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 Quête de Tommie Moogle

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Tommie Moogle
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MessageSujet: Quête de Tommie Moogle   Lun 23 Nov - 7:19

Ils roulaient depuis près de deux heures. Au sortir d’Edimbourg, ils avaient suivi l’autoroute jusqu’à Stirling, avaient pris la nationale jusqu’à Glennfinden, puis Ifan s’était engagé dans des routes plus petites, moins fréquentées, parsemées d’irrégularités qui faisaient cahoter le break. Tommie regardait droit devant elle, les mains posées sur ses genoux. Steamer s’était installé dans le creux de la portière, juste à côté de la poignée, et, perché sur ses longues pattes arrières, s’était appuyé contre la vitre pour contempler le paysage.
Le CD qui tournait en boucle dans l’autoradio depuis le début du voyage remplissait l’espace des échos oniriques de Pink Floyd. Pas exactement la musique qu’il fallait pour rassurer Tommie sur le bien-fondé de la décision qu’elle avait prise, mais écouter Ifan chanter par-dessus Roger Waters et David Gilmour n’était pas désagréable.
Profitant d’un morceau instrumental, le Gallois tourna la tête vers elle et remarqua, avec son accent à couper au couteau :
- Tu es bien silencieuse, depuis qu’on a pris la route. Tu regrettes ce que tu es en train de faire ?
Tommie haussa les épaules.
- Non. Je trouve que c’est un choix aussi bon qu’un autre, voire même plus. Mais ça va être un sacré changement dans ma vie et j’ai besoin de m’y préparer.
Ifan acquiesça silencieusement, mais à travers le lien psychique qui la reliait à Steamer, Tommie sentit son daemon se raidir. Il ne pensait que ce voyage fut une si bonne idée, lui. C’était d’ailleurs pour ça qu’il boudait à présent dans son petit enclos, au lieu de se trouver dans la poche de poitrine de la veste de Tommie comme à son habitude. La jeune fille se rendit soudain compte que son silence ne devait pas être agréable à vivre pour son chauffeur, qui avait après tout sacrifié une journée pour la conduire jusqu’à la Brume.
- Je suis désolée d’être aussi taciturne, ajouta-t-elle avec un sourire d’excuse. Je te suis vraiment reconnaissante de m’aider alors qu’on ne se connait à peine, et que mon frère te fera sûrement la peau quand il l’apprendra.
- J’ai entendu dire que vous vous étiez disputés assez violemment, oui. Mais sur le coup, je suis plutôt de ton côté. Tout le monde a besoin de faire ses propres choix à un moment ou à un autre, ne serait-ce que pour se construire. Mason est un type bien ; je le respecte en tant que photographe et qu’ami. Le problème, c’est que j’ai un gros défaut, je ne peux pas m’empêcher d’aider les gens. Oh oh, c’est Welcome To The Machine !
Il se remit à chanter et ils n’échangèrent presque aucune autre parole jusqu’à ce qu’Ifan arrête la voiture sur le bas-côté d’un petit sentier éloigné de tout et coupe le contact.
- C’est ici ? s’étonna Tommie.
- Dans le coin, en tout cas ; ma grand-mère disait qu’il fallait marcher un peu, et qu’on finissait toujours par trouver la Brume.
Ils sortirent du break et firent quelques pas sur le tapis d’herbes séchées qui s’étendait à perte de vue devant eux. Steamer les suivait quelques pas en arrière, toujours maussade.
- J’aimerais bien que tu m’envoies de tes nouvelles, de temps en temps, dit Ifan en soufflant dans ses mains pour les réchauffer. Je n’ai jamais été à Sywhaîd parce que je n’en ai jamais éprouvé le besoin, mais j’aimerais savoir comment c’est, la vie là-bas.
- Bien sûr, je le ferai, s’empressa de répondre Tommie avec reconnaissance. Et toi, est-ce que tu pourras…
- …parler à Mason ? J’essaierai. Mais il tient tellement à toi que je doute qu’il m’écoutera.

Ils se regardèrent un moment.
- Bon, soupira Tommie, hé bien… Je vais y aller.
- Bonne chance. Je resterai là quelques heures, au cas où ça ne se passe pas bien dans la Brume, mais je ne me fais pas de souci pour toi.
- Une quête, c’est ça ?
- Il parait.
- Merci encore de m’avoir conduite jusqu’ici, Ifan.
- No problem, mate,
répondit-il avec un clin d’œil.
Ils se serrèrent la main avec une certaine maladresse et Ifan retourna vers la voiture. Quand il se retourna vers elle encore une fois, Tommie sourit et commença à s’éloigner du sentir, ses pas faisant crisser l’herbe. Les premières minutes, Steamer trottina derrière elle, mais fut vite fatigué et abandonna sa fierté pour lui demander de le porter. Il prit place dans sa poche, pattes arrières au fond et pattes de devant reposant à l’extérieur, son petit museau frémissant sous l’air frais de la nature écossaise.
- Je comprends que nous ayons besoin de nous ressourcer, déclara-t-il soudain après quelques minutes de marche. Mais je ne crois pas que quitter tout ce qui a constitué notre vie jusqu’à présent soit la meilleure solution.
- Ce n’est pas la meilleure, Steam, c’est la seule. Je ne peux pas me cacher encore dans les jupes de Mason, profiter de lui et lui voler sa vie jusqu’à ce que j’oublie Luke ou qu’il revienne.
- Mason ne demanderait que ça, pourtant, et tu le sais aussi bien que moi.
- Mason ne désire que ce qui peut lui faire du mal. Mais dis, est-ce que tu es vraiment fâché ?

