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Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Dodeka Dim 20 Déc - 13:14 | |
| Egine, petit matin. Les premiers rayons d’Apollon trouvèrent les douze Servantes éveillées depuis longtemps. Elles s’étaient rassemblées dès que l’incident leur était parvenu. Les novices dormaient paisiblement, rien n’avait troublé les heures sacrées réservées au Sommeil. K. avait agi en silence ; elle avait au moins eu cette intelligence. La procédure avait été respectée. Nul n’avait besoin de savoir que le conseil s’était réuni en urgence.
***
Je revois souvent cette scène. Je n’ai aucun à me les remémorer, la mine grave, mais parfaitement éveillées, au moins en apparence. Les couleurs rituelles de leurs peplos rassemblés se mêlaient dans une harmonie parfaite, caressées par les lumières roses de l’aube. Oh, nul soleil n’est semblable à celui de la Grèce. Bien sûr la fille d’Hestia a pris la parole la première, et les autres, tout en gardant un air tranquille, devaient secrètement lui souhaiter d’avoir une bonne raison de réunir ainsi le conseil. Notre pauvre mère à tous, ces réveils à l’aube n’étaient déjà plus de son âge. La première fois que je l’ai vue, elle m’avait déjà semblé horriblement vieille.
Si je devais choisir, je préfèrerais que, comme celles qui l’ont précédée, elle nous quitte paisiblement, dans son lit. La première de ses subordonnées, agenouillée à ses pieds, recevrait avec honneur et respect la férule dont le feu ne doit jamais s’éteindre.
Mais elle a voté.
Elle a pris la parole la première, a raconté à ses consœurs le récit que je lui avais moi-même fidèlement transmis. Elle a écouté les avis. Elle a proposé de passer au vote, et elle a parlé en dernier, en ma défaveur. Je ne suis pas certaine que ce soit elle qui ait parlé de la police, mais après tout, c’est elle qui doit affronter les autorités. Elle doit défendre l’Ecole, contre les attaques régulières, les cols blancs fraîchement débarqués au ministère, qui veulent faire leurs preuves en mordant dans des morceaux trop gros pour eux, comme cette institution multiséculaire qu’ils taxent d’archaïsme. Un cadavre dans nos murs n’était bien sûr pas la meilleure manière d’améliorer notre réputation. La sœur d’Hestia a sans doute pensé agir au mieux en décidant de me livrer.
Dissimulée derrière un des piliers, j’ai vu l’urne, j’ai vu son contenu lorsqu’elles ont procédé au dépouillement du vote. Douze cailloux noirs ; unanimité. Comme beaucoup, je considérais cette sœur, notre doyenne, comme une mère de substitution, en quelque sorte. Lorsque j’aurai éteint la braise sacrée qui luit précieusement dans sa férule, et symbolise notre foyer, quelle que soit l’amitié que les autres filles lui portent, elles la destitueront sans plus de pitié qu’elles n’en ont eu pour moi.
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|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 13:15 | |
| Elle était arrivée comme la plupart des autres petites filles : au bras de sa mère, toutes deux gravissant en robe blanche la longue allée qui menait à l’école. La mère ; une grande femme brune et maigre, aux paupières lourdes, aux boucles coûteuses, ses cheveux relevées en un brushing qui n’avait rien d’archaïque. La fille : grande, pour ses six ans ; ses yeux gris grand ouverts sur les lieux qui l’entouraient. Nom Youlika, surnom Kika. Et voilà, donc, l’école dont ses parents avaient tant parlé. C’était joli. Le marbre pentélique, finement cristallisé, scintillait au soleil ; l’enfant observait avec ravissement ; et en l’observant, la sœur d’Hestia sourit à son tour. La sensibilité à la beauté était un critère essentiel à la sélection des petites filles. Il ne suffisait pas d’appartenir à une grande famille, de s’efforcer de faire apprendre quelques vers d’Homère aux petites, ou de les déguiser en petites servantes en tunique blanche. C’est lorsque la petite fille s’était figée, en entendant les filles d’Apollon s’entraîner à la flûte que la décision avait été prise.
Pendant plusieurs années, à vrai dire, les professeurs avaient cru qu’elle choisirait la voie du dieu solaire.
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La fille d’Apollon ! Elle a mon âge ; mais elle est jolie. Elle est petite, la peau mate, très vive. Elle sait, bien sûr, se mettre discrètement en valeur. Et bien sûr, elle est divinement douée pour les arts ; il faut bien qu’elle le soit pour avoir été élue, si jeune, à un poste si prestigieux. Fille d’Apollon ! Elle a plus d’une fois réussi à me faire pleurer, rien qu’avec un plectre et une lyre. Et je n’ai pas la larme facile. Elle n’était pas mon amie, mais je crois qu’elle n’en a pas beaucoup. Elle est fière, à raison. Et impitoyable. Je n’aimerais pas apprendre à manier l’aulos sous son égide ; car elle a la critique vive et facile.
En voilà du moins une dont le vote ne m’a pas étonnée. Elle a toujours été parfaitement limpide, claire comme de l’eau de roche. Elle ne dissimule pas. Voilà ce qui nous séparera toujours !
