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 Quête de Charlotte Fontaine

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Charlie Fontaine
Sywhaîdienne
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Date d'inscription: 02/11/2009

MessageSujet: Quête de Charlotte Fontaine   Dim 31 Jan - 20:24

"Récapitulons", fit Charlie au bout de quelques secondes de contemplation silencieuse et immobile de l'immense nappe de Brume qui leur faisait face.

Debout à côté d'Esteban, les mains enfoncées d'une façon décontractée dans les poches d'un manteau gris chiné, épais mais relativement court, elle tourna la tête vers lui et lui sourit malicieusement. Elle était tout à fait ravissante ; et d'une façon à laquelle son cher et tendre serait sans doute sensible, puisqu'elle portait, ni plus ni moins, la tenue dans laquelle il l'avait vue la première fois qu'ils s'étaient -émotion- rencontrés. Parlés. Sautés dessus.

Bref, elle avait mis cette très élégante et originale salopette écossaise aux tons rouges et gris qu'il lui avait assez certes assez rapidement enlevée, mais qui sans doute n'avait pas totalement disparu pour autant de ses bons souvenirs. Elle avait également chaussé ses jolies bottines cramoisies à talon plat qui, sans lui donner l'air d'une randonneuse crasseuse, lui avaient permis de supporter sans souffrir les derniers kilomètres, depuis ce charmant petit bourg de Kildrummy. La marche ne lui faisait pas peur et, à vrai dire, avec un type comme Esteban, cela valait mieux. Des dizaines de milliers de kilomètres qu'ils avaient parcourus depuis la Norvège, ils en avaient fait en bateau, en traîneau, en train, en balai, en carriole, et même à ski, mais aussi à vélo... et à pied, donc.

Ils avaient pris le chemin des écoliers pour rejoindre Sywhaîd, profitant de ce qu'ils étaient jeunes, riches et en pleine santé pour se payer un petit bout d'Europe septentrionale en amoureux. Alternant avalements de kilomètres avec des siestes plus ou moins crapuleuses, et plus ou moins reconstituantes, par la force des choses, au fil de leur parcours. Ceci avait permis au passage à Esteban de constater que tout en appréciant son petit confort, sa Charlotte n'avait pas peur non plus de dormir sous la tente, pourvu qu'il y ait une bouilotte/un baban pour lui tenir chaud.

Enfin, ils avaient tout de même fini par arriver. Kildrummy, pourtant habitué à voir passer des gens un peu bizarres passer dans le coin, avait tourné la tête sur le passage de ces deux (très) jolis jeunes gens. Mais ils n'avaient pas eu besoin d'aide ni de guide pour rejoindre leur destination finale. Anton leur en avait assez parlé, de son fameuuuux village, et de sa Brume magique, pour qu'ils sachent à quoi s'attendre. Ce qui permettait effectivement à Charlie de faire une petite mise au point avant qu'ils fassent le grand plongeon. Elle sortit donc les mains de ses poches, et fit mine de compter.

"Evite les lacs bizarres, les fauves féroces, les arches en pierre..."

Oui, Anton leur avait vraiment donné pas mal de détails ; l'amitié qui le liait à Esteban, ou à Hugo, était de celles qui impliquent qu'on puisse évoquer même des choses aussi intimes qu'une Quête dans la Brume de Sywhaîd.

Soudain, Charlie sautilla, d'un bond, devant Esteban, pour lui sauter au cou, et l'embrasser fougueusement. Heureusement qu'il était costaud et relativement habitué à ce genre de réactions impulsives de la part de sa douce. Lorsqu'elle décolla enfin (déjà ?) ses lèvres de celles de l'Argentin, ce fut pour lui tapoter un petit coup sur le nez, et terminer son énumération.

"...et, bien sûr, les blondasses à grands yeux langoureux."

Elle lui sourit joyeusement, et se fit plus lourde pour qu'il la laisse redescendre à terre. Lui lançant un regard dont elle savait qu'il produisait généralement un certain effet sur le cher Baban, elle lui envoya un baiser du bout des doigts et se retourna vivement pour s'enfoncer dans la Brume et le début des ennuis.

"Les avertissements sont valables pour toi aussi, bien sûr", murmura-t-elle moins théâtralement, une fois totalement environnée de brouillard. "Évite de fureter n'importe où."

"Pff, comme si c'était mon genre !"
protesta son daemon martre, en sortant néanmoins la tête de la capuche de Charlie pour jeter des coups d'œil curieux aux alentours.

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La Brume
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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Mer 3 Fév - 21:27

Soudain, un long, très long ruban rouge s’enroula autour de Charlie, lui laissant tout de même assez de marge pour respirer, en commençant par la tête et en descendant vers le bas. Il laissait de larges espaces de son corps libre, et ne faisait que passer, ce qui permettait de montrer que ça n’avait rien d’une attaque, que la jeune femme n’avait pas à s’en faire. Alors que le ruban était déjà bien engagé dans son petit tour autour de l’écrivain, un ruban gris partit de ses pieds et tourna autour d’elle jusqu’à sa tête. Quand les deux rubans furent arrivés à la fin de leurs courses, ils disparurent, et Charlie put voir que sa chère salopette avait été sacrifiée par la Brume. A présent, elle portait une sorte de kilt féminin, gris et rouge lui aussi, et un pull en laine rayé des deux mêmes couleurs.

Mais la Brume ne semblait pas vouloir préciser pourquoi elle avait fait ça. Au lieu de ça, une voix désincarnée hurla soudain :

« UN MOT ! »

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Le temps et mon humeur ont peu de liaison ; j'ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi.


-Blaise Pascal.
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Charlie Fontaine
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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Jeu 4 Fév - 19:31

Charlie aimait bien les rubans ; de temps en temps, en général pour casser un ensemble trop masculin, ou pour sophistiquer au contraire une tenue très décontractée. Mais l'heure n'était pas aux élucubrations vestimentaires, n'est-ce pas ? en tout cas c'est ce que pensait la canadienne tout en suivant, intriguée et légèrement hypnotisée, le ballet double des rubans rouge et gris autour d'elle.

Ah, ben si, en fait. L'heure était bien aux élucubrations vestimentaires. De quoi faire sourire notre fashionista. Oh, soyons clairs : si la Brume avait eu la fantaisie de la vêtir d'un charmant jogging jaune vif à pois mauves, elle aurait certainement trouvé ça beaucoup moins drôle. Mais là... euh... ben pourquoi pas. Mais pourquoi, au fait ? Non parce que, le jogging, elle aurait compris : petite Charlotte, tu te soucies trop de ton apparence, pour rentrer tu dois prouver que tu supportes les pires chocs vestimentaires, bla bla bla... Primaire, mais compréhensible.

Là... elle aimait bien le pull, elle aimait bien le kilt, elle aimait bien l'ensemble. C'était moins original à son goût que la salopette, mais elle aimait l'idée d'associer deux motifs différents appartenant à la même gamme de coloris, et se disait juste qu'elle devait justement avoir un petit foulard en mousseline blanche à fleurs rouges avec lequel elle aurait pu nouer négligemment ses cheveux, si ledit foulard ne s'était pas trouvé présentement au fond d'une des trois malles qui l'attendaient dans un garde-meuble à quelques kilomètres de là.

Charlie avait fini par conclure de cette péripétie que la Brume était juste une écossaise très à cheval sur les principes, et qui refusait à ce titre qu'un tartan écossais serve à faire autre chose qu'un kilt, lorsque "la voix" retentit. La fit sursauter ; ouf, talons plats. Oups, elle avait failli dire "okay", mais ferma les lèvres juste à temps. Ça aurait fait un mot, et pas un mot très intéressant. Un mot, bon sang ! Euh, euh...

Charlie n'était pas douée pour la spontanéité ; oh, elle avait beaucoup d'esprit, et donc un sens affûté de la répartie. Elle en avait fusillé plus d'un par une remarque assassine ; mais elle restait presque toujours dans l'apparence, voire le théâtral. Même avec sa famille. Même avec Esteban. Alors sortir la première chose qui lui sortait par la tête, ce n'était pas lui demander la chose la plus simple au monde pour elle. Un mot... mais elle en avait cent à la minute, au bas m... bref ! Elle en avait beaucoup qui lui passaient par la tête ! Des petits, des moyens, des gros, des subtils, des tendres, des drôles, des mignons, des dont elle aimait juste la sonorité, d'autres au sens très profond, des joyeux, des sans intérêt, des frivoles, des indiscrets, des sans queue ni tête, des qui n'existaient pas, des de circonstance... Un mot ? Rhaaaa, euh... allez !

"Tiptoe !" lâcha finalement Charlie, avec un large geste de la main. Plus exactement, elle le cria joyeusement, pour se mettre au diapason de l'étrange voix désincarnée qui le lui avait commandé.

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La Brume
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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Dim 7 Fév - 13:04

Charlie regretterait-elle son excentricité ? Peut-être bien.

Un chemin apparut soudain devant elle. Il était fait dans une sorte de parquet, un parquet qui ressemblait à celui d’une salle de danse par exemple et comme les chaussures de la jeune femme venaient, à coup de ruban de nouveau, d’être remplacés par des pointes rouges et grises, l’hypothèse semblait tenir le coup.