La petite gerboise laissa échapper un son qui faisait penser à un soupir et ses yeux gigantesques se fixèrent sur le visage de sa moitié.
- Non, répondit-il. Non, je ne suis pas fâché. J’aimerais, mais c’est impossible de me fâcher contre toi. Alors je suis juste triste.
Tommie baissa les yeux un instant, puis secoua la tête, boutonna sa veste pour avoir plus chaud et continua sa marche. Elle était vêtu d’un jean et d’un pull gris assez basiques, qui grâce à ses retouches lui allaient comme un gant. Sa veste, elle l’avait confectionnée elle-même, et si la coupe n’avait rien de révolutionnaire, elle tombait bien et tenait chaud. Dans sa grande besace qu’elle avait passée autour d’elle, un œil curieux aurait pu trouver ses papiers, quelques vêtements de rechange, deux paires de chaussures, quelques outils de coupe qui, pensaient-elles, pourraient peut-être lui être utile car Ifan lui avait dit qu’il n’était possible de sortir de Sywhaîd qu’une fois par saison, quelques barres de céréales, une bouteille d’eau et son portable qui ne lui serait sans doute pas d’une grande utilité mais qu’elle avait pris quand même parce qu’il semblait tellement contre-nature de s’en débarrasser. Elle n’avait emporté aucun objet personnel, pas même des disques. Elle ne voulait rien qui puisse la distraire pendant son exil. Les confortables bottes en cuir rouge vieilli qu’elle portait auraient pu la faire repérer à des centaines de mètres à la ronde dans ce paysage sauvage, si l’atmosphère n’avait pas été si épaisse.
Tommie s’arrêta net. Epaisse, oui. Brumeuse. Comme un mur immatériel qui flottait à quelques pas devant elle.
- Alors c’est ça, la Brume…, murmura-t-elle.
Elle s’avança et sentit Steamer s’agiter dans sa poche. Il fit une dernière tentative :
- Tu n’es pas obligée de faire ça, Tommie…
Elle ne lui répondit pas, se contentant de caresser brièvement sa petite tête, jeta un regard en arrière mais la voiture d’Ifan n’était plus visible derrière les collines, et s’enfonça d’un pas décidé dans la Brume. Aussitôt, le brouillard l’enveloppa, effaçant toute trace de l’Ecosse derrière elle. Elle fit quelques pas maladroits en avant et s’immobilisa, une main pendant à son côté et l’autre serrée sur la lanière de sa besace, attendant un signe.
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La Brume
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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Lun 23 Nov - 10:02

Soudain, la Brume s’ouvrit légèrement, juste assez pour laisser apercevoir un petit chemin de terre battue à Tommie. Un chemin qui ne resta pas longtemps aussi simple, à peine la jeune femme eut-elle déposé sa bottine rouge dessus que le chemin se para de belles briques jaunes bien colorées. Mais ce ne fut pas le seul changement. Les bottes de la jeune femme se retrouvèrent couvertes de paillettes rouges, son jean se couvrit d’un vichy bleu clair, son pull devint bien blanc et son manteau, lui aussi, retrouva les petits carreaux blancs et bleus clair. A la place d’une besace, la jeune femme se retrouva avec un panier, dans lequel son daemon se trouvait… sous la forme d’un petit chien noir. Quant à ses beaux cheveux bruns, ils étaient attachés par deux rubans bleu clair en deux couettes très rétro.

Tous ces changements n’étaient pas l’épreuve en elle-même, seulement une mise en situation. D’ailleurs, Tommie et sa moitié purent s’en rendre compte puisque rien de plus ne se passa jusqu’à ce qu’ils marchent une dizaine de minutes sur le chemin de briques jaunes, jusqu’à arriver à un croisement. Le croisement avait quatre beaux panneaux, sur lesquels, d’une écriture brillante, étaient écrits ces mots « Cerveau » « Cœur » « Courage » et « Chez soi ». A Tommie de choisir vers quoi elle irait…

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Tommie Moogle
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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Mar 24 Nov - 8:48

Lorsque le brouillard se désépaissit un peu, d’une manière soudaine qui n’avait rien de naturel, Tommie comprit que l’épreuve dont lui avait parlé Ifan venait de commencer. Steamer remua dans sa poche, mal à l’aise : comme elle, il aurait préféré être mis directement en face de ce qu’ils auraient à affronter plutôt que de passer par les détours d’une mise en scène. Tommie prit une profonde inspiration et fit un pas sur le chemin qui venait d’apparaître, un pas qui se voulait déterminé, mais qui tourna court quand elle vit avec stupéfaction le sentier se paver de briques jaunes et ses propres vêtements se transformer. La jeune femme n’était pas vraiment habituée aux démonstrations de magie, surtout d’une magie aussi puissante, et se figea, incapable de faire un mouvement de plus, le cœur battant la chamade. La terreur de Steamer s’infiltra dans son esprit alors qu’il sentait son corps se modifier sans comprendre ce qui lui arrivait. Quand le phénomène s’apaisa enfin, ils prirent un peu de temps pour se calmer avant d’oser détailler leurs nouvelles apparences. Steamer poussa un jappement entre l’horreur et l’indignation quand il se rendit compte qu’il s’était transformé en chien. Tommie n’avait jamais beaucoup aimé le vichy, sans parler des paillettes (les couettes en revanche, elle les avait portées pendant quelques années d’adolescence), mais n’y attacha pas beaucoup d’importance ; ce qui la préoccupait plus était la perte de tout ce que contenait sa besace, transformé en panier qui n’était occupé que par Steamer. Et quand, de ses souvenirs d’enfance, elle extirpa enfin l’identité de ceux qu’ils étaient censés évoquer, elle se dit que la Brume avait de biens curieuses références.
- Hé bien, soupira-t-elle en se regardant encore une fois, on dirait que nous ne sommes plus au Kansas.
Steamer lui lança un regard de reproche depuis son panier.
- Ça te va bien de plaisanter, gronda-t-il d’un ton qui sonnait typiquement canin. Ce n’est pas toi dont tous les repères sont bouleversés.
Sa voix aussi avait changé, elle était plus grave, et étrangement, cela déstabilisa Tommie plus que le reste.
- Qu’est-ce qu’on fait, alors ? demanda-t-elle. On continue ?
- Si ça peut nous aider à redevenir comme avant…