Ha ! Je serais curieuse de voir son si joli visage rougir de honte, sa petite bouche rose se tordre en un rictus horrifié, lorsque, sous le regard de ses sœurs et des novices, elle frappera à tort et à travers les cordes de son instrument. Ma pauvre petite sœur… bien trop pure et franche pour imaginer qu’on puisse faire une chose aussi bêtement malfaisante, simple -mais si efficace !- que cirer l’extrémité de son plectre. Un concert raté, des mains qui glissent ou qui tremblent… cela suffit à vous obliger à quitter la protection du dieu solaire, où tout ne doit être qu’impitoyable perfection. |
|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 13:16 | |
| Youlika n’aimait pas beaucoup l’heure de Déméter. Les travaux aux champs revenaient chaque jour, monotones. Elle faisait partie des six dieux dont elle avait dû, dès son arrivée, avec les autres novices, « suivre la voie ». Une jolie expression, si souvent répétée par les professeurs, mais qui regroupait en général des réalités multiples, de la plus élevée à la plus triviale. Ainsi l’heure d’Apollon pouvait-elle être dévolue un jour à la flûte, le lendemain à la divination, un autre jour, encore, à la danse...
Mais Déméter ! C’étaient les champs, les herbes cultivées, toujours. La terre pour le blé, le blé pour le grain, le grain pour le pain, le pain pour le ventre. Sous leurs chapeaux à larges bords, les novices, le dos baissé, en tuniques immaculées, repiquant les jeunes poussent, ressemblaient elles-mêmes à de grands champignons blanchâtres. Bien sûr, avec du recul, Youlika devrait reconnaître qu’il était utile de connaître « l’art » des cultures, de savoir identifier les plantes nourricières de leurs jumelles toxiques. Lorsqu’il avait fallu fuir, cela l’avait bien aidée à disparaître dans la nature.
***
Oui, je sais comment on plante du blé, comment faire en sorte que les arbres ploient sous le poids de fruits lourds, gorgés de pulpe sucrée. Je sais même rendre toute leur fraîcheur aux plantes les plus délicates, les orchidées si desséchées qu’on les croyait mortes, les herbes médicinales les plus rares, qu’on ne doit cueillir qu’à certaines heures précises du jour, voire lors d’une seule nuit de l’année, pour qu’elles soignent jusqu’aux infections les plus funestes. Je m’efforce que les gens d’ici ne s’aperçoivent pas trop de ce talent-là ; cette activité m’ennuie tant ! Et, de toute façon, le village ne manque pas de botanistes chevronnées, qui trouvent, eux, un bien incompréhensible plaisir dans ce genre de travaux : planter, bouturer, croiser... Si je le voulais, je saurais aussi comment détruire toutes ces plantations, sans que nul ne découvre qu’il y a eu malveillance.
Parfois, quand j’imagine cette fille de Déméter, blonde et fade, triste comme ses chers épis de blés, profiter de son autorité pour me chasser… ah, oui, je voudrais alors prendre un tison brûlant du foyer d’Hestia, et réduire en quelques minutes les récoltes de l’école en champs de cendres. Mais je ne veux pas qu’elle s’abrite, la lâche, derrière la thèse de l’accident, ni de la malveillance. Je veux qu’elle-même doute de ses capacités, qu’elle regarde perplexe l’aubépine sacrée se flétrir, de jour en jour, malgré ses soins attentifs. Je veux qu’elle retourne ses paumes, qu’elle en examine les cals et qu’elle pense avoir perdu son don, sa précieuse « main verte ». La botanique ne m’intéresse pas plus qu’auparavant, mais j’ai vu ici œuvrer des apothicaires habiles ; j’ai lu les formules de poisons subtils.
Ce sera facile, et délicieusement progressif.
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|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 13:17 | |
| Toutes les petites filles pleuraient, un jour ou l’autre. Elles comprenaient assez rapidement que ce n’étaient pas juste des vacances, mais que leur mère ne reviendrait pas les chercher. Et bien sûr, leur père, encore moins. Il n’y avait plus que des femmes autour d’elles. Elles n’avaient plus que des sœurs. Oh, bien sûr, Kika avait pleuré, comme les autres. Elle avait appelé ses parents, et Manolis, son petit frère.
Les filles d’Héra étaient là pour tenter d’apaiser leurs pleurs ; elles leur contaient toutes les choses merveilleuses qu’elles découvriraient, qu’elles apprendraient ; elles voyaient vers où leur intérêt portait chacune, et à Kika, elles offraient des flûtes sculptées dans des os creux ou des branches évidées avec art. Oui, Kika avait pleuré, mais elle n’avait pas été très difficile à consoler.
A 13 ans, un écrémage naturel s’opérait ; bien sûr, beaucoup de filles volontaires échouaient à l’examen : 12 épreuves, une pour chaque discipline, et aucun droit à l’erreur. Mais il y avait aussi un certain nombre de filles qui n’étaient pas mécontentes de quitter les murs de l’enceinte de marbre. Qui rendaient copie blanche. Qui restaient immobiles devant le chaudron à remplir, ou les herbes à tresser. Youlika était bien trop fière ; jamais elle n’avait tenté de fuir. Son exil forcé revêtait une ironie qui ne manquait pas de sel. Mais elle manquait un peu de recul pour l’apprécier.