De fait Charlie ne pourrait avancer sur ce chemin, aller jusqu’au bout, que si elle se trouvait sur la pointe des pieds. A chaque fois qu’elle quitterait cette position, une vision horrible l’assaillirait, horriblement triste, d’un futur possible. Malheureusement pour elle, il y avait une difficulté, puisque à chaque tiers du chemin, un souvenir particulièrement drôle, comique, heureux, ferait irruption dans son esprit. Sa concentration serait donc mise à mal…

[Elle peut ne pas arriver au bout du chemin, mais c’est tout de même une épreuve faisable, le chemin n’est pas trop long, et elle ne doit affronter que trois souvenirs drôles, sans parler des visions tristes si elle redescend de ses pointes évidemment. Une fois arrivée au bout du chemin, les ballerines redeviendront des chaussures normales…]

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Charlie Fontaine
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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Mar 9 Fév - 0:04

« Ahlala, mais ça fait longtemps, dites donc ! » s'exclama Charlie en découvrant les chaussons de danse qui avaient remplacé ses (feu, sniff, quand même) bottines rouges. Elle ne put s'empêcher de rire, joyeuse et plutôt réjouie par l'idée que la Brume avait manifestement décidé de la laisser "écrire" une partie du scénario de sa propre quête. Elle était plutôt vive d'esprit et n'avait pas mis plus d'une seconde à comprendre que si on lui fournissait le kit ballerine, ce n'était pas pour avancer en faisant des galipettes. Elle se pencha gracieusement, pour serrer fermement, mais joliment, les longs rubans rouges autour de ses mollets. Ceci fait, elle taquina du bout du doigt la martre qui se tenait toujours dans sa capuche, pour qu'elle lui donne son avis.

« Très joli », bâilla Elzévir. « On peut... avancer ?

- Je m'demande si j'peux encore... »


Elle détacha lentement les boutons de son manteau, le posa délicatement à terre -martre comprise- et, très progressivement, s'éleva sur l'extrémité de ses pieds. Elle parvint ainsi à réaliser de très jolies pointes de danseuse, au prix d'une grosse grimace de douleur. Bien sûr, elle ne maintint la position qu'à peine une seconde, avant de s'écrouler, pantelante mais un sourire triomphant aux lèvres.

« Fiou !

- Tu peux pas arrêter deux minutes de faire l'intéressante ? »


Charlie lança un regard offusqué à la martre. Puis, très doctement, pointant un joli index rose dans sa direction, et calant son autre main sur sa hanche, elle expliqua, très professorale :

« Alors je vous ferais dire, monsieur Zev, que ceci est une quête, dont le but est d'être à terme acceptée sur la Lande ; autrement dit, le but est précisément de faire l'intéressante. »

Elle se pencha pour ramasser brusquement son manteau, et comme le daemon était à moitié sorti de sa capuche, il serait tombé à terre s'il n'avait eu le réflexe de planter ses petites griffes dans la laine du vêtement. Pour la peine, il fit mine de mordre le cou de Charlie, mais celle-ci n'en avait cure, ayant (enfin !) commencé à faire quelques pas sur le joli parquet ciré.

« I tip-toe down to the shore
stand by the ocean
make it roar at me
and I roar back
violently happy
'cause I... »


chantonna la demoiselle, en ne respectant à vrai dire pas beaucoup la mélodie de Björk, mais on ne pouvait pas avoir tous les dons, hein (et franchement c'est super compliqué, l'harmonie islandaise). Le chemin à parcourir étant encore relativement long, mais cela restait tout à fait surmontable : elle ne faisait plus autant de danse que dans sa jeunesse, loin de là, mais elle avait quelques restes, et il y avait d'autres manières d'entretenir sa souplesse (passons). Elle devait avoir parcouru, mine de rien, un petit tiers du chemin, et, bon, elle devait avouer qu'elle commençait à avoir un peu mal aux mollets, mais ça n'était pas non plus bien méchant.

Mais elle se figea tout à coup, sur ses pointes de pied, assaillie par... un souvenir. Une vision très précise d'un lieu qu'elle connaissait relativement bien, puisqu'il s'agissait de la chambre de son petit appartement à Norsken. Elle était dans son lit, endormie, nue, un bras sous la tête, et le drap légèrement repoussé dévoilant sa gorge et l'un de ses seins. Du haut de ses ballerines, Charlie ne put s'empêcher de sourire, parce qu'elle se trouvait plutôt belle, dans cette position, alors que, sommeil oblige, elle ne faisait même pas exprès ; et l'autre bonne nouvelle, c'était qu'Esteban était allongé à côté de la Charlie endormie, et la regardait, l'air pour le moins ému par cette charmante vision.

C'était pour le moins émouvant de voir l'homme qu'on aime vous regarder dormir. Mais à cette époque-là, Esteban et elle se réveillaient rarement l'un près de l'autre, et Charlie ne fut pas étonnée de le voir s'extirper tout doucement du lit, ne portant rien d'autre que son magnifique tatouage intégral. La Charlie endormie se renversa sur le ventre en poussant un grognement, offrant cette fois aux regards de son amant son dos, spectacle auquel il était visiblement tout aussi sensible, puisqu'alors qu'il avait attrapé son slip kangourou boxer pour l'enfiler, il se retourna à nouveau pour la regarder, un sourire énigmatique aux lèvres.

Sauf que, ce faisant, il ne regardait plus ce qu'il faisait, et mit les deux pieds dans le même trou du sous-vêtements. Et avant qu'il n'ait eu le temps de rétablir cette erreur, il perdit son équilibre et se retrouva par terre, dans une position passablement... ridicule. La Charlie du lit s'était brusquement réveillée ; celle de la quête l'accompagna dans un bruyant et très joyeux éclat de rire. Elle se dandina sur ses pointes, et, alors que le daemon martre ouvrait la gueule pour la mettre en garde, finit évidemment par poser la plante des pieds sur le sol. Une tout autre vision succéda alors à la précédente.

Déjà, elle ne se déroulait évidemment pas sur Norsken. Cela ressemblait plutôt à un genre de grande halle, un genre de foire aux livres ou quelque chose comme ça... Oui, c'était bien ça, un salon du livre. Il y avait pas mal de monde, mais le regard de Charlie fut attiré par une femme, assise derrière un des stands ; une très vieille femme, ou qui en tout cas avait mal vieilli, et se maquillait beaucoup trop dans l'espoir stupide de masquer les outrages du temps. Elle portait une robe rouge plutôt jolie en soi, mais qu'elle aurait précisément dû laisser à des femmes plus jeunes, qu'elle aurait pu mettre en valeur. Et cette risible vieille, malgré les rides, le maquillage et la coloration magique de ses cheveux en un blond cendré qui ne lui allait pas du tout, Charlie la reconnaissait pourtant du premier coup d'œil. Et évidemment, ça ne lui faisait pas franchement plaisir de se découvrir dans un état pareil, surtout si peu de temps après s'être trouvée si jolie.

La vieille regardait autour d'elle d'un air... morose. Elle semblait en dehors de l'agitation de la foule, celle-ci ne lui adressant évidemment pas de regard particulier, occupée à feuilleter les ouvrages sur les autres stands que celui où elle se trouvait, un stylo à la main, une pile de petits ouvrages devant elle. Soudain, une jeune fille d'une douzaine d'années surgit devant la vieille Charlie, dont le visage s'éclaira d'un sourire. Charlie la jeune sourit également, soulagée ; ah quand même ! Un jeune fan !

« Tu veux une dédicace, ma belle ? »

Cette question fit grimacer la jeune Charlie. Depuis quand est-ce qu'elle appelait les jeunes filles "ma belle" ? Est-ce qu'elle ne savait pas qu'il n'y avait rien de plus exaspérant, surtout de la part d'une... mocheté dans son genre ? Elle ne fut pas surprise de voir l'adolescente se reculer d'un air dégouté.

« Euh... j'cherchais Venus Flanaghan, ch'croyais qu'son stand était... hem, bref. »

Et précipitamment, elle s'éloigna de la vieille, laissant deux Charlies totalement abasourdies par le choc.

La vision s’évanouit, Charlie avait les pieds toujours posés bien à plat sur le sol. Mais alors que se dessinaient déjà les murs sombres de la suivante, elle eut le réflexe de tendre les mollets et de relever les jambes, les dents serrées ; elle était un peu pâle, et une petite ride s’était plissée au milieu de son front, juste au-dessus de son nez. Elle inspira un coup, et, comme Elzévir se frottait tendrement contre sa nuque, elle eut un petit sourire.

« Poursuivons. »

C’était une jeune femme courageuse, notre Charlotte. Et au fil de ses petits pas sur la pointe des pieds, elle retrouva peu à peu sinon toute sa bonne humeur initiale, du moins l’air nonchalant qui pouvait aller avec. Et elle parcourut ainsi le deuxième tiers du parquet, non sans demeurer cette fois sur ses gardes. Elle était intelligente, oui, voire méfiante, mais pas spécialement douée en mathématiques, et elle ne se doutait donc pas que ce serait à ce stade exact de son cheminement qu’une seconde vision l’assaillirait. Elle chancela donc, véritablement surprise, mais sa vigilance lui permit de se rétablir sur la pointe des pieds.

« Non mais ! » lâcha-t-elle fièrement, alors qu’autour d’elle s’étaient déjà refermés les murs… de son enfance. Des années s’étaient passées depuis qu’elle avait quitté les murs, d’un rouge légèrement passé, de cette petite chambre. Elle y avait vécu à temps plein jusqu’à ses onze ans ; puis y était revenue pour les grandes vacances, jusqu’à 17 ans, le temps de faire ses études, et, accessoirement, de devenir célèbre. Alors jeune adulte, ou vieille adolescente, elle n’avait plus vraiment la tête à s’enfermer entre ces quatre murs, déjà elle arpentait les cocktails et les soirées dont elle était, évidemment, la reine. Une bien agréable période, mais la Charlie qu’il lui serait donnée de voir, cette fois, était bien plus jeune que ça. Six ans ? huit ? dix ? Elle n’était pas docteur ès gosses, n’avait pas de jeune nièce, et avait donc du mal à évaluer son âge approximatif. Elle avait les cheveux longs, noués en deux longues tresses à l’indienne, et portait un jean et une mignonne petite chemise canadienne à broderies blanches façon cowgirl ; mais ça ne l’avançait pas à grand-chose, elle ne se souvenait pas ne pas avoir été coquette. Et elle était en train… de griffonner dans son carnet secret, si c’était pas trop mignon trop chounet, ça ! De quoi faire sourire, attendrie, la Charlie adulte (ou à peu près), mais pas non plus s’esclaffer à en tomber à la renverse. Où la Brume voulait-elle en venir ?

