Re: Tout s'explique Lun 1 Nov - 15:38 | |
| Orpheo n'avait pas suivi dans son entièreté le semi-dialogue de son thérapeute avec l'attentionnée Belinda, occupé qu'il était à nager dans les affres du désespoir et de la désillusion ; devoir renoncer à un petit-fillot aussi sympathique, c'était tout de même bigrement éprouvant pour les nerfs et l'âme si sensible de notre pauvre squelette -sans doute, si on lui tirait dessus, ne saignait-il pas, mais il avait une grande sensibilité, sous cette élégante carcasse osseuse, mais oui. D'autant que, ne l'oublions pas -mais comment l'oublier- c'était un grand artiste, et même un artiste maudit, puisqu'il n'avait réellement trouvé le succès qu'après sa mort ; ce concours de mots-croisés organisé par le magazine squelette-hebdo s'était révélé un tremplin fabuleux. Mais revenons à nos moutons, et au pauvre, pauvre Orpheo qui, tout penaud, se grattait machinalement le bout des phalanges avec la brosse à dents sortie par CJ de sa poche. Un monde s'écroulait, un monde rose et enchanté rempli de promenades à bicyclette, de cookies au chocolat tout chauds sortis du four, de parties de crapettes endiablées et de séances de à-dada-sur-mon-bidet - enfin peut-être que pour ça, CJ était un peu vieux (quoique).
C'est donc un squelette défait (au sens figuré, bien sûr que ce n'était pas un tas d'os informe) que retrouva CJ, lorsqu'il réapparut finalement, brandissant une large photocopie sur lequel Orpheo ne jeta qu'un coup d'orbite morne. Du moins, jusqu'à ce que le jeune homme la superpose au précédent arbre généalogique. Redressant lentement sa longue carcasse, notre mélomane adoré retrouva en même temps ses esprits, laissa tomber la brosse à dents pour suivre les pérégrinations de l'index de CJ. Il tressaillit lorsque le doigt s'arrêta sur le nom de Marcelle, et porta la main à sa cage thoracique (un vieux réflexe), avant de fixer avec ébahissement son interlocuteur. Tant de rebondissements à son âge, c'était à peine raisonnable. Heureusement qu'on ne meurt qu'une fois.
Tressaillant d'émotion, et sans quitter celui qui s'avérait, au terme de péripéties rocambolesques, son petit-petit-fillot authentique, il se releva, et le serra entre ses bras avec une force décuplée par l'émotion.
"Par la chevauchée des Walkyries, mon petit CJ, je... je... appelez-moi grand-papi ! Euh, grand-grand-papi ! Ou est-ce ? Bah, finalement, continuez de m'appeler Maestro !", s'exclama-t-il en riant. S'il n'avait pas été 1)squelette 2)aquaphobe, il y serait très certainement allé de sa petite larme. Mais le cœur y était.
[Si tu veux, on peut s'arrêter là, sinon on continue ^^]
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