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Les filles d’Héra sont de parfaites imbéciles. Je n’ai aucune sympathie pour elles, encore moins pour la première d’entre elles, qui assume si mal l’humilité de son titre de « Servante ». Elles ne rêvent qu’enfants et époux, comme si elles ne pouvaient s’accomplir qu’à condition de recevoir un sexe dans leur ventre, puis de gonfler comme des baudruches difformes.
Dans notre gynécée géant, elles papillonnent d’une novice à l’autre, et c’est à celle qui sera la plus maternelle ; elles semblent compatissantes, mais je les soupçonnerais volontiers, le soir venu, de peser leurs mouchoirs encore tout trempés des larmes enfantines, pour voir lequel est le plus lourd. En vérité, en matière de fourberie, je pense que même nous, servantes d’Hermès, aurions des leçons à recevoir de certaines d’entre elles. Je sais très bien comment la première d’entre elles s’est comportée, à ce fameux conseil. Défendant ma cause, la fourbe !, avec de petites mines apitoyées, dans sa jolie tunique de lin rose.
Si je n’avais confié mon poignard quelques heures plus tôt à la fille d’Héra, je crois que je n’aurais pas réussi à rester bien sagement cachée derrière ma colonne : j’aurais bondi vers cette mijaurée ; je l’aurais égorgée comme un goret. |
|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 13:18 | |
| Les petites filles faisaient connaissance avec les dieux avant de se frotter à toutes les activités qui étaient placées sous leur égide. Les récits mythologiques leur étaient narrés de manière d’abord relativement édulcorée ; mais il ne semblait visiblement pas traumatisant aux professeurs d’Egine de raconter à des enfants de six ans que le pauvre Héphaïstos avait été jeté du haut de l’Olympe pour cause de délit de faciès, et que de cet accident, il était demeuré boiteux. Qu’il était désormais supposé forger des artéfacts fabuleux dans ses forges de l’Etna, environné d’une cohorte d’ouvriers cyclopéens aussi monstrueux, sans doute, que leur maître.
Bien sûr, après pareil tableau, les demoiselles redoutaient un peu leur premier cours pratique. Et elles étaient finalement ravies de se retrouver à faire… de la pâte à modeler. C’était sans doute fait exprès : l’artisanat était un élément essentiel de leur formation, qu’il fût magique ou non. Encouragées par cette excellente surprise initiale, elles devaient mettre tout leur cœur à développer leur habileté manuelle. L’art au sens le plus large du terme ; l’art au sens grec. Kika n’avait pas montré en la manière de facultés exceptionnelles ; mais le simple fait d’être dans la moyenne de l’école d’Egine, c’était déjà posséder un niveau bien plus qu’honorable.
***
Je ne pourrais mieux décrire la fille d’Héphaïstos qu’en disant qu’elle semble avoir mis un point d’honneur à s’identifier au dieu qu’elle est supposée « servir ». Bien sûr elle est d’une habileté prodigieuse, sans quoi jamais elle n’aurait atteint ce poste prestigieux ; à soixante années largement passées, ses mains ne tremblent pas. Les artefacts qu’elle réalise obéissent si bien aux intentions de leur utilisateur qu’ils semblent posséder une intelligence propre.
Mais elle est en outre d’un caractère exécrable. Elle nourrit à l’égard de ses consœurs un complexe d’infériorité bien incompréhensible, car, sans être une beauté, elle n’est pas, elle, boiteuse ni bossue ; on nourrit bien des fantasmes au sujet de mon école – de mon ancienne école, s’entend, puisque je dois m’habituer à la qualifier ainsi désormais-, mais non, nous n’intronisons pas les filles d’Héphaïstos en les jetant du haut du toit !
Si j’avais entre les mains l’une des merveilleux objets réalisés par leur Servante… Si je savais réaliser l’un de ses mécanismes complexes… Les choses seraient si simples ! Mais au moment de m’enfuir, je ne pouvais pas me permettre ce détour jusqu’à l’atelier pour en subtiliser. Alors je dois faire fonctionner les mécanismes de mon cerveau.
L’atelier est gardé jour et nuit ; et celles qui sont chargés de cette tâche ont appris ces mêmes sortilèges grâce auxquels je sais me rendre « invisible ». Elles ne se laisseront pas facilement berner. Je compte que la désorganisation qui suivra la découverte de l’extinction du feu sacré devrait créer un bref relâchement de la surveillance. Même sans lame magique pour ouvrir les portes, ni ingénieux mécanisme pour saboter le système, je réussirai bien à modifier le système de chauffage de la forge. Je n’aurai besoin que de quelques minutes, tout au plus. Je connais les lieux ; ils étaient mon foyer ; ils étaient toute ma vie. Il est bien normal qu’elles paient pour m’avoir privée de tout ce que j’avais. La fille d’Héphaïstos, au si aimable mauvais caractère, comme les autres. |
|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 13:19 | |
| - Je suppose que tu sais pourquoi tu es ici. Youlika ?