Sblam ; la porte s’ouvrit en coup de vent, et un adolescent aux cheveux châtains, retenus en une petite queue de cheval sommaire, déboula dans la chambrette.

« Couvert, Charl… Ohoo, qu’est-ce que c’est que ça ? »

Vif comme l’éclair, il attrapa le carnet avant que Charlie n’ait pu l’en empêcher.

« Détritus ! » s’exclamèrent-elles toutes deux. Ayez des grands frères, je vous jure.

Ah, sur le coup, la scène qui suivit n’avait pas été très appréciée par la Charlie gamine, qui tirait frénétiquement sur ses tresses –signe manifeste de son énervement- tandis qu’Owen récitait les moments les plus croustillants de sa prose. Mais en redécouvrant ce souvenir plus d’une dizaine d’années plus tard (à vue de nez), la même Charlie trouvait ça à la fois tendre, mignon, et assez rigolo. Oh, son frère demeurait un insufférable salopard sans nom, mais les passages qu’il citait étaient drôles, et la scène était quand même teintée d’une certaine tendresse, supplications et menaces de la jeune Charlotte comprises. En s’écoutant égrener une liste de supplices variés, elle se dit que déjà à l’époque, elle avait décidément une imagination fertile. Ceci dit, même si Owen semblait pour sa part frôler l’hilarité, elle se tenait, elle, toujours fermement juchée sur la pointe de ses pieds. Non mais ! La Brume l’avait visiblement sous-estimée, hé, hé !

Et juste lorsqu’elle se disait cela, elle se souvint ; elle sut de quoi était fait ce souvenir, ce qui allait arriver.

« Ah non ! C’est pas du jeu ! »

Elle serra les poings, mais oui, Owen refermait bel et bien le carnet d’un air trop nonchalant pour être honnête ; planque-toi, Charlie ! Planque-toi ! Non de dieu, mais quelle tarte ! La petite fille s’était penchée pour attraper le carnet en question, mais au dernier moment, Owen la renversa sur le lit pour lui administrer ses terribles chatouilles, lui pinçant les hanches, l’endroit où elle était évidemment le plus sensible. La Charlie adulte fut elle-même prise d’un horrible fou rire, et elle eut beau sautiller de son mieux d’un pied sur l’autre, demandant vainement grâce à Owen en même temps que le jeune souvenir d’elle-même, elle finit bel et bien au bout d’une quinzaine de secondes par effleurer le sol du talon.

« Non ! »

Mais c’était trop tard ; les murs s’évanouirent, leur couleur rouge comme une promesse de sang, de larmes et de sueur. Hem, elle s’emballait peut-être, soit. Mais ça n’allait pas être drôle. Elle avait relevé presque aussitôt le pied, son talon avait à peine effleuré le sol, mais c’était trop tard, et la vision gagnait lentement mais sûrement en précision. A présent, elle pouvait deviner, aux descriptions qu’en avait faites Anton dans ses lettres, qu’elle se trouvait sur Sywhaîd. Elle pouvait voir les barraques de bois et de pierre de part et d’autre de la route, quelques-unes allumées et dispensant une lumière faiblarde. Hum, l’ami d’Esteban leur avait aussi précisé que les habitants du coin étaient loin d’utiliser autant la magie que sur l’île de Norsken. Une silhouette sombre se détachait de la pénombre, qui avait effectivement préférer s’emmitoufler d’un élégant manteau bleu marine, dont la mince ceinture rouge cintrait quand même sa taille, plutôt que d’utiliser un bête sort de réchauffement. Or il allait précisément de soi, étant donné le manteau – et les collants rouges- que la femme en question savait très bien réaliser le sort en question, puisque ce ne pouvait être que Charlie elle-même. Une Charlie plus vieille, assurément, mais de combien d’années, elle n’était pas capable de le dire avec précision, dans cette quasi obscurité.

A priori, elle était quand même nettement moins décrépie que dans cette glaçante vision du salon du livre. Et à présent que cette Charlie-là approchait d’une petite maison illuminée, celle qui portait des ballerines lui donna approximativement 40 ans, peut-être jusqu’à 50 si elle était bien conservée. Pas plus, mais pas moins non plus. Elle avait plutôt bien vieilli, dans l’absolu, mais notre jeune demoiselle ne pouvait s’empêcher de porter ses yeux sur le cou de la vieille Charlie, sur les pattes d’oie au coin de ses yeux, de trouver sa silhouette un peu lourde… Oui, objectivement, elle restait assez belle, mais elle n’avait simplement plus vingt ans. Et c’était assez douloureux, presque plus encore que de s’être vue franchement moche, la première fois : parce qu’objectivement, Charlie ne voyait pas, pour le coup, comment elle aurait pu être plus « belle », compte tenu de son âge. Cette apparence-là serait probablement le mieux qu’elle pourrait réussir à conserver, et… eh bien, ce n’était pas suffisant. Elle était quand même vieille.

Comme cette bien décevante vision d’elle-même frappait quelques coups à la porte, notre jeune élégante, le cœur serré, se demandait comment Esteban pourrait vouloir encore d’elle, dans quelques années. Et devinez qui apparut derrière la porte, lorsqu’elle s’entrouvrit ? Grand, musclé, tatoué, et, pour le coup, plutôt favorisé par le « poids » des années ? Qui sinon son Esteban, assurément plus vieux donc, lui aussi, mais d’une manière qui lui avait profité. Les femmes et les hommes n’étaient clairement pas égaux sur ce point. Dire qu’il avait quinze ans de plus qu’elle ! Ironie du sort, mais était-ce vraiment un hasard ? il était torse nu, quelques cheveux blonds légèrement collés sur son front, ce qui lui donnait un aspect un peu « sale » et très sexy. Charlie avait du mal à ne pas lui sauter dessus, version jeune ou vieille. Et cette dernière commença à murmurer à Esteban, si bas que la vraie Charlie n’arrivait pas à distinguer les mots prononcés ; elle entendait en revanche le timbre un peu rauque qu’elle avait parfois quand elle n’avait pas assez dormi, son ton légèrement suppliant… Pathétique. Tant qu’à faire, autant utiliser des termes précis. Et Esteban, qui la regardait de cet air si… ennuyé. Pas méchant, et, d’une certaine manière, relativement compatissant, mais clairement pas ému par ce petit numéro effectivement ridicule.

« Ecoute, Charlotte », fit finalement l’Argentin, en passant sa main contre la joue de son ex-amante. « Je t’aime toujours beaucoup, je te l’ai déjà dit, tu restes une bonne amie et… une autre fois, peut-être. Mais ce soir… désolée. J’ai besoin de… »

Il semblait hésiter ; il ne voulait visiblement pas lui faire de peine, mais d’un autre côté, cette visite paraissait clairement inopportune. Et il n’avait pas envie du tout de passer des heures avec cette gentille, mais pas très séduisante, Charlie. Leur passion, comme tant d’autres, n’avait pas résisté à l’usure du temps. « J’ai besoin d’autre chose.

- … de chair fraîche.»


Il soupira, l'air mi exaspéré, ni navré ; Charlie ne pouvait décidément pas s'empêcher de tout (mélo)dramatiser. Il était évident qu'Esteban ne s'était pas fatigué de Charlie sur un plan uniquement physique.

« Appelle ça comme tu veux. »

La porte s’évanouit, comme le reste de la vision, avant même qu’Esteban ait terminé de la refermer. Et cette fois Charlie n’était plus du tout fièrement dressée sur la pointe des pieds. Elle n’était même plus debout, mais assise, tassée sur elle-même, à sangloter. Elle serait certainement restée là facilement plusieurs minutes, si Elzévir n’avait pris sur lui de lui mordiller les mollets, d’abord doucement, puis en enfonçant un peu plus profondément ses petites, mais très pointues canines. Charlie se redressa vivement, après une morsure qui laissait de petits points roses juste au-dessus de sa cheville.

« Arrête-ça ! C’est bon ! » hurla-t-elle au daemon, en se mettant effectivement sur la pointe des pieds, mais sans qu’on puisse cependant en conclure qu’elle allait parfaitement bien. Sa respiration était haletante, ses poings serrés, ses joues couvertes de larmes. Mais Charlie était une battante, courageuse, têtue, et qui n’aimait pas perdre. Ce foutu parquet, elle allait en venir à bout. Et sur la pointe des pieds, elle se mit à courir, ignorant totalement le fait que cette course folle appuyait davantage sur ses orteils, et lui faisait par conséquent plus mal que si elle avait marché à allure normale. De même, comme elle arrivait presque au bout du chemin, une vision l’assaillit, les murs d’un théâtre l’entourèrent, mais elle ferma les yeux et continua de courir, en se concentrant sur la sensation douloureuse du parquet cognant contre ses orteils (ou l'inverse ?). Elle savait où se trouvait ce théâtre, elle se souvenait d’avoir vu en vrai ce comique tellement drôle que, malgré elle, elle était à deux doigts d’attraper un fou rire, rien qu’à se souvenir d’un de ses sketches à cause duquel, sur le coup, elle avait bien failli se faire pipi dessus de rire. Un cadeau que lui avaient fait ses parents, lors de son dernier séjour chez eux, avec Esteban. Charlie riait, mais courait toujours sur la pointe des pieds, et elle était encore emportée par son élan alors que, sous ses demi-pointes, le parquet de la salle de danse avait enfin disparu.

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La Brume
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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Mer 10 Fév - 14:49

Soudain, Charlie fut arrêtée dans son élan, avec une sorte de douceur ferme. La Brume fut celle qui l’arrêta, et l’assit d’autorité sur une sorte de banc en métal magnifiquement ouvragé, où elle put reprendre son souffle, tandis que ses chaussons de danse se transformaient de nouveau en bottines. La Brume la laissa tranquille pendant quelques temps, juste le temps qu’il lui fallait pour reprendre ses esprits, et son souffle. Finalement, une voix retentit derrière elle.