Tommie acquiesça, et se mit à marcher sur la route de briques jaunes, le panier se balançant à son bras au rythme de ses pas.
- Pourquoi ça, à ton avis ? demanda Steamer au bout d’un moment. Pourquoi Le magicien d’Oz ?
- Je ne sais pas
, avoua Tommie. Peut-être parce que c’est une initiation, ou on veut qu’on retombe en enfance et nous donner une impression de vulnérabilité, ou encore nous faire perdre nos repères, comme tu l’as dit toi-même. Il peut y avoir des tas de raisons, et quelle que soit cette Brume, je ne crois pas qu’il soit possible de la percer à jour.
A peine achevait-elle cette phrase qu’ils arrivaient tous deux au niveau d’un croisement.
- « Cerveau », « Cœur », « Courage », « Chez soi », lut Tommie sur les panneaux ouvragés qui indiquaient les directions. Right. Les choses sérieuses commencent...
Elle posa le panier de Steamer par terre, car son bras commençait à être engourdi. Le daemon hésita un instant, puis tenta un pas prudent à l’extérieur de son abri.
- C’est vraiment étrange de se retrouver sur quatre pattes alors qu’on a l’habitude de marcher sur deux, commenta-t-il en allant se porter à côté des jambes de sa moitié et en levant les yeux vers les panneaux. Alors, qu’est-ce que tu en penses, de ce choix ?
- Je crois que je vais procéder par élimination
, répondit Tommie. J’ai une petite idée, mas je veux être sûre de ne pas me tromper. Déjà, je pense qu’on peut rayer « Chez soi », pas vrai ? Nous n’avons jamais eu d’endroit à nous. D’abord il y a eu la maison familiale, puis chez Mason, puis chez Luke… Aucun de ces endroits n’était vraiment mieux que les autres. Et si je ne voulais que d’un chez-moi, j’aurais déjà claqué trois fois mes talons… « Chez soi », out.
Elle fronça les sourcils quand son regard revint sur le deuxième panneau.
- « Cerveau », murmura-t-elle, comme pour tester le mot dans sa bouche. Est-ce à prendre au sens anatomique, ou au sens d’« Esprit » ? Dans les deux cas, je n’y attache pas vraiment d’importance. Je préfère mes mains, elles sont bien plus fiables.
Malgré la situation, Steamer sourit. Cela faisait un moment qu’il n’avait vu Tommie autant concentrée, aussi alerte, et cela lui plaisait.
- Restent « Cœur » et « Courage », poursuivit-elle, songeuse. Amusant, quand on pense que je viens ici à cause d’une peine de cœur, et que je n’ai eu pour me guider que du courage. Il aurait été bien plus simple de rester à Edimbourg… Alors voilà, je ne prends pas une nouvelle route, je suis celle sur laquelle je marchais déjà : ce sera « Courage ».
Elle chercha le regard de Steamer en quête d’approbation, et le petit chien noir hocha silencieusement la tête. Ça oui, elle en avait eu du courage. Malgré ce qu’il pensait de ce voyage vers Sywhaîd, il ne pouvait pas lui enlever ça. Il frotta un instant son museau contre sa jambe, puis retourna se poster dans son panier, signe qu’il était prêt à continuer le chemin. Ainsi rassurée dans son choix, la jeune femme reprit le panier, le casa dans le creux de son bras et s’engagea dans le chemin qu’indiquait le panneau du courage.
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La Brume
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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Mer 25 Nov - 10:50

Le chemin sembla tout à fait normal, bien que toujours pavé de briques jaunes, pendant quelques temps. Puis, soudain, Tommie comprit ce en quoi consistait son choix… Elle affronta la troisième de ses pires peurs… Puis la seconde… Et finalement, elle dut affronter sa pire peur…

[Donc, elle doit affronter ses trois pires peurs, dans l’ordre croissant. Pour réussir l’épreuve, il faut juste qu’elle ait le courage de continuer à avancer…]

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Tommie Moogle
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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Mer 25 Nov - 22:26

[Oups, c'est un peu long... ^^"]

Tommie avait l’impression d’être entrée dans la Brume depuis déjà plusieurs heures, mais en y songeant bien, à part la transformation de Steamer et la modification de sa propre tenue, qui avait été plus de peur que de mal, il se s’était toujours rien passé. Elle aurait pu s’en réjouir ; mais au lieu de ça, la sensation que la Brume ne se contenterait pas de la faire jouer à Dorothy pour l’admettre à Sywhaîd se faisait de plus en plus présente, et une appréhension sourde commençait à cogner contre ses côtes, surtout que l’atmosphère autour d’elle semblait s’épaissir de minute en minute. Ou était-ce son imagination ? Mais non, Steamer lui s’en était aperçu et se tenait tassé au fond du panier, ses oreilles plaquées en arrière.
Et brusquement, le brouillard se solidifia tellement qu’elle vit des murs apparaître autour d’elle, d’une blancheur immaculée, suivis d’un plafond éclairé au néon, et de silhouettes qui s’agitaient autour de quelque chose. Quelque chose qui criait. Tommie n’arrivait pas à distinguer de quoi il s’agissait, alors elle s’approcha, mais chaque pas lui pesait tel une chape de plomb, comme si son corps pressentait l’anormalité de ce qu’elle allait voir. Steamer se mit à trembler dans le panier, mais n’osa rien dire et laissa sa moitié avancer jusqu’au niveau des silhouettes vêtues de blouses blanches. Elle comprit alors que ce autour de quoi ils s’affairaient était un lit d’hôpital, dans lequel était couchée une femme. C’était elle qui poussait ces hurlements qui lui déchiraient les tympans. Curieusement, tous les visages des personnes présentes étaient flous, sauf celui de la femme. Son ventre était gonflé, un homme aux traits brouillés lui tenait la main, elle ne cessait de crier. Le cœur de Tommie manqua un battement quand elle s’aperçu de la ressemblance entre la femme et elle-même. Etait-elle en train d’assister à la mort de sa mère, tant d’années auparavant, alors qu’elle tentait de donner naissance à son petit frère ?
- Tommie, regarde, souffla Steamer d’une voix comprimée par la peur.
Quelque chose venait de s’extirper des draps du lit : un petit animal qui se traîna péniblement sur ses pattes de derrière, épuisé, et se laissa tomber contre la peau de la femme. C’était une gerboise.
Tommie assistait à sa propre mort, exactement semblable à celle de sa mère.
- Non ! s’exclama-t-elle, se ruant vers le lit, lâchant même le panier de Steamer qui se précipita à sa suite.
Mais comme le fantôme du passé qu’elle était, elle lui passa au travers. La Tommie du lit ne devait pas avoir plus de trente ans. Tommie essaya encore de la toucher, mais sa main se refermait inlassablement sur le vide. Les cris devenaient de plus en plus faibles, jusqu’à n’être plus qu’un râle qui emplissait ses oreilles d’un bourdonnement infernal. Les médecins regardaient toujours sans rien faire, l’homme à son côté avait retiré sa main.
- Faîtes quelque chose ! hurla Tommie. Vous ne pouvez pas la laisser comme ça ! Elle s’est promis que ça n’arriverait jamais ! Sauvez l’enfant, sauvez au moins l’enfant !
Personne ne fit un mouvement. Le râle continuait, et il aurait probablement continué pour l’éternité sans que la femme ne meure jamais, si dans un sursaut de lucidité, la jeune femme ne s’était pas rappelé qu’elle passait une épreuve.
- Rien de tout ça n’est réel, se força-t-elle à déclarer, se forçant à retourner de l’autre côté, tête baissée, pour récupérer le panier. Rien n’est réel. Je ne mourrai pas comme ça, jamais. Où est la porte ? Il doit bien avoir une porte !
- N…Non !
glapit le petit chien noir. Tu ne peux pas nous laisser comme ça, il doit bien y avoir quelque chose à faire !
- C’est une illusion, Steamer ! Il faut continuer !