Bêtement, la petite fille qu’elle était alors avait baissé les yeux. Plus tard, elle réussirait à échapper à un certain nombre de ces humiliantes séances, en ouvrant si grand, si innocemment les yeux, que même les professeurs les plus aguerris aux ruses de leurs jeunes élèves se mettaient à douter. Et elle n’avait même pas une bonne petite bouille de « gentille ». Elle avait toujours été grande pour son âge ; brune ; le visage un peu trop long ; et maigre.
Ce pot de glyko, elle ne l’avait pas volé pour y tremper son doigt en cachette, par péché de gourmandise. Elle l’avait cassé par accident, et avait préféré cacher les débris plutôt que d’avouer tout, directement. Elle avait ramassé les morceaux de verre, épongé la gelée gluante et poisseuse… mais elle avait commis deux erreurs : d’une part, elle avait oublié un bout de verre sous un des placards de la réserve. D’autre part, en se saisissant en catastrophe de l’un d’entre eux, elle s’était coupée l’index, une petite coupure, mais qui avait saigné en abondance.
Une fille d’Héra l’avait remarqué. Et comme la petite n’avait pas trouvé d’emblée d’explication à cette petite blessure -elle était si jeune alors !- l’accident avait fini par être plus ou moins reconstitué. On l’avait aussitôt dénoncée, accusée de vol prémédité. Pour la première fois, Youlika avait alors huit ans, elle fut conduite dans l’aile d’Hadès en dehors de l’heure de sieste. De six heures, les études étaient passées à huit : une année et un dieu supplémentaires par année. Mais la méditation, la philosophie, l’art des poisons et de la lutte, ne viendraient qu’en dernier lieu. A huit ans, Hadès c’étaient les punitions. Alors, oui, Youlika savait « pourquoi elle était là ».
Elle serra les dents, et réussit à se retenir de crier, le temps des dix coups de baguette. Déjà à l’époque, elle était fière.
***
Beaucoup d’entre nous détestaient les filles d’Hadès ; nous avions trop souffert, sans doute, de leurs punitions raffinées, dans notre enfance.
Mais bien qu’elles semblassent en la matière faire preuve d’une imagination que d’aucunes qualifièrent de cruelles, nous remarquâmes aussi que la manière dont elles nous les infligeaient obéissait à une logique précise. Je ne crois pas qu’elles prenaient un plaisir sadique à nous punir. Elles considéraient cela comme une forme d’éducation, et, sans doute, la voie d’Hadès était-elle réservée aux plus « philosophes » d’entre nous. Dont je n’ai, pour sûr, jamais fait partie. Je manque de recul. Lorsque j’envisage ma future vengeance, je ne parviens pas à conserver la tête complètement froide. Alors même que je ne nourris aucun grief vis-à-vis de la fille d’Hadès, par exemple, je ne peux empêcher mes lèvres de sourire en imaginant sa perplexité lorsque ses soi-disant grains d’opium, que j’aurai troqués contre des comprimés à base de caféine, ne parviendront pas à soigner les insomnies de ses sœurs. |
|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 18:38 | |
| A l’âge de neuf ans, comme chaque année depuis leur arrivée, les novices voyaient leur emploi du temps encore augmenté d’une heure supplémentaire. Celle-ci était consacrée à Dionysos, dieu du vin, de la démesure, de l’ambiguïté et des jonctions. Un choix qui aurait certainement étonné, voire horrifié, les membres du ministère, s’ils avaient eu la possibilité de fouiner d’un peu près dans les « programmes » de l’école d’Egine. Mais en vérité, il ne s’agissait pas encore pour les fillettes de découvrir l’ivresse en s’initiant aux plaisirs de l’alcool ! Elles s’en tenaient à l’« expression libre », ce qui, après trois années d’embrigadement sévère, était une respiration plus que bienvenue : nécessaire. Sans l’heure de Dionysos, les novices auraient toutes fini par devenir totalement folles. Désormais, elle ne l’était que lors d’une partie restreinte de la journée. Les premières séances avaient été à cet égard assez révélatrices : face à leurs grandes feuilles blanches, les crayons sur la table, avec la liberté de faire absolument tout ce qu’elles souhaitaient… toutes ces petites filles étaient d’abord restées comme figées, pétrifiées par la peur de faire quelque chose d’interdit, et de tâter d’une des « réprimandes » raffinées des filles d’Hadès. Au fil des séances, petit à petit, elles s’étaient finalement libérées. Youlika n’y était jamais totalement parvenue. Et quand, après son succès à l’examen des treize ans, elle avait eu le droit de goûter au vin de l’école, elle n’y avait pas pris goût. Peut-être l’heure de Dionysos était-elle arrivée déjà trop tard, pour elle.