« Bravo Charlotte. Pas mal du tout… »

La voix était une voix qu’elle connaissait bien. Ou plutôt, y ressemblait. Il s’agissait de la voix d’Esteban, mais avec quelque chose de changé. Il passa par-dessus le dossier du banc et s’assit à côté de Charlie, les pieds posés sur le banc et son beau derrière posé sur le dossier. Il portait un simple jean bleu foncé et un pull en laine rouge, magnifique, qui faisait ressortir ses yeux bleus… Sauf que ça n’était pas ce qui perturberait Charlie. De fait, c’était Esteban, mais un Esteban différent de celui qu’elle connaissait. Beaucoup plus jeune. Cet Esteban-là était même plus jeune qu’elle. Il devait avoir dans les dix-huit, dix-neuf ans, quelque chose comme ça. Il était déjà beau, déjà bien batti, musclé et sûr de lui. Mais il n’avait pas cette expérience qui transpirait à chacune de ses paroles. Il n’avait pas encore fait le tour du monde. Et il était encore plus feu que glace. Il sourit et dit :

« Je suis l’Esteban des amours passées. Pas mal, non ? »

Il fit un clin d’œil à Charlie. Cet Esteban-là avait une attitude moins froide, moins posée, plus proche peut-être de ce que Charlie était.

« J’imagine que tu t’attends à me voir apparaître… » intervint une seconde voix.

A quelques pas de là, du côté de Charlie, adossé à un lampadaire qui allait très bien avec le banc (un lampadaire qui n’avait pas existé quelques fractions de seconde) se trouvait Esteban. Cette fois, le même Esteban que Charlie avait quitté quelques minutes plus tôt. Un Esteban tatoué des pieds à la tête, vêtu d’un beau costume vert très foncé, avec tout ce qui allait avec le vrai Esteban.

« Je suis l’Esteban des amours présentes… »

Il sourit, et son sourire était plus ironique que celui du premier Esteban. Il y avait aussi dans son regard cette flamme qu’il avait toujours lorsqu’il regardait Charlie, celle qui donnait l’impression qu’il allait se jeter sur elle, quel que soit le moment. L’Esteban plus jeune ne l’avait pas, cette flamme, il était un peu plus réservé, sans doute, et sûrement trop jeune pour voir en Charlie ce que l’Esteban actuel voyait en elle.

« Quant à moi… »

La voix était plus grave encore, et un peu plus ironique. Devant elle, pour la seconde fois de la journée, Charlie avait soudain un Esteban d’une trentaine d’années de plus. Toujours très beau, malgré les rides et les années. Il avait un de ces physiques qui vieillissaient bien, un physique qui continuait à vous attirer même passé soixante ans. Il sourit et ajouta :

« Et bien… Je suis l’Esteban des amours futures… »

« Par lequel vas-tu commencer ? » demanda le plus jeune des Esteban.

Quand Charlie choisirait, l’Esteban en question l’embrasserait, et, telle une Scrooge beaucoup plus féminine, elle se retrouverait à observer une scène de ses amours, passées, futures ou présentes. Seulement, à son retour, elle devrait encore choisir, car elle devrait voir les trois scènes. A la fin, l’Esteban le plus âgé lui demanderait :

« Que tires-tu comme conclusion ? En quoi ce voyage Scroogesque peut-il bien être utile ? »

La réponse serait déterminante.

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Charlie Fontaine
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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Mar 16 Fév - 23:32

Charlie était bien contente ; bien contente de s'en être sortie ; bien contente de pouvoir s'assoir sur ce banc bienvenu, et pour finir, bien contente aussi de retrouver ses chères bottines écarlates, moins originales mais tout de même plus confortables que les ballerines rouges et grises contre lesquelles la Brume les avait troquées le temps de traverser la salle de danse. Il y avait un scénario à cette Quête, mais Charlie, pour cette fois, ne rechigna pas à le respecter et s’assit donc pour masser ses mollets légèrement douloureux, lorsqu'elle entendit une voix derrière elle. Une voix bien connue ; pas exactement celle de "son" Esteban, mais le temps qu'elle remarque vraiment la subtile différence, elle avait de toute façon tourné la tête en direction de la voix et découvert qu'effectivement, la version qu'elle en avait devant les yeux était en fait beaucoup plus jeune, d'où le timbre très légèrement différent par rapport à son cher et tendre authentique.

Et il était déjà très beau, sexy. "Pas mal", ouaip, on pouvait dire ça. Elle émit un petit rire, ne pouvant de fait prétendre être insensible au charme d'un Esteban vingtenaire. Il avait un côté plus "sanguin", moins froid que celui qu'elle connaissait. Bien sûr, à l'usage, l'alchimie qui existait entre elle et le plus froid trentenaire avait quelque chose de magique et d'inégalable, mais jusqu’alors, Charlie avait toujours été plutôt attirée, en règle générale, par les gens plus... expansifs, disons. Alors oui, là, au premier abord, il ne lui déplaisait pas du tout, le jeune Esteban.

Histoire de lui rappeler la différence qui pouvait exister entre une attirance forte mais ponctuelle et un amour profond et déraisonnable, une seconde voix intervint, et un Esteban très semblable à celui qu'elle venait de quitter (et d'embrasser sauvagement) à l'entrée de la Brume rejoignit le premier. Charlie avait beau savoir qu'il ne s'agissait que d'apparitions, l'illusion était très réussie, et son estomac fit une cabriole lorsqu'il la couva de ce regard si particulier, qui lui donnait toujours la délicieuse impression qu'il allait se jeter sur elle. Deux Estebans à moins de trois mètres, ça commençait à faire beaucoup pour son petit cœur sensible.

Pour autant, Charlie ne fut pas tellement étonnée de voir surgir un troisième spécimen. Oh, elle n'avait pas une connaissance phénoménale de la culture celte, mais un Esteban du passé, un du présent... il n'était pas nécessaire d'être un écrivain génial, ni même un tant soit peu talentueux, pour deviner que celui du futur allait apparaître à son tour. Pas vraiment surprise, donc, mais quand même à nouveau tourneboulée par le fait qu'un sexagénaire parvienne à être lui aussi à ce point séduisant, Charlie salua le troisième et dernier arrivant d'un léger sourire, un plus réservé que celui qu'elle avait offert aux deux premiers. L'épreuve qu'elle venait de traverser était un peu trop fraîche dans son esprit, et même si elle avait bien compris qu'il s'agissait d'épreuves, de visions, elle ne pouvait s'empêcher d'associer ce nouvel Esteban du futur à celui qui lui avait, quelques minutes plus tôt, joué une scène pour le moins humiliante.

Enfin ; c'était passé, hein ? Ce n'était rien d'autre qu'un futur qu'elle ne laisserait pas arriver. Pour l'heure, elle avait trois erzatz scroogiens de son amoureux, autant dire que ce ne pouvait pas être le moment le plus pénible de sa Quête. Bah oui, elle avait forcément fait le lien avec le bouquin ; ça faisait partie des trucs qui avaient bercé son enfance : avec une mère professeur de littérature anglaise, ç'aurait quand même été assez improbable qu'elle y "échappe". Toujours assise sur le banc, entourée des trois plus ou moins jeunes gens, Charlotte s'étira donc souplement, son regard naturellement malicieux glissant de l'un à l'autre, pour finalement se poser sur le premier -celui qui lui avait demandé par qui elle voulait commencer. Elle n'était pas stupide ni naïve, et savait qu'elle n'avait pas fait que des choses adorables dans sa vie. Elle savait que ce qu'elle verrait ne serait pas forcément joli, joli ; mais elle n'avait pas peur pour autant. Et même si ça avait été le cas, elle se serait efforcée de ne pas le montrer.

"Scrooge, mh ? C'est un classique ; je suppose que je me dois de respecter la tradition".

Et, avec un sourire ravissant, qui n’aurait pas laissé de marbre le véritable Esteban, elle fit du bout du doigt signe au plus jeune de ses interlocuteurs d'approcher. Celui-ci s'exécuta. Et, à sa surprise, il leva les jambes pour s'accroupir au-dessus d'elle, une jambe de part et d'autre des siennes.

"Qu'est-ce que..." fit-elle, déstabilisée mais pas forcément de façon très désagréable. Quel que fut son âge, Esteban était fichtrement attirant. Elle s'était plusieurs fois demandé ce qu'elle aurait pensé de l'Argentin si elle l'avait rencontré plus jeune ; maintenant, elle connaissait en partie la réponse : elle tendit presque malgré elle le cou en voyant le juvénile visage se pencher vers elle. Elle n'eut qu'un bref mouvement de recul, avant de se laisser embrasser sans déplaisir. Allons allons, il n'y avait pas tromperie, c'était une illusion, un ectoplasme ; et d'Esteban lui-même, par-dessus le marché. Elle rouvrit les yeux au bout de deux délicieuses secondes, les plongea aussitôt dans ceux de l'Argentin en passant distraitement un index sur ses lèvres. Mmh, déjà passablement doué, le jeune Baban. Il était déjà debout, et elle fit aussitôt de même. Si elle s'était retournée, elle aurait vu que le banc avait déjà disparu, mais regarder en arrière n'était pas vraiment dans sa nature. Ceci dit, en l'occurrence, son passé était bel et bien devant elle. Son Virgile personnel la prit par le bras, et écarta de sa main restée libre les pans de brume devant eux.

« Ouh. C'est... un peu embarrassant », fit-elle en haussant un sourcil, mais sans pour autant se départir d'un petit sourire malicieux. A vrai dire, elle était beaucoup plus amusée par la situation que véritablement gênée. Allons, ce n'était même pas le vrai Esteban qui était à côté d'elle. Et quand bien même, le sexe n'avait jamais été un sujet qui les avait embarrassés ni l'un, ni l'autre. Ils savaient bien l’un comme l’autre qu’ils avaient eu d’autres expériences avant de se rencontrer. Et Charlie n'était pas romantique au point de conférer à son dépucelage un caractère "sacré" particulièrement cher à son cœur. Comme le prouvait d'ailleurs la scène à laquelle, précisément, ils assistaient. Et dont vraiment, il valait mieux rire.