Elle repéra enfin une minuscule issue dans le dos des médecins, et tourna la poignée si violemment qu’elle s’en fit mal. Aussitôt, la chambre d’hôpital s’évanouit et ils se retrouvèrent tous deux sur le chemin de briques jaunes. Tommie s’y laissa tomber pour regagner son souffle, et Steamer se blottit contre elle. Elle le serra dans ses bras de toute la force dont elle était capable.
- Ça ne se passera pas comme ça, l’assura-t-elle d’une voix tremblante. On ne mourra pas comme elle, non…
- Evidemment !
fit soudain une voix derrière elle. Pour ça, il faudrait déjà que quelqu’un veuille te faire un enfant !
Tommie se redressa aussitôt et se retourna pour voir la personne qui avait parlé. Il n’y avait personne, seulement un miroir, posé sur le sol. Elle le ramassa. La vue de son reflet lui fit pousser un cri.
Elle était vieille. Pas vieille comme la Tommie de l’hôpital, non, vraiment vieille, et sur la laideur de ses traits, on pouvait lire qu’elle avait vécu une vie abominable. Elle toucha sa joue et sentit les rides qui sillonnaient sa peau. Quand elle regarda Steamer, elle vit un chien noir aux poils emmêlés par la crasse, et à qui il manquait une patte. Ses yeux qui se tournèrent un instant vers sa moitié exprimaient une détresse absolue.
- Et oui, honey, ricana son reflet dans le miroir d’un ton cruel. Ça n’a pas tourné comme tu l’espérais, pas vrai ? Remarque, tu t’y attendais un peu : vingt ans et encore rien fait de ta vie ! Sérieusement, tu croyais que ça allait changer en t’enterrant dans un village magique ? Et puis quoi encore ? La misère, voilà tout ce qui t’y attendait, comme partout ailleurs !
- Qu’est-ce qui m’est arrivé ?
balbutia Tommie.
Elle aurait voulu lâcher le miroir pour qu’il se brise au sol mais ses mains y étaient comme collées.
- Rien, justement, répondit son reflet d’un ton atrocement moqueur. Tu as eu tes chances, pourtant, mais il fallait bien s’attendre à ce que ça arrive ! On ne peut même pas qualifier ça de gâchis, vu que tu n’as jamais eu aucun potentiel ! Et Steamer… tu l’as vu, ce pauvre Steamer ? Ça montre bien l’état pitoyable de ton âme, pas vrai ?
- C’est encore une illusion
, bredouilla Tommie. Vous n’existez pas, c’est la Brume qui me teste.
Un rire fut la seule réponse qu’elle obtint et brusquement, le miroir lui sauta des mains, se posa à la verticale devant elle et s’agrandit pour atteindre une taille humaine. Tommie put alors contempler son reflet dans toute son atrocité : les cheveux sales, les haillons, les chaussures, même pas rouges, trouées par la vie dans la rue.
- Pt’êt bien que sans la Brume je ne serai pas là, fit le reflet. Mais je ne suis pas un test, ma petite : je suis un présage. Car ce que tu voies là finira forcément par arriver. Après tout, tu es là première à admettre que tu ne sais pas quoi faire de ta vie, pas vrai ?
- Mais je trouverai !
s’exclama Tommie. Je trouverai !
Des larmes commençaient à rouler sur ses joues, et le Steamer mutilé, à côté d’elle, poussa une longue plainte.
- Non, tu ne trouveras pas. Mais je peux t’aider. Tu m’es sympathique : après tout, je suis toi. Pour que ce que tu vois n’arrive pas, il te suffit de faire demi-tour. Rentre à Edimbourg… Tu y étais bien, n’est-ce pas ? Tu étais en sécurité…
C’était tellement tentant. Mais n’était-elle pas venue ici justement parce qu’elle ne voulait pas continuer à vivre à Edimbourg ?
- Rentrons, Tommie, murmura Steamer d’une voix faible. Je t’en prie, rentrons, je n’en peux plus…
- Non !

