La lettre était longue, plus de cinq pages d’une écriture un peu anxieuse. Elle parlait d’elle, de sa vie, de ses amis et de ses sorties, elle disait qu’il lui manquait, elle hésitait. Vitali la voyait presque, se mordant les lèvres et tournant le stylo dans ses doigts avant d’écrire enfin, à la fin de la quatrième page, qu’elle l’avait aimé et qu’elle voulait l’aimer encore.
Elle était à Londres. Elle s’appelait Anna, elle était blonde et elle avait les yeux noirs. Ils s’étaient rencontrés un soir, ils avaient bu un verre et Vitali était sincèrement tombé amoureux d’elle, très vite. Elle avait découvert ce qu’il faisait au bout d’une semaine et de toute façon, elle avait deviné avant même de lui parler. Elle était russe après tout, et elle savait ce que signifiaient les dessins sur son corps. Ils avaient du arrêter de se voir quand c’était devenu plus sérieux, à cause du patron de Vitali, et il n’avait plus cherché à lui parler. Mais Anna n’avait pas oublié, elle l’avait cherché sans pouvoir le trouver, lui avait écrit cette lettre. Et elle attendait, elle écrivait d’une main un peu tremblante que même… même si des années passaient, même s’il recevait cette lettre trop tard, malgré tout elle voulait qu’il réponde.
Il n’était pas trop tard, bien sûr. Il passa une nuit à suer sur sa réponse et finit par expédier un lapidaire « Je veux te revoir. Je serais à Londres au mois d’avril. Je t’aime toujours. »
Les lettres suivantes furent enflammées, lyriques, mouillées de larmes et pleines de projets. Oui, ils se rejoindraient à Londres, ils fuiraient ensemble vers un paradis perdu où personne ne les retrouverait, et ils s’aimeraient toujours et ne se sépareraient jamais. Il la protégerait, ils auraient des enfants, ils vivraient au bord d’une plage et ils seraient heureux. Ils auraient une maison qu’ils auraient construite eux-mêmes, sans besoin de personne, elle serait belle et ils y feraient longuement l’amour. Oui.
A l’ouverture de la Brèche Vitali fonça dehors, aveuglé qu’il était. Il serrait les lettres d’Anna entre ses mains, et même quand il loua une voiture il les laissa sur le siège passager, impatient de la voir elle à leur place. Ses doigts pianotaient sur le volant à chaque fois qu’il devait ralentir, il en oubliait presque toute prudence et dut se faire violence pour prendre le temps de se garer avant d’entrer dans l’hôtel miteux où il devait descendre. Vingt minutes d’errance plus tard, il prenait une chambre et téléphonait à Anna.
Sa voix le calma. Les yeux fermés, allongé sur le lit, il lui murmura des promesses, des déclarations, tout ce qui lui passait par la tête, ivre de soulagement et d’impatience. Ils se donnèrent rendez-vous pour la soirée dans un café perdu.
Commença une longue attente. Etendu sur le lit, Vitali oscillait entre la joie d’être si prêt de partir avec Anna, et le regret de n’avoir pas été plus prudent. Il aurait du faire plus attention, se souvenir des risques. Dans sa fatigue, il alternait entre des phases de paranoïa où il fermait les volets et jetait des coups d’œil dans le couloir, et des moments d’optimisme où le visage et la voix d’Anna lui redonnaient tout espoir. Pour elle, pour cette foutue vie tranquille à laquelle il pensait si souvent. Sans risques, sans peur, sans douleur, simplement. Il ne voulait que ça, juste ça, même la vieillesse ne lui faisait plus peur s’il pouvait la passer à regarder le visage de sa femme changer lentement. Qu’on le laisse tranquille.
Il fuma beaucoup, finit par se mettre à la fenêtre pour regarder le soir monter le long des murs. L’heure approchait. Il scrutait les rues, tout empli de cette mélancolie du crépuscule. Il avait bien connu Londres, avait souvent détestée cette ville. Aujourd’hui elle était le pont vers une nouvelle vie, et il ne pouvait s’empêcher d’en considérer les rues avec tendresse. Il resta longtemps le front appuyé contre la vitre, à penser distraitement au passé.
A 20h30, il passa son manteau, sortit en coup de vent. Il descendit les escaliers presque en courant, sortit dans la rue qu’il remonta d’un pas vif, en rentrant la tête dans son col relevé pour lutter contre le vent qui s’était levé. Le café n’était plus très loin. Il imaginait Anna qui l’attendait anxieuse, et qui sourirait en le voyant entrer.
Quand une balle de Beretta calibre 9 défonça son crâne d’idiot d’amoureux, il était en train de se dire que ouais, tout irait bien. Victor, ancien collègue de Vitali, s’approcha du corps et le considéra d’un air pensif. Il se demandait comme un homme si prudent avait pu s’oublier au point de faire des tours en voiture en pleine capitale avant d’aller se poster bien visible à la fenêtre d’un hôtel. Un instant de distraction, voilà à quoi on tient, se dit gravement Victor avant de se pencher pour soulever le corps avec un grognement lourd.