Tels qu’ils étaient placés, ils avaient une vue plongeante sur le lit où était allongée une Charlie de 15 ans à vue de nez, un type brun s’affairant au-dessus d’elle. Le moins qu’on pût dire, c’est que ça n’avait pas l’air d’être l’extase totale. Elle semblait s’ennuyer, attendre que l’étalon ait fini sa petite affaire. De temps en temps, son visage se contractait même légèrement sous le coup de la douleur. Elle finit par repousser doucement, mais fermement, son amant, qui se retrouva ainsi allongé à son tour sur le dos, tandis qu’elle se redressait pour le chevaucher.

« Bon, ça suffit, laisse-moi faire », soupira-t-elle, avant de prendre effectivement « les choses » en main. Pendant les quelques minutes durant lesquelles elle frétilla au-dessus du jeune homme, la véritable Charlie demeura immobile, les bras croisés, et ce petit sourire ironique aux lèvres, se contentant de glisser de temps en temps un regard en coin à Esteban. La situation semblait un peu plus agréable à la Charlotte dans le lit, qui poussait quelques discrets gémissements. Rien à voir, cependant, avec son compagnon, qui semblait avoir plus ou moins perdu le contrôle. Plus que quelques petites secondes, il agrippa les hanches de son amante, avant de se laisser retomber, comme épuisé, sur le lit. En l’honneur de cet exploit, la Charlie debout à côté d’Esteban applaudit en riant, tandis que celle du lit se dégageait proprement, pour se laisser glisser hors du lit. Elle souriait tranquillement. Faisant le tour du lit, elle alla poser un chaste baiser sur le front de l’étalon, tout en le remerciant laconiquement. Celui-ci, passablement surpris sans doute par le manque d’enthousiasme de la demoiselle, se redressa légèrement. Il la regarda enfiler sa robe d’un air passablement ahuri.

« Je… Charlie, tu… tu t’en vas ?

- On a fini, non ?

- …

- C’était super. Merci. »


Elle attrapa ses chaussures, ses sous-vêtements, et quitta la pièce. Dans le lit, l’ahuri fourra soudain sa tête entre ses mains, et fondit en larmes. Durant encore quelques secondes, Charlie et le jeune Esteban restèrent là, à le regarder et l’écouter sangloter. La Canadienne n’était pas une horrible mégère insensible, et ne pouvait prétendre que cette scène lui fît particulièrement plaisir. Elle avait toujours les bras croisés, mais ne souriait plus, lançant à son guide des regards plus insistants qui semblaient lui demander combien de temps ils devraient rester là. Finalement, elle soupira et décroisa les bras.

« Je pouvais pas deviner que ça le mettrait dans cet état », admit-elle avec une petite moue légèrement agacée. Esteban se tourna enfin vers elle, et sourit. (Fichu sourire)

« Pourquoi tu as couché avec lui ? » demanda-t-il d’un ton dénué de la moindre nuance de reproche, simplement curieux.

« Bah… il était sympa et… plutôt mignon. Bon, là, il n’est… pas trop à son avantage, mais j’t’assure qu’il était pas mal ; en plus il avait un écureuil, et Zev trouvait ça…», commença Charlie avec légèreté. Mais il lui suffit de regarder à nouveau Esteban, qui n’avait pourtant pas manifesté la moindre réaction, pour comprendre que ça ne suffirait pas, que s’étendre sur les penchants d’Elzévir n’était pas le but de sa question. Non, il fallait vraiment répondre à ce qui était une vraie question. Elle hocha donc plus gravement la tête.

« Je voulais que ce soit fait, c’est tout. Je savais que ce serait pas forcément agréable, alors je voulais qu’ce soit, disons, un type gentil qui s’en charge. Qui essaierait de pas me faire mal, et qui irait pas se vanter partout après. Il me tournait autour depuis des mois… j’ai rien fait d’mal ! J’lui ai jamais dit que j’voulais qu’on finisse nos jours ensemble, et c’pas comme si ça avait été une corvée, non plus ! » conclut-elle, en souriant joyeusement. Ce n’était pas non plus comme si ce type s’était suicidé après ça.

Son guide ne répondit rien. Il se contenta de passer à nouveau la main devant lui ; la brume se reforma devant eux, et les sanglots se turent. Puis les deux autres Estebans réapparurent. Ils s’étaient assis sur le banc, dans la même position décontractée, légèrement penchés en avant, les mains croisées entre leurs jambes légèrement écartées. Une position que le véritable Esteban adoptait souvent, et qui, curieusement, ne dissimulait pas sa grande taille. Ils étaient mignons, tiens, tous les deux, à l’attendre comme ça. De quoi rendre complètement le sourire à Charlie. Repoussant joyeusement son premier guide du plat de la main, elle s’approcha du suivant d’un air gourmand, se campa devant lui, lui prit la main pour l’aider à se lever du banc. Ceci fait, elle lui sauta littéralement au cou pour lui offrir un de ces baisers de cinéma dont ils avaient le secret.

Quand ils desserrèrent enfin leur étreinte, ils se trouvaient devant une porte qui valut à Charlie une exclamation de surprise. Elle se tourna vers Esteban. Lui fit un clin d’œil.

« Ahaa ! L’antre mystérieux ! » s’exclama-t-elle avec un soupçon de grandiloquence, avant d’ouvrir, sans hésitation, la porte du bureau de Janice, son agent littéraire.

Un endroit qu’elle connaissait plutôt bien, même si depuis plusieurs années, elle ne s’y rendait que par intermittence, lors de ses rares retours au pays. Le véritable Esteban n’y avait quant à lui évidemment jamais mis les pieds, et ne les y mettrait sans doute jamais. C’était donc plutôt amusant de voir son incarnation caser son grand corps au milieu de la paperasse dans laquelle Janice avait son nid. Un bien petit cocon pour une éditrice de sa trempe, mais Janice avait toujours aimé les espaces petits… et encombrés, donc. Le bureau servait essentiellement d’entrepôt à piles de manuscrits ; il y avait des bouquins dans tous les coins ; et pour l’heure, la propriétaire des lieux était assise au milieu d’une demi-tonne, au moins, de courrier.

C’était une petite femme blonde d’une quarantaine d’années, aux cheveux courts et au visage de musaraigne, que Charlie n’avait jamais vue que vêtue d’un tailleur pantalon noir très strict, qui laissait bien peu supposer sa fantaisie habituelle. Cette fois ne faisait pas exception. Surprise dans son intimité, Janice était tout à fait égale à elle-même, déchirant les enveloppes avec des gestes vifs, les lisant plus rapidement encore avant de les jeter dans un grand sac poubelle, en poussant de temps à autres un soupir exaspéré ou un petit rire amusé. Dans ces cas-là, en général, la lettre n’atterrissait pas dans le sac poubelle, mais dans un carton de taille bien moindre. C’étaient les lettres dont Janice estimait qu’elles pourraient intéresser vraiment leur destinataire, ou à tout le moins l’amuser, l’intriguer, susciter d’une quelconque manière son intérêt. Toutes les enveloppes en question portaient le nom de Charlie Fontaine, voire Charlotte (mais ces dernières étaient jetées par principe dans le sac poubelle avant même d’être ouvertes ; Janice connaissait très bien son auteur). Ce n’était pas très étonnant : après tout, c’était sa quête, non ? Elle était l’héroïne du jour. Une héroïne plutôt flattée de voir qu’elle recevait encore autant de courrier alors que la publication de son dernier roman ne datait pas de la veille. Ceci dit, peut-être bien que les « amours présentes » étaient à prendre au sens très large, et que la scène en question avait en fait eu lieu plusieurs mois auparavant.

Esteban s’était assis dans un coin, entre deux piles de cartons remplis de bouquins. Charlie quant à elle furetait dans le petit espace, tournicotant autour de Janice, pour ne rien perdre de la scène. Est-ce que les amours présentes qui devaient l’éclairer étaient celles liant un écrivain à ses fans ? Cela l’aurait quand même étonnée : elle aimait bien répondre aux lettres que Janice lui envoyait, mais ce n’était pas non plus fondamental dans sa vie, et cela ne l’avait pas perturbée de ne pas donner d’adresse à Janice au moment de partir avec Esteban pour Sywhaîd. Elle n’imaginait pas non plus que le scrooge l’ait amenée là pour voir l’amour que Janice lui portait. Bien sûr, elles étaient davantage qu’agent et écrivain, mais Charlie le savait déjà ; elle était relativement émue de voir le travail que la petite blonde réalisait pour elle, sans laisser quiconque le faire à sa place, mais Janice était connue pour être extrêmement proche de ses auteurs, et elle faisait certainement de même avec les autres. En somme, il n’y avait rien de bien surprenant dans cette scène, si sympathique fût elle.

Du moins jusqu’à ce qu’une des lettres attrapée par Janice rende un petit bruit sec, comme un jeu de voyage, lorsqu’elle la secoua à son oreille. Blonde et brune froncèrent simultanément le nez, et la première déchira l’enveloppe pour en extirper une liasse de feuillets de papier beige et une… cassette audio. Charlie esquissa un sourire.Elle se glissa derrière Janice pour apercevoir ce que pouvait bien écrire quelqu’un qui envoyait des antiquités pareilles. Mais l’agent lisait le nez quasiment au papier, et beaucoup trop rapidement pour Charlie, qui renonça finalement et alla rejoindre Esteban.