Elle secoua sa tête de vieille femme avec férocité.
- J’ai fait un choix, je m’y tiendrai ! Je sais ce que c’est que cette épreuve… La route du courage… Il faut que je la mérite !
- C’est la chose la plus ridicule que j’ai jamais entendue
, commenta son reflet, qui n’avait pas bougé d’un pouce.
Rassemblant toutes ses forces, Tommie saisit le panier et le lança dans le miroir. Alors que l’osier aurait normalement dû rebondir sans causer aucun dégât, la glace se fendilla, puis se brisa d’un coup, engloutissant la vieille Tommie dans un cri. Totalement vidée, désorientée, les larmes ruisselant toujours sur ses joues, la jeune femme jeta un coup d’œil à Steamer : il avait de nouveau son apparence de petit chien noir propre et vif. Elle leva alors ses propres mains devant ses yeux, et vit qu’elles étaient dépourvues de rides. Ses épaules furent secouées d’un rire nerveux. Elle alla ramasser le panier sans y penser, invita Steamer à y remonter. Mais le daemon était encore trop secoué par ce qui venait de se passer et Tommie s’occupa elle-même de le soulever et de le déposer dans son abri. Ils n’échangèrent pas une parole. Tommie sentait qu’elle devait avant tout continuer à marcher, car si elle s’immobilisait rien qu’un instant, ses jambes ne la soutiendraient plus. Elle avait à peine fait quelques pas qu’une nouvelle ombre sortait de la Brume, à une dizaine de mètres devant elle. C’était un jeune homme, les mains en porte-voix, qui criait :
- Tommie ! Tommie ! Réponds, bon sang !
La voix était reconnaissable entre mille. Steamer poussa un jappement de joie, et Tommie releva brusquement la tête :
- Mason ?
La silhouette s’immobilisa aussitôt, puis se mit à courir pour s’arrêter à quelques mètres d’elle. Pas de doute, c’était bien son frère, accompagné de son daemon-rouge gorge posé sur son épaule. L’inquiétude et le soulagement se lisaient sur son visage.
- Dieu soit loué, tu vas bien ! s’exclama-t-il en la voyant. Je me suis tellement inquiété ! J’ai fait tout le chemin depuis Edimbourg, j’ai franchi cette brume et… Mais qu’est-ce que c’est que ce déguisement ? Et qu’est-ce qu’il y a, tu trembles ?
Tommie venait d’éclater en sanglots.
- Je suis tellement contente ! hoqueta-t-elle. Je ne voulais surtout pas que tu me suives, mais toutes ces épreuves… Je ne sais pas si j’aurais été capable d’aller jusqu’au bout, je… Merci d’être venu me chercher !
Elle fit un pas vers lui, mais Mason recula.
- Te chercher ? répéta-t-il. Qu’est-ce que tu racontes ?
Tommie le regarda sans comprendre, et Mason éclata brusquement de rire.
- Ne me dis pas que tu croyais que j’étais venu pour te ramener ! Mais pour qui tu te prends, enfin, le centre du monde ? Non, je suis juste venu te dire que si tu ne pouvais jamais revenir, ça m’arrangerait.
Tommie se figea, hébétée.
- Quoi ? Mais je…
- Oh, grandis un peu, tu veux ? Il est temps que je fasse ma vie, et navré, mais tu n’en fais pas partie.

Paralysée, Tommie ne put rien dire. Elle se refusait même à admettre l’éventualité qu’il puisse être sérieux. C’était impossible, impossible… Steamer poussa un jappement déchirant, et sauta du panier, manquant de se blesser, pour s’avancer vers lui. Mais ni Mason ni son daemon ne firent un geste vers lui et se contentèrent de le regarder de toute leur hauteur.
- Tiens, il a changé de forme ? se contenta de commenter Mason d’une voix froide, comme si ça lui était absolument égal, comme si ça ne lui évoquait rien, comme s’il n’attendait même pas de réponse.
Pour Tommie, ce fut le coup de trop. Ses genoux se dérobèrent sur elle et elle resta là, prostrée au milieu des briques jaunes, Steamer gémissant doucement à quelques pas d’elle.
- Vous êtes vraiment pathétiques, commenta Mason.
Il fit un mouvement comme pour s’en aller. Tommie aurait voulu lui lancer qu’elle s’en fichait, qu’il pouvait bien la traiter de cette façon s’il voulait. Mais elle ne pouvait pas faire ça, c’aurait été se voiler la face, faire preuve de lâcheté. Même si elle venait à Sywhaîd aussi pour s’éloigner de lui, ce n’était que temporaire… Une séparation définitive… inimaginable. Autant rester étendue ici à jamais, dans ce cas.
- Adieu, Tommie, fit la voix de Mason alors qu’il disparaissait à nouveau dans la Brume.
Elle ne sut pas combien de temps elle resta là, au milieu de la route, à vouloir que tout cela n’ait jamais eu lieu, jusqu’à ce que Steamer s’approche et, presque timidement, dépose sa patte sur son bras.
- Tu avais raison, Steam, murmura-t-elle. C’était une mauvaise idée de venir ici.
Il ne dit rien et se contenta de baisser la tête. Si Tommie avait su qu’il n’était pas possible que deux personnes traversent la Brume ensemble, elle n’aurait pas été aussi affectée, elle aurait peut-être même tenue tête à l’ombre de son frère. Mais pour elle, c’était le vrai Mason qu’elle venait d’affronter, et tout ce qu’il lui avait dit était pour elle terriblement réel. Elle finit par se redresser avec difficulté, lissa ses vêtements de vichy qui avaient souffert pendant l’épreuve et se sécha les yeux. Elle regarda ensuite en arrière.
- Très bien, fit-elle d’une voix presque calme. Peu importe, je continue. Maintenant que je n’ai plus rien pour me rattacher à l’extérieur, autant continuer vers Sywhaîd.
Elle ramassa encore une fois le panier d’osier et y fit remonter Steamer, resserra les rubans qui maintenaient ses couettes, pris une profonde inspiration et se remit à marcher, d’un pas plus lent, mais aussi plus décidé que jamais.

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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Jeu 26 Nov - 20:30

Après quelques nouvelles minutes de marche, Steamer et Tommie se retrouvèrent devant un nouvel obstacle. La route s’arrêtait devant la porte d’entrée de ce qui ressemblait à un magasin. Un joli magasin avec une belle vitrine, et un écusson représentant une paire de ciseaux et un ruban. Un tailleur donc. La boutique n’avait pas de nom, mais elle avait tout ce qu’il fallait pour satisfaire tout couturier qui se respectait. Quand Tommie et sa moitié entreraient dans la boutique qui sentait bon le tissu et le bois (il y avait un très beau parquet), ils trouveraient une lettre à leur intention sur l’établi central. D’une écriture fine et régulière, quelqu’un avait écrit ces mots…


Citation:
Du courage il en faut pour entrer à Sywhaîd, et vous avez prouvé le vôtre. Seulement, vous allez devoir montrer d’autres qualités si vous voulez voir un jour la Noble Lande. La Brume vous a joué un mauvais tour, à vous et à vos vêtements, et vous n’êtes plus assez bien habillés pour l’Epreuve qui suivra.
Et si vous montriez vos autres talents en vous fabriquant la tenue parfaite pour une grande occasion ? La tenue qui honorera Sywhaîd ?


Dans tous les rangements de la boutique, Tommie trouverait exactement ce dont elle aurait besoin pour se faire cette tenue en question.