***
Je me fiche bien de la couleur du caillou de la fille de Dionysos ; blanc ou noir, je suis à peu près certaine qu’elle a voté au hasard. Vieille peau lubrique et démente ! Elle a dû trouver l’exercice follement amusant. Mais qu’elle n’aille pas s’imaginer -cette insensée !- que cela la mettra à l’abri de ma vengeance. Le goût vinaigré de la précieuse liqueur dans ses tonneaux lui passera-t-elle enfin ce rire permanent ? Je n’en sais rien ; mais ça n’a aucune importance. |
|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 18:39 | |
| - Youli ? Tu dors ? - Plus maintenant. Qu’est-ce qu’il y a ? - J’arrive pas à dormir… j’ai peur, pour demain. L’heure de Poséidon… - Tu veux dire, le passage à la pratique ? - Tu crois que ce sera difficile, de manœuvrer les bateaux ? - Non. Le ciel et la mer étaient calmes, ce soir. - Oui, mais, quand même… ils vont vraiment nous laisser seules ? - Ce sera beaucoup plus simple de faire les choses en vrai qu’en essayant de les imaginer ; personnellement, j’en avais assez de la théorie. - … - Dors ; ils vont pas nous laisser nous noyer, de toute façon. Enfin, je ne crois pas.
Kika changea de côté, pour ne plus faire face à sa voisine de dortoir, et lui dissimuler un petit sourire malicieux ; c’était par pure vengeance qu’elle avait ajouté la petite phrase dubitative finale. Elle n’aimait pas se faire réveiller comme ça, au milieu de la nuit, pour partager des angoisses… Comme si cela pouvait les résoudre. Elle gardait bien les siennes pour elle, après tout, elle n’embêtait personne avec elles. Mais du coup, ses compagnes s’imaginaient qu’elle était bien plus forte qu’elle ne l’était en réalité. Curieusement, malgré les inconvénients que cela comportait –comme se faire réveiller à deux heures du matin-, Youlika avait entretenu cette idée. A l’époque déjà, visiblement, elle avait le goût de la dissimulation et des faux semblants.
Lors de leur première sortie en mer, un grain s’était levé, avec une rapidité telle qu’on n’en voit guère qu’en Méditerranée ; elles étaient restées au bord de l’île, mais les vagues y étaient déjà suffisamment fortes pour impressionner des gosses de 10 ans. Youlika avait été pétrifiée par la peur, comme les autres ; sans parler du mal de mer. Mais elle était demeurée aussi imperturbable qu’on peut l’être en la circonstance. C’était une des anecdotes qui avaient le plus fortement contribué à asseoir sa réputation de fille au sang-froid à toute épreuve.
***
Les filles de Poséidon : en voilà d’autres qui crurent un instant que je choisirais de me spécialiser dans leur voie. Elles ont cru, après notre première sortie en mer, que j’étais naturellement faite pour ça, sous prétexte que je n’avais pas hurlé ni vomi par-dessus bord. La vérité, c’est que j’étais aussi terrorisée que les autres, mais que je le cachais simplement beaucoup mieux.
Je crois que j’ai nourri de nombreuses déceptions, alors que je n’étais ni la plus jolie, ni la plus habile, ni la plus artiste. J’étais plus grande que la plupart des filles de ma génération, et je faisais probablement un peu office de vilain petit canard. Un canard courageux, qui ne file pas se réfugier dans les jupes d’une fille d’Héra au premier orage ; une curiosité. Peut-être voulaient-elles avoir la grande bizarre dans leur équipe ? C’est à cette époque que s’est formée dans mon esprit l’idée que le camouflage était la plus utile des capacités, davantage que la musique, le sport, ou même l’habileté manuelle.
Je n’aurais pas détesté la voie de Poséidon ; ces filles sont fières, comme moi. Elles se fichent d’être belles, de sentir bon, pourvu qu’elles soient efficaces, que les filets soient bien tissés et que la pêche soit bonne. Elles comparent la taille de leurs prises comme des hommes compareraient… Mais je n’aime pas spécialement la mer non plus. Elles aussi ont cette forme de franchise qui me les rend en partie étrangères. Les choses sont simples, sur mer ; je m’en veux presque de déchoir la fille de Poséidon, tant ce sera facile : ouvrir les casiers, effilocher les filets avec suffisamment d’habileté pour qu’on pense à une usure naturelle, due à un tissage mal exécuté – ou mal supervisé.
Mais elle aussi, elle a voté. |
|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 18:41 | |
| Les petites filles furent interrompues au milieu du déjeuner. Le professeur avait un grand sourire, et des étincelles dans les yeux, qui leur firent quitter sans regret leur miche de pain, leurs quelques tranches d’oignon et leur petit morceau de fromage de brebis. A sa suite, elles se rendirent au pas de course jusqu’au chenil. La Thétis était bel et bien en train de mettre bas. Elles purent aussitôt apercevoir ce qui ressemblait à trois petits paquets couverts d’un liquide rosâtre, légèrement gluant, près de leur mère. Une demi-douzaine suivit. Qu’on soit ou non au sein d’une mystérieuse école d’élite, magique, dissimulée sur une île de l’Attique, quand on est une jeune fille de douze ans, un petit chiot qui vient de naître, c’est de toute façon un spectacle totalement attendrissant. Et ce qui rendait l’événement plus extraordinaire encore, c’était le fait que les filles d’Artémis leur avaient assuré que dans le cadre de leur formation, elles pourraient chacune s’occuper d’un des chiots à naître.