« Qu’est-ce que ça dit ? » chuchota-t-elle, manifestement aussi curieuse que son daemon martre qui, sans façons, continuait de bondir et sautiller autour de Janice en attendant qu’elle ait fini la lettre. Mais Esteban lui dit d’un ton paisible de patienter, en passant tendrement sa main sur son mollet nu. Un geste qui aurait pour le moins distrait Charlotte en temps ordinaire, mais pour l’heure elle gardait les yeux rivés sur le visage de l’agent, qui paraissait tendu par la concentration, comme lorsqu’elle et Charlie se lançaient dans une discussion vraiment poussée, que ce soit sur la création ou n’importe quel sujet un tant soit peu philosophique.

Enfin – ENFIN ! – Janice se leva, ayant achevé la lecture des feuillets. Elle se dirigea vers une étagère recouverte de paperasse, et, après avoir soulevé quelques piles, extirpa finalement de l’une d’elles un vieux lecteur CD – cassettes. Elle introduisit énergiquement celle qu’elle tenait à la main dedans, puis appuya sur le bouton de mise en marche.

Voir le Fichier : 04_Joue_joue_joue.wma

Le lecteur crachota quelques instants, puis quelques notes de guitare très douces remplirent tout à coup le petit espace. Une voix masculine s’éleva ensuite. Charlie était capable de reconnaître que la chanson était en français, mais pas d’en comprendre le sens général. Janice quant à elle était penchée sur le dernier des feuillets, leur auteur ayant visiblement pris le soin de noter la traduction en anglais de la chanson.

La musique était douce ; pas à proprement parler triste, ni même mélancolique, mais elle remplissait la pièce d’une quiétude imperceptiblement douloureuse. Pas vraiment le genre de musique que Charlie écoutait d’ordinaire, même si elle trouvait ça joli. Seulement pour l’heure, elle était surtout concentrée sur les paroles, tâchant assez vainement de rassembler les quelques bribes de français qu’on avait tâché de lui inculquer dans sa plus verte jeunesse. Lorsque la chanson s’acheva, elle voulut réessayer de lire par-dessus l’épaule de Janice, mais celle-ci avait froissé le feuillet. Elle se dirigeait vers le lecteur de cassettes… et s’immobilisa tout à coup. Pas de façon naturelle, mais comme mise sur pause. De fait, derrière elle, Esteban avait étendu la main, et il souriait, complice, à Charlie.

« Tu as réussi à comprendre les paroles, Charlotte ? »

Elle fit non de la tête, tout en retrouvant un sourire qui ne masquait pas le fait qu’elle demeurait très intriguée.

« J’ai compris que ça parlait de joues, de nuit et de jour… après ça, j’ai un peu décroché, j’avoue », sembla-t-elle s’excuser, avec un haussement d’épaules tout à fait adorable. Esteban semblait d’ailleurs sous le charme, et il sourit à son tour.

« Pas de joues, non ; c’est « joue » du verbe « jouer » ; je te la remets, et tu as droit à la traduction, cette fois. »

Il se leva, saisit dans la main figée de Janice le feuillet qu’elle avait froissé, qu’il remit à Charlie. Tandis qu’elle le défroissait fébrilement, il avait rembobiné la cassette, et l’avait remise en marche. Elzévir avait lestement grimpé sur l’épaule de sa maîtresse pour lire avec elle.

Tu joues, joues, joues nuit et jour, jour et nuit
Comme sur une scène tu joues, joues ta vie
Tu joues avec les autres comme des figurants flatteurs
Qui sont tout juste bons pour vous mettre en valeur.
Et si de temps en temps tu veux calmer tes envies
Tu dis : "C'est moi qui mène, c'est moi qui choisis"
Et quand ils ont rempli leur besogne animale
Tu les jettes avec dégoût comme on jetterait son journal.
Quand ils deviennent gênants, quand ils deviennent trop fous
Comme la Reine dans Alice, tu cries : "Tranchez le cou !"
Mais le grand amour, il faut l'avoir connu
Tu en as trouvé un, mais impossible bien entendu.
Tu l'entretiens à coups d'soupirs, à coups de pleurs
Mais comme tu aimes le drame, tu trouves ton compte dans le malheur
Ça te donne du mystère pour tous ceux qui t'entourent
Et tu peux dire tout haut que tu connais le grand amour.
J'crois qu'je peux prédire même n'étant pas prophète
Qu'un jour ou l'autre, ça va te tomber sur la tête
Le réveil sera pénible, ma chatte, ma jolie
Ce jour-là quand le charme sera parti.
Mais, en attendant, continue c'n'est pas encore trop tard
Tu es belle tu plais toujours même s'il te faut un peu de fard
Vas-y joue, joue, joue, fais pleurer, fais souffrir
Y en aura toujours, pour applaudir.


Esteban retira délicatement le feuillet des mains de Charlie à la fin de la chanson ; elle paraissait aussi figée que Janice. Mais elle sembla reprendre vie à cet instant, juste pour attraper le bras de l’Argentin pour l’empêcher de jeter le petit morceau de papier à la poubelle. S’en ressaisissant d’un geste vif, elle lui jeta un coup d’œil accusateur, avant de relire une nouvelle fois les mots inscrits. Elle était sous le choc. Esteban passa une main réconfortante dans la chevelure de la jeune femme.

« Il parlait de ton personnage, Charlotte ; pas de toi », murmura-t-il avec douceur.

Elle ne sembla pas aussitôt réagir. Puis, lentement, elle replia soigneusement en quatre le feuillet, et, comme elle n’avait pas de poche, le glissa dans son décolleté. Puis, elle releva les yeux vers Esteban.

« Fort bien », fit-elle d’une petite voix, avant d’esquisser un sourire peu convaincant. « On peut y aller maintenant, je pense ».

Mais au lieu de la reprendre simplement par le bras ou d’étendre la main pour dissiper la scène, l’Argentin la prit dans ses bras, où elle se laissa aller et sanglota silencieusement quelques instants. Ce n’est que lorsqu’elle se fut finalement écartée et eut hoché silencieusement la tête qu’il la ramena auprès du banc et des scrooges des amours passées et futures. Charlie avait déjà retrouvé contenance, séché les larmes sur ses joues, reniflé un bon coup. Elzévir était toujours perché sur son épaule et lui glissa un petit coup de tête affectueux contre la joue, qui acheva de lui rendre un sourire au moins de façade. Esteban avait rejoint les deux autres, sa main prenant nonchalamment appui sur le banc où ils étaient assis. Cette fois, Charlie n’alla pas chercher son dernier guide.

« Bon eh bien, à nous deux », fit-elle simplement, en tendant le bras dans sa direction.

Il se leva et saisit sa main ; aussitôt, la brume se reforma pour la troisième fois autour de Charlotte et… d’un Esteban. Elle se dissipa pour laisser place à une scène qu’elle connaissait déjà, et qui lui fit lâcher brusquement la main de l’Argentin. Elle quittait tout juste le seuil de la porte que le sexagénaire de la salle de danse lui avait fermée au nez. Elle lança à celui-ci – du moins à celui qui lui servait cette fois de guide un regard courroucé, semblant considérer qu’il était responsable de la situation, ou du moins du choix de cette situation en guise de nourriture à la réflexion scroogienne.

Merci bien ! Elle avait donné pour cette fois ! Elle avait compris ! Elle s’était pris la honte et la tristesse en pleine tronche une première fois ; que pouvait-elle encore apprendre ? De mauvaise grâce, elle suivait néanmoins la silhouette de la Charlie âgée, en direction d’un bâtiment qui, à en croire les odeurs qui s’en échappaient, devait être la distillerie locale. Ou le pub. Super, maintenant elle allait se découvrir alcoolique ! Elle fronça le nez en pénétrant dans la petite salle sombre à l’atmosphère alourdie par l’alcool. La vieille Charlie avait retrouvé son assurance et se dirigeait d’un pas léger jusqu’au comptoir, où se trouvait le seul occupant du bar : le barman lui-même. Il s’agissait d’un jeune homme blond, dont la barbe de trois jours ne dissimulait pas le jeune âge : il devait avoir à peine vingt ans, l’âge actuel de la véritable Charlie. Il sourit à la vue de l’arrivante.

« Une petite tisane écossaise pour bien dormir, Charlie ? », suggéra-t-il en sortant déjà une bouteille de scotch assortie à son accent local.

« Mmh, pourquoi pas », répondit-elle en s’asseyant lestement sur un des tabourets du bar. Charlie, la jeune, devinait qu’elle faisait sûrement ça pour se convaincre que même si elle n’était plus irrésistible aux yeux d’Esteban, ça ne faisait pas d’elle une vieille peau incapable de plaire. Oui, la canadienne se connaissait bien, elle devinait déjà ce que la version âgée d’elle-même faisait dans ce pub. Pour se payer un scotch, oui. De fait, lors des minutes qui suivirent, du haut de son tabouret, la Charlie âgée leur donna une véritable leçon de drague. Oh, ceci dit, l’Ecossais devait déjà à la base avoir de longue date un petit faible pour elle ; la Canadienne n’aurait pas visé, un soir pareil, une cible qu’elle n’aurait pas été certaine d’atteindre. Et de fait, quelques minutes plus tard, il était à point. Il avait rejoint Charlie de l’autre côté du comptoir ; celle-ci, toujours assise sur son tabouret, continuait de mener la danse, murmurant de plus en plus bas des propos de moins en moins équivoques aux oreilles du jeune homme ainsi forcé de se pencher vers elle. Il devenait impossible à la véritable Charlie et à Esteban d’entendre, de là où ils étaient, ce qu’elle pouvait bien lui raconter, mais elle ne daigna pas s’approcher pour autant. Il n’était pas nécessaire de se rapprocher pour comprendre ce qu’il se passait, et Charlie n’avait pas envie d’assister de plus près à une scène qui, tout en la consolant de celle qui l’avait précédée chronologiquement, restait quelque peu pathétique à ses yeux. Elle était l’une de ces femmes mûres, ces « couguars » qui chassaient le jeune mâle bien musclé.