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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Sam 28 Nov - 8:27

Jusqu’à ce qu’ils atteignent la boutique, Tommie et Steamer marchèrent en silence. Ils se réconfortaient mutuellement, à travers le lien mental qui les unissait, mais ne se sentaient pas la force de prononcer un mot. Et soudain, ce fut la fin de la route de briques jaunes. Pour eux qui s’étaient accrochés à elle depuis leur entrée dans la Brume, ce fut un choc de plus. Puis ils virent le magasin.
- Qu’est-ce que… ? balbutia Tommie, bouche bée, en contemplant les vitrines remplies de costumes, de robes et de rouleaux de tissus artistiquement présentés.
Steamer fut le premier à comprendre face à quoi ils se trouvaient, et ce que cela impliquait.
- C’est un tailleur ! s’exclama-t-il. Une boutique de tailleur ! Oh, Tommie, elle n’est pas là par hasard ! La Quête n’est pas finie !
- Et ça te rend heureux ?
- Mais réfléchit un peu ! Attends, attends, entrons !

Il avait soudainement retrouvé toute sa vitalité et se précipita hors du panier jusqu’à l’entrée de la boutique, puis aboya pour faire signe à sa moitié de le rejoindre. Elle poussa la porte et fut aussitôt submergée par les odeurs de tissu si familières qui l’avaient bercée jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Steamer la pressa jusqu’à l’établit central, si bien qu’elle eu à peine le temps de remarquer le luxe du parquet et la quantité invraisemblable de tissus et d’outils présentés le long des murs.
Il y avait une lettre posée sur l’établi, et Tommie la lut à haute voix. Dès qu’elle en arriva à la fin, Steamer poussa un jappement de joie.
- J’en étais sûr ! s’exclama-t-il. Tout ce qu’on a vécu, tout faisait partie de l’épreuve, absolument tout ! Ce n’était pas Mason, Tommie ! Rien n’était réel !
Cette prise de conscience coupa le souffle de la jeune fille.
- Mais pourtant…, balbutia-t-elle. Pourtant…
Et la vérité s’imposa à elle, lui faisant l’effet d’un chaud rayon de soleil après une averse : bien sûr que non, le vrai Mason ne l’aurait jamais traitée de cette façon. Et la seule raison pour laquelle elle y avait cru, c’était qu’il s’agissait d’un cauchemar récurent, de sa plus grande… peur ? Les peurs, le courage. Evidemment. Elle aurait dû s’en douter.
Ragaillardie, quoiqu’encore affaiblie par la fatigue des pleurs et de la marche, elle décida de s’atteler à la confection de la tenue sans plus tarder. Mais une grande occasion à Sywhaîd, c’était quoi, d’abord ?
- A ton avis ? demanda-t-elle à Steamer, qui fouinait déjà parmi les rouleaux de tissus en remuant la truffe. Un rite celtique ? Un mariage ? Un… un de ces trucs dont Ifan a parlé et qui permet de revenir dans le monde extérieur ?
- Une brèche, l’informa Steamer, qui même s’il avait passé le trajet à bouder n’avait pas perdu une miette des paroles d’Ifan. Oui, ça doit certainement être un moment de fête, mais créer une tenue pour sortir de Sywhaîd alors qu’on essaie d’y rentrer… Et pourquoi pas quelque chose à propos de Noël ? C’est le mois prochain, après tout…
Ravie par cette idée, Tommie envoya un high-five mental à son daemon et entreprit tout de suite de se mettre au travail.
- Bon, passer Noël à Sywhaîd. Il neige, il y a de la magie dans tous les coins, c’est la fête… Robe ? D’accord, mais pas salissante, parce qu’il y aura quand même certainement du travail à faire…
Elle se rappela que le mot laissé sur l’établi mentionnait qu’elle allait devoir elle-même porter sa création pour l’épreuve suivante.
- Et pratique, aussi…
Steamer jappa pour lui signaler qu’il avait trouvé un tissu qui pourrait convenir. C’était un mélange de soie et de laine, qui avait la fluidité de la première, la chaleur de la deuxième, et était d’un vert profond assez envoûtant. Tommie n’hésita pas un instant et s’en saisit.
En temps normal, la création d’une telle robe à partir de rien lui aurait pris plusieurs jours, voire plus encore car sous sa forme de chien Steamer ne lui était d’aucune utilité, alors que d’habitude il trouvait toujours un moyen de lui avancer un peu le travail. Mais là, à sa grande surprise, elle abattait les étapes à une vitesse stupéfiante. La magie qui imprégnait la Brume n’y était peut-être pas étrangère… Voulait-elle éviter que les choses traînent trop en longueur et que Tommie finisse par s’effondrer d’épuisement ? Il n'y avait aucun moyen de le savoir, mais toujours est-il que le patron de la robe, correspondant donc à ses propres mensurations, fut terminé en à peine quelques heures. Elle se souvenait que son père, dans l’atelier de qui elle avait passé un an en apprentissage, cousait toujours tout à la main. Tommie avait hérité de son perfectionnisme en la matière, et c’est donc ainsi qu’elle assembla la robe, avec du fil et des aiguilles qu’elle avait trouvé sur un présentoir. Plus son travail prenait forme, plus elle reprenait doucement confiance en elle. Enfin quelque chose qu’elle savait faire. Elle n’était pas la meilleure couturière qui soit, évidemment, mais elle s’était entraînée longuement, et cela avait fini par porter ses fruits.
Lorsque la robe fut en un seul morceau, elle ajouta encore quelques détails, enfila la robe sur un des mannequins de bois de la vitrine, fit quelques retouches, puis quand elle se déclara satisfaite, elle se changea et laissa sans regret ses vêtements de Dorothy de côté pour enfiler la robe. Ensuite, elle se regarda dans le miroir.
L’encolure de la robe dégageait ses épaules mais se prolongeait en manches légèrement évasées qui se terminaient aux coudes, dégageant ses mains au cas où il y ait du travail à faire. Elle avait rebrodé le buste et le bas de la robe de minces fils d’argent destinés à rehausser le vert de la robe, à mettre en valeur son bas, de forme boule juste au-dessus du genou qui n’entravait pas la marche, son léger décolleté dans le dos et sa taille cintrée.
- Je ne trouve pas ça mal, commenta-t-elle à l’adresse de Steamer. Evidemment, avec les bottes pailletées l’effet n’est pas terrible, mais je n’ai que ça sous la main. Qu’est-ce que tu en penses ?
- Merry Christmas
, répondit simplement celui-ci.