Mais les plus vives –dont Kika faisait partie-, eurent tôt fait de faire le compte, et de se rendre compte qu’il y aurait plus de filles que de chiens. Elles commencèrent à s’entre-regarder, les sourcils froncés. Le professeur souriait, l’air fin ; c’était une belle rousse aux cheveux coupés courts, frisés, qui auréolaient son visage d’une large boule flamboyante. Son visage était moucheté de taches de rousseurs, et d’un ovale imparfait. Elle était aussi sauvage que ses chiens, aboyant les ordres, arborant des tuniques brunes déchirées et souvent sales, disparaissant parfois pendant plusieurs jours… A sa façon, elle était elle aussi impitoyable. En croisant son regard, Youlika comprit que le professeur avait d’emblée anticipé ce déficit du nombre de chiens, et prévu la parade.
Quelques instants plus tard, elles étaient en effet réunies au champ de tir, devant les cibles. Un tournoi de tir à l’arc déterminerait donc celles qui auraient le bonheur de se voir échoir l’un des petits chiots. Le professeur inscrirait leurs noms sur une tablette d’argile qu’elle tenait déjà à la main, parée. Quand bien même Youlika n’aurait pas souhaité s’occuper d’un des animaux, elle aurait tout de même participé avec enthousiasme au concours : à cette époque, déjà, la dissimulation était plus ou moins devenue chez elle une seconde nature.
L’ennui, c’est que Youlika n’était pas très forte au tir à l’arc. Elle préférait de loin le lancer de couteaux ; lorsque vint son tour d’avoir l’arme en main, une dizaine de consœurs étaient déjà passées avant elles, et leurs performances obligeaient déjà quasiment notre hellène à renoncer à son puppy. Elle ne desserrait pas les dents ; elle installa la flèche, banda l’arc, gardant la cible dans sa ligne de mire, en tâchant de se remémorer et d’appliquer les conseils ressassés par les filles d’Artémis. Celle-ci était particulièrement habile, puisqu’elle avait trouvé un moyen particulièrement efficace de les motiver dans cet exercice. Youlika avait l’impression désagréable d’être manipulée ; mais le moyen de faire autrement ? Elle le voulait, ce chiot. Elle ne devait laisser ni l’excitation, ni la colère, l’envahir et dévier, à coup sûr, la trajectoire de sa flèche. Les secondes s’écoulèrent, les autres novices commencèrent à murmurer. Prise d’une inspiration subite, Youlika se tourna vers le professeur, son arc toujours tendu, la flèche tendue agressivement vers elle.
- Inscrivez-moi sur votre liste.
Elle se souviendrait avec délectation de regard ahuri du professeur ; de sa peur ; du tremblement de sa main, lorsqu’elle avait obtempéré. L’inscription du nom valait pour validation de la décision. Pour la fin du concours, la rousse prit un nouvel arc, parée à éviter qu’une autre élève n’ait la tentation de renouveler le putsch réalisé par Youlika. Cette dernière avait cru la voir lui adresser un très discret clin d’œil.
***
Je n’ai pas été très étonnée par le vote de la fille d’Artémis. Oh, je pense qu’elle m’aimait assez ; autant qu’elle pouvait s’attacher aux gens, du moins. Mais j’ai quand même menacé de lui planter une flèche entre les yeux, à l’époque où elle n’était que mon professeur, et où j’étais encore novice. Elle préférait les filles de caractère. C’était une guerrière, à sa façon.
Je suis à peu près sûre que dans ma situation, elle aurait fort bien pu agir comme moi. A ceci près qu’étant plus expérimentée, elle n’aurait pas commis la stupidité d’aller prévenir aussitôt la Servante d’Hestia. Je suppose qu’elle a été déçue de me découvrir si naïve. Elle m’a déçue aussi ; et nous ne sommes évidemment pas quittes. Je réaliserai une ouverture dans la cage des chiens, de façon à faire croire que ce sont eux qui se sont libérés d’eux-mêmes. Et alors, peut-être, oui… peut-être qu’alors, nous le serons. |
|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 18:45 | |
| - Qu’est-ce que la beauté, Youlika ? - La beauté est harmonie.
La fille d’Aphrodite écarta gracieusement une mèche de cheveux qui menaçait de glisser devant ses envoutants yeux pers, et inscrivit la réponse de l’élève avec un léger sourire, qui n’était peut-être là que pour la rendre plus belle encore, et non pour manifester sa satisfaction. Cette réponse qui correspondait parfaitement aux canons enseignés depuis six ans aux élèves qui, comme Youlika, passaient l’examen des treize ans. Et la maison d’Aphrodite n’était pas celle de Dionysos : on n’y acceptait la fantaisie que dans la mesure où elle pouvait exacerber une beauté harmonieuse et classique, comme un ruban qui, dans un mouvement faussement négligé, retombe de la chevelure sur la nuque et la clavicule. Autant dire, une place réduite.
- montre-moi de la beauté.
Youlika demeura quelques secondes immobiles, à regarder sa juge. Elle pouvait parfaitement deviner comment celle-ci s’était tirée de cette épreuve : il lui avait suffi de dégrafer sa tunique, et de se présenter, avec juste ce qu’il fallait de charmante pudeur, dans sa sublime nudité. Ses bras blancs, légèrement rondis, la courbe gracieuse de son buste, sa chevelure toute de boucles blondes, ses pieds fins et menus… comme toutes les filles d’Aphrodite, celle-ci ne pouvait être que magnifique. Bien sûr, cette beauté devait beaucoup à l’artifice ; le rose de ses joues, le noir de ses cils, et la courbe parfaite de ses sourcils finement épilés… Aphrodite elle aussi était une déesse rusée, dans son domaine.