La tête du gamin écossais était à quelques centimètres seulement de celle de la vieille Charlie. Elle murmura alors quelque chose à son oreille. Aussitôt, il se redressa, courut presque jusqu’à la porte du pub. Il était tellement pressé qu’il dut s’y reprendre à deux fois pour la verrouiller. Puis, il rejoignit sa future amante. Celle-ci, ses lèvres formant un sourire aguicheur, désigna des yeux la porte derrière le bar, qui menait à la distillerie. Le barman obéit aussitôt à cet ordre muet : il se dirigea vers la porte ; jeta un coup d’œil brûlant de désir à Charlie, qui hocha simplement la tête. Il disparut. Elle se laissa glisser de son tabouret, sortit de sa poche un petit miroir circulaire, où elle observa rapidement son reflet. Elle sourit, et embrassa la surface du miroir avant de le ranger rapidement, puis de disparaître à son tour dans l’entrebâillement de la porte derrière le bar. La véritable Charlie n’avait pas bougé ; elle garda les poings serrés quelques secondes.

« Fais disparaître ça, s’il te plaît », dit-elle en serrant avec force la main d’Esteban. Il baissa les yeux vers elle, et elle soutint son regard, tandis qu’il s’exécutait, balayant le décor du pub et les odeurs d’alcool d’un simple revers de main.

« Que tires-tu comme conclusion ? En quoi ce voyage Scroogesque peut-il bien être utile ? », demanda cet Esteban, une fois qu’ils eurent rejoint les deux autres. Charlie lui lâcha lentement la main. Elle regarda successivement chacun de ses guides.

« Eh bien… Que j’ai une chance de pendue, et que j’ai pas intérêt à la laisser tomber. Je… Esteban… » Elle baissa un instant les yeux, parce que c’était vraiment perturbant de faire ce genre d’aveu devant des scrooges qui ressemblaient si parfaitement, jusque dans leurs moindres expressions, à l’homme qu’elle aimait. « Il m’a… sauvée… il m’a empêchée d’être celle que ce fan voit dans l’héroïne de mes bouquins. Sans lui j’aurais effectivement passé mon temps à m’inventer des amours impossibles, et à n’aimer, au fond, que moi, à faire des baisers à mon miroir… » Elle écrasa une petite larme qui avait trouvé le chemin de sa joue. « On ne rencontre pas deux fois une chance pareille. Et la passion… non, l’amour ; il ne s’entretiendra pas tout seul toute notre vie. Je devrais probablement être plus consciente de la chance que j’ai. »

Elle poussa un profond soupir. Ce n’était pas à proprement parler une « découverte » totale. Elle savait que l’amour qui l’unissait à Esteban était exceptionnel, et pouvait en conclure qu’elle avait de la chance. Mais c’était une chose de pressentir quelque chose, une autre d’en avoir si pleinement conscience. L’amour avait un prix ; si celui-ci devait lui coûter sa fierté, son indépendance, quelque manière qu’eût son amour-propre de s’exprimer, eh bien elle paierait. Rubis sur l’ongle.

Elle extirpa le morceau de papier qu'elle avait mis dans son décolleté.

« Je vais garder ça ; en guise de pense-bête. »

Elle le remit à sa place initiale, et adressa un clin d'œil à l'Esteban qui ressemblait le plus à celui qu'elle connaissait. Définitivement son préféré.

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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Mer 17 Fév - 11:22

« Apprendre du passé… » répondit le plus jeune des Esteban, avec un clin d’œil adressé à Charlie, avant de l’embrasser rapidement sur la joue et de disparaître.

« Affronter le présent… » enchaîna l’Esteban le plus ressemblant, avant de l’embrasser fougueusement et de disparaître à son tour.

« Pour changer le futur. » conclut l’Esteban sexagénaire, avant de faire un baise-main à sa chère et tendre, et de disparaître lui aussi, laissant Charlie seule.

Il y avait toujours le banc, et le lampadaire. Et quelques secondes plus tard, il y eut aussi un panneau, sur lequel était écrit d’une écriture fine et dorée.

Citation:
Et maintenant ?

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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Sam 27 Fév - 12:38

Maintenant...

Charlie reprenait son souffle. Elle s'était assise sur le banc, et parcourait distraitement de l'index les lèvres que l'Esteban du milieu venait d'embrasser, continuant de méditer les épisodes précédents -en même temps, ils avaient été faits pour, et le contraire eût été un peu inquiétant. Elle avait vu le panneau apparaître devant ses yeux, ses lettres dorées scintillant dans la lumière très blanche, un peu surnaturelle, de la Brume, comme semblant attendre sa réponse. Eh bien ça attendrait un peu. De une parce qu'une petite pause, ça ne se refusait pas, de deux parce que la réponse demandait évidemment réflexion.

Bien sûr, elle aurait pu dire n'importe quoi. Elle aurait pu dire la première chose qui lui passait par la tête, se laisser porter par la sonorité d'un mot, voie d'une expression, puisque cette fois elle n'était apparemment pas limitée à ce niveau-là. Mais ses mollets lui rappelaient tout de même que ses délires n'étaient en l'occurrence pas sans conséquence. Elle n'allait tout de même pas claironner "caoutchouc" et risque de se retrouver à flotter sur une mer de latex.

L'idée fit sourire Charlie, mais plus elle y réfléchissait, plus elle se rendait compte qu'à force de réfléchir à toutes les choses horribles que pourrait inspirer à la Brume les mots qu'elle prononcerait, elle débouchait sur une impasse : même en évoquant les termes les plus sympathiques, elle pouvait se retrouver dans une situation totalement cauchemardesque : il était peu probable que la même Brume qui avait fait subir à Anton une noyade dans ses pires souvenirs décide de laisser Charlie grignoter des friandises sous prétexte que celle-ci aurait prononcé les mots "fraise tagada". Après tout, elle venait d'avoir eu droit à un défilé d'Estebans tous plus séduisants les uns que les autres, et même si ça n'avait pas été un calvaire absolu, ça n'avait pas non plus été une merveilleuse partie de plaisir non plus. Et elle n'allait tout de même pas prendre le risque de se dégoûter à jamais de tout ce qu'elle aimait par-dessus tout.

Oui, Charlie aimait écrire ; elle avait même une petite tendance à mettre son personnage fétiche dans des situations un peu compliquées, et bien sûr généralement assez drôles. Mais elle ne perdait pas de vue le fait que cette fois, c'était elle, l'héroïne et que, finalement, cette idée n'était pas uniquement extrêmement exaltante. Maudite imagination.

Après s'être ainsi perdue plusieurs minutes dans ces considérations, Charlie plaqua résolument les mains sur ses cuisses, et se releva du banc pour se planter devant le panneau. Elzévir était sorti de sa capuche pour se poser sur l'épaule de la jeune femme, très droit, comme pour imiter l'attitude résolue de cette dernière.

"Vérité", déclara simplement Charlie. Pas vraiment le mot dont elle était le plus coutumière, loin de là. Elle avait même eu, à ce propos, une dispute assez terrible avec Esteban sur le sujet. Mais après tout, le but n'était-il pas précisément de surprendre la Brume en faisant preuve d'un peu d'originalité ? Et elle avait tourné et retourné le problème dans sa tête : tout ce dont elle avait envie, après ces émotions, c'était de retrouver le plancher des vaches. Le vrai. Elle s'attendait bien sûr à être de toute façon surprise, et sans doute pas en bien, mais en évitant de partir dans de nouveaux délires, elle pouvait à tout le moins espérer limiter un tant soit peu les dégâts.

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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Dim 28 Fév - 10:18

« Intéressant choix. »

La voix était celle, bien connue, d’Esteban. Le vrai, enfin, celui qui ressemblait à celui qui passait lui-même sa Quête en ce moment même. Seulement, quand Charlie se retournerait elle ne se retrouverait pas seulement face à Esteban, mais à tous les gens qui lui étaient plus ou moins proches. Sa famille, ses amis, les gens avec qui elle travaillait, mais aussi de simples connaissances, ou des gens qui lui étaient proches par association (la famille d’Esteban par exemple, Tony, et même Hugo). Toutes ces personnes la regardaient avec un air sympathique et amusé, seulement quand l’un d’eux prit la parole, ce fut pour demander :

« Pourquoi es-tu ici ? »

Et si Charlie mentait, ou cachait une partie de la vérité, cette personne serait soudain prise de convulsions de douleur. Le deuxième mensonge ferait de la personne qui avait posé une question une vraie loque humaine, le troisième tuerait son interlocuteur. Seulement, ce groupe n’arrêtait jamais de poser des questions, des questions de plus en plus délicates à répondre sincèrement… L’un après l’autre, ils bombarderaient Charlie de questions, cherchant la vérité. Jusqu’à la question suprême, celle à laquelle Charlie ne pourrait répondre sincèrement.

[Tu peux évidemment faire une ellipse ou deux, le premier mensonge fera souffrir son interlocuteur donc, le second le fera tellement souffrir qu’il en sortira avec l’impression d’avoir été torturé pendant des heures, le troisième tuera son interlocuteur, mais ne fera pas arrêter les autres de poser des questions, jusqu’à la question finale. A partir du troisième mensonge, un mensonge tue l’interlocuteur. Ca n’est évidemment pas une mort propre…]

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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Lun 8 Mar - 22:51

Charlie eut envie de faire mine de protester, de dire quelque chose comme "encore toi !" à cette nouvelle vision d'Esteban, parce que quand même, pour une femme fière, indépendante et libre, elle avait une quête drôlement estébanisée. Mais elle avait dit ce qu'elle avait à dire, et préférait laisser le scénario se dérouler, donc cet Esteban, et ses amis, lui expliquer ce qui allait se passer.