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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Sam 28 Nov - 11:39

A peine le daemon eut-il répondu qu’une porte s’ouvrit dans le fond de la boutique avec un léger bruit. Quand le duo irait voir ce qui se trouvait de l’autre côté, ils retrouveraient leur chemin de briques jaunes. Après encore un peu de marche, ils se retrouveraient devant un cercle, entouré du chemin de briques jaunes, qui tournait donc en rond. Au centre, se trouverait un tatami. Il faudrait qu’ils aillent dessus, ce qui était plus ou moins évident… Mais il faudrait surtout qu’ils y restent. Parce que, très vite, ils seraient poussés en arrière par des idées, chose étrange s’il en est. Les idées seraient toutes les choses qui faisaient que Tommie et Steamer pourraient être refusés, leurs défauts, leurs incompétences… Et pour revenir vers le centre du tatami, pour éviter de mettre un pied en dehors, ce qui signerait la fin de la Quête, il faudrait qu’ils y opposent les arguments qui étaient pour leur acceptation.

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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Dim 29 Nov - 15:37

Le bruit de la porte qui s’ouvrait dans l’atmosphère feutrée de la boutique fit se retourner Tommie et Steamer d’un bond, aux aguets. Quand ils virent de quoi il s’agissait, ils échangèrent un regard et soupirèrent. Aucun moment de répit, la Quête continuait. Tommie laissa tous ses anciens vêtements pliés sur l’établi mais ramassa le panier avec l’espoir qu’il redeviendrait sa besace pleine une fois les épreuves finies (elle avait toujours à l’esprit la fameuse maxime « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ») et y fit remonter Steamer que passer autant de temps dans une forme qui n’était pas la sienne commençait sérieusement à fatiguer. Cela faisait dix ans depuis sa fixation, il n’avait plus l’habitude.
Tommie lança un regard prudent par la porte et constata le retour du chemin de briques jaunes avec un léger sourire : il lui semblait presque familier, à présent. Elle s’y engagea donc dans sa robe verte, et Steamer, les deux pattes avant posées sur le rebord du panier, humait la Brume dans l’espoir de deviner la teneur de la prochaine épreuve.
Ce qui fut un échec, puisqu’il fut le premier à redresser les oreilles en signe d’incompréhension quand ils se retrouvèrent sur cercle au centre duquel se trouvait le tatami. Tout aussi perplexe en voyant que la route n’allait pas plus loin, Tommie s’immobilisa.
- Qu’est-ce que c’est que ce truc ? demanda Steamer, descendant du panier et s’approchant de l’objet.
- Ça ressemble à un de ces tapis qu’ils utilisent au judo, remarqua Tommie, de plus en plus déconcertée. Tu te souviens, l’année dernière, quand on regardait les Jeux Olympiques avec Luke ? Ça y ressemble… Un tatami, je crois que ça s’appelle… Attends un peu, je viens de me faire une robe de soirée pour monter sur tatami ? La Brume a vraiment un sens de l’humour bizarre…
- Mais il n’y a aucun adversaire en vue… Alors à quoi peut-il servir ?
- Je crois qu’il n’y a qu’un moyen de le savoir
, répondit sombrement Tommie.
Elle quitta le chemin de briques jaunes et se rapprocha du tatami, Steamer sur les talons. Là, elle déposa le panier à terre et enleva ses bottes, car il lui semblait vaguement qu’il y avait une tradition dans ce genre-là à respecter, et alla se placer au centre du tapis.
Pendant quelques instants, il ne se passa rien. Et puis d’un coup, elle fut violemment rejetée en arrière. Pourtant, il n’y avait toujours personne d’autre en vue, mais elle sentait peser une tension phénoménale sur elle, une pression qui lui courbait l’échine et menaçait de la faire basculer en arrière. Cette pression était due à une simple idée :
Je ne suis d’aucune utilité.
Il était d’autant plus difficile de lutter contre elle qu’il arrivait à Tommie de la partager. Mais son instinct lui disait que si elle se laissait faire jamais elle ne pourrait mettre les pieds à Sywhaîd, et ça c’était hors de question.
- C’est faux ! répliqua-t-elle, à haute voix pour donner plus de poids à ses paroles. Je peux faire des vêtements, je viens de le prouver, non ? Je suis d’accord que ce n’est pas ce qui prime le plus dans un village en autarcie, mais c’est quelque chose que je peux faire ! Et j’ai passé deux ans à travailler dans des bars, je peux faire ça aussi ! Et je… je… je peux faire n’importe quoi qui occupe mes mains, qui me prenne du temps, même des choses désagréables, parce que ça me raccroche à moi-même !
En disant cela, elle avança d’un pas, puis d’un autre. Mais elle n’était pas encore revenue au centre du tatami qu’une autre pensée la heurta de plein fouet :
Je suis malheureuse.
Ça non plus, ce n’était pas tout à fait faux. L’homme avec qui elle avait envisagé de passer, sinon toute sa vie, au moins plus qu’un an et demi, l’avait abandonnée pour partir faire le tour du monde. Sa relation avec son frère était trop compliquée. Elle n’avait pas parlé à son père depuis deux ans. Elle n’avait pas vraiment d’amis, que des connaissances éphémères. La pression, encore plus forte que la fois précédente, la fit reculer. Elle lança cependant à la Brume :
- Peut-être que je le suis, oui, et alors ? C’est justement pour y remédier que je viens ici ! Rencontrer de nouvelles personnes, trouver un nouveau but… Pourquoi ce ne serait qu’à moi d’apporter des choses à Sywhaîd, hein ? Je ne suis peut-être pas la meilleure personne qui ait jamais passé cette Quête, mais je peux m’améliorer si on me laisse une chance !
Elle avança, avança encore. Vint le coup le plus rude.
Je ne veux pas aller à Sywhaîd.
Cette affirmation n’était pas adressée à Tommie elle-même, mais à Steamer, et c’est le daemon qui se retrouva projeté en arrière pour atterrir à quelques millimètres seulement de la bordure du tatami. Tommie et lui se regardèrent. A ce moment-là, la réussite ou l’échec de la Quête reposait entièrement sur les épaules de Steamer : il suffisait qu’il recule une patte pour se retrouver à l’extérieur du tatami et que tout soit terminé. Et qu’est-ce qui l’en privait, puisque ce qui venait d’être énoncé était entièrement vrai ? L’instant sembla s’étirer sur une éternité.
- Et pourtant je suis là, répondit le petit chien noir d’une voix calme. Avec elle. J’aurais voulu rester à Edimbourg, c’est vrai, mais je suis là. Depuis que nous sommes entrés dans la Brume nous avons affronté les épreuves ensemble, Tommie et moi, nous nous sommes soutenus l’un l’autre. Plusieurs fois je lui ai demandé d’abandonner, mais je ne crois pas que je me serais senti plus heureux si elle l’avait fait. Parce que je veux avant tout, c’est son bonheur -notre bonheur- et même si cela me blesse au plus profond de moi de l’admettre, je comprends qu’il ne pouvait pas se trouver à Edimbourg, et je l’accepte.
Sur ces mots, il se mit à avancer, défiant la pression qui pesait contre ces pattes auxquelles il était si peu habitué, et rejoignit sa moitié. Tommie ne fit pas un geste pour se baisser vers lui mais lui adressa un regard empli de reconnaissance, et aussi de surprise : c’était la première fois qu’elle entendait Steamer parler autant à quelqu’un d’autre qu’à elle-même, la première fois qu’il se livrait ainsi. Ils firent ensemble le dernier pas et se retrouvèrent à nouveau au centre du tatami. Tout autour d’eux, la tension s’apaisa.