Mais bien sûr Youlika ne pourrait pas s’en tirer si facilement : elle n’était pas jolie. Elle était maigre ; ses seins étaient presque inexistants, et le creusement des côtes, sous eux, les faisait paraître plus petits encore. Elle était trop grande, bien sûr, et ses cheveux trop raides accentuaient cet effet. Elle avait renoncé à les friser pour cette épreuve, elle savait qu’elle n’aurait pas réussi à assumer cette coquetterie avec suffisamment de naturel pour être embellie. La fille d’Aphrodite devrait accepter sa beauté brute, voire brutale. Pour la charmer, Kika dansa. Elle savait que c’était là le genre d’esthétisme auquel Apollon aurait été plus sensible que la belle créature qui lui faisait maintenant face.
Elle s’arrêta au bout de quelques minutes. Le visage astucieusement fardé de sa juge ne semblait manifester aucune expression ; Kika devina qu’elle était déçue. Elle s’était perfectionnée dans tous les domaines, elle avait assumé les tâches les plus ingrates, répété les sortilèges les plus complexes, et elle allait échouer, simplement parce qu’elle n’était pas assez jolie… Elle ne pouvait se résoudre à accepter cette idée. Alors, en désespoir de cause, elle franchit la ligne invisible qui la séparait de la juge ; c’était un sacrilège, et elle pouvait fort bien être expulsée pour cela. Mais à choisir, cela valait toujours mieux que d’être recalée à l’examen des treize ans. Elle avança droit, jusqu’à se trouver juste devant l’autre. Elle leva la main, la posa sur l’épaule de la belle juge, la caressa lentement. Puis elle embrassa ses lèvres. Elle recula, franchit la ligne en sens inverse, et s’inclina légèrement.
- Toi ; tu es belle.
***
J’ai haï la Servante d’Aphrodite ; j’ai jalousé sa beauté trop parfaite, depuis ce jour fameux de mes treize ans où elle fut mon juge ; j’ai ressenti du dégoût aux jeux érotiques auxquels elle se livrait avec moi. Au début, j’avais accepté de me soumettre par gratitude : je sais que c’est son jugement personnel qui l’a poussée à m’accepter. Flattée par mon coup de poker, elle ne m’a pas dénoncée, alors que ma méthode était tout sauf orthodoxe.
Elle s’amusait beaucoup à jouer à la poupée avec moi ; elle me faisait porter des tuniques soyeuses, elle me parfumait, tressait mes cheveux. Bien sûr, elle ne se vantait pas de nos séances d’alcôve ; en public, elle se montrait avec moi d’une froideur à l’aune de la disgrâce de mes traits. Elle devait ressentir le désir coupable de Pasiphaé pour le taureau. Elle aimait l’amour sucré, raffiné, recherchait sans cesse de nouvelles formes de caresses ; je tâchais d’imiter des glapissements de jeune chiot pour lui faire plaisir. Je faisais ce qu’elle me demandait de faire. Elle changeait ses draps tous les jours, mais ils conservaient tout de même l’odeur âcre de ses jeux dégoûtants, au creux de leurs plis satinés.
Combien plus excitant ce sera, pour moi, de pénétrer secrètement dans sa chambre, pour l’y regarder dormir, son amante du soir contre son sein ; ses cheveux d’un blond si lumineux épars, sur l’oreiller… Ses cheveux dans lesquels, avec une habileté de chatte, je taillerai de grands coups de ciseaux. Oh, l’affreux réveil que ce sera ! |
|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 18:46 | |
| La délibération avait lieu dans un endroit tenu secret ; mais il avait suffi à Youlika d’étudier les bonnes personnes pour savoir où elle aurait lieu. Un mulet avait reçu la ration ordinaire des chevaux, c’est donc qu’il servirait de monture à la vieille Servante d’Hestia, et devrait la mener en altitude. Ce que confirmaient les sandales épaisses chaussées par celle d’Aphrodite, aux pieds si délicats. Elle avait pris quelques grammes d’une préparation à base de belladone, juste assez pour agrandir ses pupilles et vomir un peu ; beaucoup de filles avaient craqué sous la pression, on l’avait volontiers cru malade. Elle offrit à une voisine de table un bracelet pour qu’elle mange sa ration du midi en même temps que la sienne, afin que l’infirmière n’ait pas de soupçon. Il y avait tellement de malades après l’examen qu’elle n’aurait pas le temps de l’examiner de bien près avant le lendemain, où elle réapparaîtrait fraîche et rose, les traits juste tirés par un soi-disant dérèglement de boyaux.