Sauf qu'évidemment, ils n'allaient pas lui raconter de A à Z ce qui était prévu, ce qu'elle devait faire pour sortir de cette nouvelle épreuve. Au lieu de ça, Esteban, donc, posa une question. La question. Plissement de nez de Charlie. Bien sûr, en lançant fièrement "vérité", elle avait cru faire la maligne, mais était-elle sûre de mesurer ce à quoi elle s'exposait ? Tout à coup l'océan de caoutchouc semblait diablement attrayant. Elle devait dire la vérité ; et pas celle qu'elle avait dite au véritable Esteban lorsqu'il lui avait posée cette même question. Elle serra les dents. Ce n'était même pas le vrai. Si seulement il avait été seul face à elle, si ses frères, ses parents, ses amis ne l'avaient pas regardé de ce même œil doux mais implacable... Elle se répéta intérieurement qu'ils étaient tous faux, rien que des ombres, des fantômes qui n'existaient que dans son esprit, alors la vérité, avec eux, serait bien gardée. Elle sourit, les dents toujours serrées.

"Pour plusieurs raisons... la principale... c'est qu'il y a un taré qui me poursuit", avoua-t-elle d'un ton calme, en hochant la tête d'un air obéissant. C'était son épreuve. Elle avait eu le luxe de la choisir. Il ne lui restait plus qu'à l'affronter, si amère soit la pilule.

Esteban lui sourit (fiou, très resemblant), puis s'écarta pour laisser la place à une seconde personne. Et ainsi commença le grand balai des révélations fracassantes, comme l'appellerait plus tard Charlotte lorsqu'elle raconterait cette éprouvante partie à son cher et tendre. Les aveux ; l'un après l'autre. Des questions à lui donner le tournis, des visages à lui flanquer la migraine, bon sang c'est qu'elle en connaissait, du monde.

Ce qu'ils demandaient était généralement assez intime, bien sûr. Ce qu'elle pensait d'eux ; la vérité sur de petites cachotteries que Charlie avait depuis des lustres enterrées au fin fond de sa mémoire. Parfois les questions semblaient beaucoup plus anodines ; mais elles ne l'étaient jamais. La vérité, jusqu'à la nausée. Elle avait arrêté de compter le nombre de membres que comptait cette infernale fanfare. Et il y en avait d'autres, bon sang, qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, à cette vieille amie d'enfance oubliée depuis si longtemps, de savoir que Charlie n'avait d'abord été amie avec elle qu'à cause d'une histoire d'images autocollantes ? Hein ?

"Bonjour, ma chérie.

Bonjour m'man"
, soupira Charlie. Cela ne lui faisait même pas plaisir de voir sa mère, ou son image, ou un alien qui aurait revêtu sa peau en guise de déguisement. Elle n'était qu'un membre du défilé, de l'interminable défilé !

"Dis-moi ma chérie, comment vous êtes vous rencontrés, Esteban et toi ?"

Et la mièvrerie de cette question dans la bouche de sa propre génitrice fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase-Charlie. Elle aurait pu avoir le réflexe de lui dire aussi crûment qu'elle en était possible ce qui s'était passé. Comment elle avait vu ce type dans le bar, l'avait trouvé bandant à souhait, l'avait quasiment violé sur place et lui avait finalement proposé qu'ils le fassent plutôt à l'hôtel. Mais souriant largement, elle lui offrit en fin de compte une réponse aussi répugnante à son goût que l'avait été la question.

"On s'est rencontrés dans un grand champ de fleurs, maman. Il était berger joueur de flûte, et moi je..."

Mais Charlie n'eut pas le temps de développer quel stupide rôle elle s'attribuait dans ce non moins stupide scénario, vu que sa mère avait soudain roulé à terre, prise de convulsions qui lui arrachaient des cris de douleur. Sa fille détourna aussitôt le regard, autant pour ne plus voir que pour masquer les larmes qui lui montaient aux yeux. Alors c'était ça, au fond, l'épreuve. Ils voulaient voir combien de temps elle tiendrait. Ils voulaient lui démontrer à quelle douleur pouvait équivaloir le mensonge. Ses mensonges. La somme monstrueuse de mensonges qu'elle avait déjà amassés dans sa pourtant si courte existence, dont elle avait fait des romans et dont, comme de la tunique de Nessus, elle ne pouvait plus se débarrasser sans arracher en même temps des lambeaux de peau.

"Oui, je suis une menteuse !" s'exclama-t-elle, tournant toujours le dos à sa mère, tout en entendant les cris de cette dernière se taire, en même temps que des personnes autour d'elle l'aidaient apparemment à se relever. Elle serra à nouveau les dents. Sa mère, en plus. Elle aurait pu faire mal à cette pauvre Sophie, qui avait dû se re-présenter à elle pour qu'elle se souvienne avoir participé à côté d'elle à une séance de dédicace... mais non, non. Sa mère. Elle aurait voulu lui dire qu'elle était désolée, parce qu'elle l'était sincèrement, mais la vérité ne voulait plus sortir. Il n'y avait que la colère, qui prenait toute la place.

"Quelle opinion as-tu de toi, à l'instant présent ?" fit une voix. Charlie se retourna lentement. Le défilé continuait comme si de rien n'était. Elle reconnut, après un bref temps d'hésitation, un ancien professeur, celui avec lequel elle avait révélé Elzévir. Elle sourit douloureusement, tandis que de nouvelles larmes franchissaient finalement la barrière de ses cils. Bien sûr qu'elle se détestait d'être aussi méchante, d'être en colère, plus encore que d'avoir des remords d'avoir mis dans un état pareil sa propre mère. Il suffisait qu'elle le dise, et pour une fois ce serait une vérité facile à dire, une forme de soulagement. Elle ne se souvenait pas du nom de ce professeur, mais elle se souvenait l'avoir toujours trouvé plutôt sympathique.

"Je suis... extrêmement fière de moi, bien sûr", articula-t-elle, tandis que le professeur tombait à son tour à terre, poussant quant à lui des hurlements à lui dresser les cheveux sur la tête. Ça semblait pire encore que la première fois. Charlie avait réussi à ne pas détourner la tête, se contentant de fermer les yeux; les cris lui arrachaient les oreilles. Ils lui semblaient ne jamais devoir prendre fin. Et de fait, ils durèrent longtemps.

Lorsque Charlie rouvrit enfin les yeux, comme les hurlements s'étaient tus, elle découvrit un professeur exsangue, au visage dégoulinant de sueur, que trois personnes aidaient à grand-peine à se relever. On aurait dit qu'il avait subi la plus atroce des tortures. Et cette fois encore, elle voulut murmurer qu'elle était désolée. Mais il fallait qu'elle passe cette épreuve, et dire la vérité ne l'avait avancée à rien. Il fallait qu'elle voit les effets d'un mensonge. Une partie d'elle-même espérait que deux personnes à terre, cela aurait suffi, comme leçon, mais elle venait d'affronter deux fois trois épreuves. Et encore une fois, Charlie était loin d'être stupide. Alors elle dévisagea les personnes restantes ; attendant de savoir qui serait le prochain, le prochain qu'elle ferait souffrir à un point qu'elle n'osait envisager. Parce qu'elle voulait en finir, alors quelle que soit la question, elle dirait n'importe quoi. La Brume choisirait certainement avec soin sa victime ; elle prendrait certainement une personne qui lui était extrêmement chère. Peut-être bien Esteban, à nouveau ?

"Euh... bonjour, Charlie. Je... suis très flattée de te rencontrer", fit une voix... féminine. Raté, donc. Notre demoiselle posa les yeux vers sa dernière interlocutrice. Une adorable petite brune aux yeux pétillants de malice, une petite brune qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau, à quelques notables exceptions près : cet avatar était nettement plus petit qu'elle, un mètre 58 très exactement, Charlie le savait d'autant plus précisément que c'était elle qui avait inscrit cette taille dès ses premiers brouillons. De même qu'elle lui avait donné ces grands yeux bleus, pas comme les siens. Pour le reste, elles étaient extraordinairement semblables.

"Bonjour", répondit l'écrivain en saluant son personnage principal d'un hochement de tête.

"Penses-tu que tu pourras un jour écrire un vrai grand roman dont je serais l'héroïne ? Ou faudra-t-il que tu parles d'autre chose que moi pour le décrocher enfin, ce vieux rêve ?"

Charlie avait essuyé ses larmes, et crut bien qu'elles allaient jaillir à nouveau. Nom de dieu. Un fantôme de fantôme, rien n'était moins réel que cette petite brune en robe liberty, sa fille, son bébé, sa petite sœur, son alter ego. Son héroïne. Pourquoi était-ce si difficile de mentir, de peiner, cette créature d'encre et de papier ? Était-elle égocentrique à ce point ? Certainement pas. Sa résolution était prise. Elle sourit tristement à la petite brune, pour sa part toujours aussi candide et malicieuse.

"Bien sûr qu'on fera un grand roman ensemble. Je n'ai aucun doute là-dessus", murmura-t-elle. La petite Charlie s'effondra aussitôt à terre, cette fois dans un silence assourdissant. Morte. Tuée sur le coup. Une seconde plus tard, son auteur s'évanouit à son tour.

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MessageSujet: Re: Quête de Charlotte Fontaine   Dim 14 Mar - 18:17

Et c’est évanouie que Charlie passa la barrière épaisse de la Brume. Personne ne vint la réveiller, et l’acte magique qui la déposa à Sywhaîd fut assez discret pour ne pas plus la sortir de l’inconscience. Elle fut « déposée » en plein marais. Sur une planche, complètement entourée de boue, son daemon lové sur sa poitrine (déposé ainsi par la Brume aussi). Quand elle se réveillerait, elle trouverait un magnifique livre relié en cuir à côté d’elle, un livre sur lequel était écrit, en lettres dorées (les mêmes que celles du panneau précédent) « Carnet de vérités ». Des pages blanches se trouveraient à l’intérieur, et quand Charlie écrirait dedans, elle ne pourrait mentir…

[Voilà ! Cette Quête était très… charliesque ! Bon jeu !]

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