Il n’y avait que deux sentiers possibles qui menaient vers la colline ; une fois dehors, Kika hésita. Elle examina le sol. L’un d’eux avait été entretenu récemment, elle choisit l’autre. Elle guetta le cortège, et, effectivement, quelques heures plus tard, la première Servante apparut sur le chemin. C’était la fille d’Hadès : Kika reconnut de loin la tâche blanche de son visage livide, encadré par sa cascade de cheveux noirs. Elle la laissa avancer de quelques dizaines de mètres, puis la suivit au rythme de ses pas, jusqu’à la grotte. Elle remarqua un recoin d’ombre, et s’y glissa silencieusement, comme un petit chat maigre, pendant que la fille était occupée à replier son manteau pour s’en faire un siège de fortune.
Elle faillit pousser un hurlement en sentant contre son bras le contact d’une peau nue. Mais l’autre lui plaqua sa main sur la bouche. Kika tourna les yeux vers elle, pétrifiée, et devina plus qu’elle ne vit une paire d’yeux pétillants d’intelligence. Elle n’avait pas été la seule à avoir cette idée. La main posée en guise de bâillon fut abaissée. Elle sourit, et, en silence, s’accroupit contre l’autre. C’est dans cette position qu’elles passèrent les heures suivantes, levant seulement avec prudence, de temps à autre, un bras, une jambe, pour éviter d’être ankylosées.
***
Elle est la seule sœur qui ait eu ce nom jusque dans mon cœur, et non simplement sur mes lèvres. Depuis nos treize ans et la journée que nous passâmes côte à côte dans cette grotte froide, jusqu’à nos 26 ans, où elle fut nommée Servante d’Athéna, nous restâmes très proches, bien que nous eussions choisi des voies différentes. Lorsque j’ai planté mon poignard dans le cœur de l’intrus, j’ai fait en sorte qu’il meure vite, presque sans douleur. Pour avoir tué cet inconnu sacrilège, qui ne m’était rien, j’ai été chassée de mon foyer, j’ai dû fuir, m’exiler de ma patrie et renoncer à tout ce à quoi je croyais. Quelle punition devrait donc recevoir celle qui se disait mon amie, ma sœur chérie, dont le caillou noir me fit l’effet d’une lame plongée et mille fois douloureusement retournée dans mon ventre ?
Ce sera, je crois, ma vengeance la plus difficile. Non pas que l’atelier de tissage soit beaucoup mieux gardé que celui d’Héphaïstos : les ruses que les filles d’Athéna ont filées tout autour de ses murs, je les connais, je les devine, je les déjouerai. Mais parvenue dans le naos, où reposera, sur son métier, le voile sacré de la première servante, comme il me sera, je crois, difficile, de ne pas lacérer rageusement la délicate trame en croyant y voir le visage de la traîtresse ! Mon bras, maîtrise toi lorsque tu seras face à son ouvrage ! Pour que chacun, et elle la première, puisse croire à une honteuse maladresse, n’y crée qu’un seul et discret accroc ! |
|  | | Youlika Manthoulis Blanchisseuse


Nombre de messages: 126 Date d'inscription: 27/07/2008
 | Sujet: Re: Dodeka Dim 20 Déc - 18:50 | |
| Au milieu de la clairière gelée, dans une souche d’arbre qu’elle avait débarrassée de la couche de neige qui la recouvrait, l’Hellène en exil avait creusé douze trous. Pour ce faire, elle avait simplement posé son doigt sur le bois durci, celui sur lequel elle avait reçu, après son succès à l’examen, le tatouage rituel qui lui permettait de faire de la magie. Il s’y enfonça douze fois comme dans une motte de beurre frais. Dans chaque petit trou, Kika avait déposé un caillou noir, et, solennellement, avait à chaque fois prononcé un verbe, en grec ancien : - aposbésô (j’éteindrai) - aleipsô (je cirerai) - pharmakeusô (j’intoxiquerai) - klepsô (je volerai) - mèkanèsô (je trafiquerai) - diallaksô (j’échangerai) - khéô (je verserai) - lusô (je délierai) - anoiksô (j’ouvrirai) - temô (je couperai) - drupsô (j’écorcherai)
Vint le dernier caillou ; le trou était fait, et Youlika s’apprêtait à l’y déposer. Mais elle resta quelques instants la main en l’air, tenant la petite pierre noire entre le pouce et l’index, pensive. Elle n’avait toujours pas résolu le cas de la dernière Servante ; celle de sa maison, celle d’Hermès. La seule qui n’eût pas fait partie du conseil qui l’avait exilée : celle qui officiait à cette époque avait été remplacée. Si la logique avait été respectée, c’était la propre rivale de Youlika qui lui avait succédé ; celle qu’elle soupçonnait, précisément, d’avoir ourdi la machination, d’avoir introduit l’homme dans la chambre de la trop rigoureuse postulante au prestigieux poste qu’elle convoitait.
Paradoxalement, la plus responsable, donc, tout en étant en apparence la seule innocente. Comment se venger d’une opération aussi machiavélique ? Comment faire payer le prix à celle qui avait commis le pire des crimes, un quasi-fratricide, en s’attaquant la première à une fille de sa propre maison ? Cela faisait exactement un an que Youlika, dite Kika, se trouvait dans ce village perdu, mûrissant patiemment sa vengeance à l’abri, et elle l’ignorait encore.
- timôrèsô (je punirai), dit-elle finalement, en enfonçant rageusement le petit caillou noir dans le dernier interstice. |
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