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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Dim 29 Nov - 16:18

Au moment précis où la tension s’appaisa, le chemin de briques jaunes apparut de l’autre côté du cercle, continuant son tracé après avoir entouré le tatami. De la marche, encore, puis une nouvelle épreuve. Le chemin s’arrêterait devant un simple étal, sur lequel se trouveraient trois magnifiques colliers faits de pierres et de métaux. Les trois colliers iraient parfaitement avec la robe que Tommie s’était faite… Mais le choix serait compliqué. A côté de chacun d’eux se trouvait un papier avec la même écriture que sur la lettre de la boutique. Sur le premier se trouvait le mot « Liberté », sur le second « Amour » et sur le troisième « Vérité ».

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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Dim 29 Nov - 22:12

La route réapparut, une fois de plus, et après avoir à nouveau enfilé ses bottes et reprit le panier, Tommie se remit en route. Cette fois-ci, Steamer préféra trotter fièrement à ses côtés malgré la fatigue plutôt que de remonter dans le panier, conscient d’à quel point ses paroles avaient été décisives et des remerciements muets que lui adressaient sa moitié alors qu’ils s’enfonçaient encore plus profondément au cœur de la Brume.
Après un petit quart d’heure de marche, le chemin de briques s’arrêta net, comme cela semblait devenir une habitude. Ce qui s’offrit à leur yeux n’avait à priori rien d’aussi imposant qu’une boutique de tailleur ou un tatami, car il s’agissait d’un simple étal identique à ceux que l’on trouvait dans n’importe quel marché, mais en s’approchant Tommie vit qu’il était garni des trois plus beaux colliers qu’elle ait jamais vu. Elle prit Steamer dans ses bras pour qu’il puisse les regarder lui aussi.
- « Liberté », « Amour », « Vérité », lut-il à voix basse.
- On dirait que nous sommes revenus à la croisée des chemins, souffla Tommie.
Ce choix-là la troublait beaucoup plus que le premier qu’elle avait eu à effectuer à son entrée dans la Brume. Pas à cause de la façon dont il était présenté, car un carrefour lui semblait bien plus symbolique d’un choix parmi plusieurs colliers, mais à cause des termes eux-mêmes. Tellement universels qu’ils en devenaient crûs, ils la mettaient mal à l’aise.
- « Liberté », « Amour », « Vérité », répéta-t-elle.
« Liberté » était un long sautoir en pierres argentées ; « Amour », un ras du cou orné de plusieurs émeraudes ; quant à « Vérité », il était constitué de plusieurs métaux assemblés artistiquement en un magnifique pendentif qui renvoyait à Tommie son reflet. Tous les trois l’hypnotisaient autant, car à travers eux elle voyait leur Sens. Steamer sentit son malaise et frotta sa truffe contre sa joue pour essayer de la réconforter.
- Il faut choisir, Tommie, murmura-t-il.
La jeune fille hocha la tête, inspira profondément et reposa le daemon à terre pour pouvoir approcher ses mains des bijoux, sans toutefois en toucher aucun.
- « Liberté », « Amour », « Vérité », répéta-t-elle encore. Puisque ce sont des colliers, j’imagine que je suis censée choisir ce que je désire, et non pas ce dont j’ai besoin comme lors du carrefour. Ce que je désire… Oh, pas la vérité, ça c’est sûr. Elle me fait peur. Il y a des choses que je ne veux pas savoir, parce que sinon je ne pourrais plus faire semblant qu’elles n’existent pas et essayer de les changer. « Amour », évidemment que je désire l’amour, comme tout le monde ! Mais… plus que tout… ce qui m’a fait venir ici… ce qui m’a fait m’éloigner… c’est le désir de liberté.
Et pourtant, en disant ça, elle ne pouvait détacher ses yeux d’aucun des colliers. « Amour » lui faisait désespérément envie et « Vérité » l’emplissait d’une curiosité malsaine. Ne serait-il pas bon que Luke revienne, lui qui l’avait brisée par son départ ? Ne serait-ce pas un soulagement, après toutes ces années dans l’ambiguïté, de lire enfin la profonde vérité qui se cachait au fond de sa propre âme ?
Son regard naviguait de l’un à l’autre de plus en plus rapidement.
- Je ne peux pas, souffla-t-elle. Je dois me tenir à ce que j’ai décidé, sinon j’aurais passé toutes ces épreuves en vain…
Dans un effort de volonté extrême, sa main se referma sur le sautoir argenté. Elle le serra si fort entre ses doigts qu’elle eut peur qu’il se brise, jusqu’à ce qu’elle reprenne le contrôle d’elle-même, laisse sa respiration s’apaiser, sa poigne se détendre. Steamer jappa doucement pour la rappeler à elle-même.
Malgré tout, ce ne fut pas sans un regard de regret aux autres colliers que Tommie passa « Liberté » autour de son cou.

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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Lun 30 Nov - 23:20

Autour du cou de la jeune femme, le sautoir sembla frémir imperceptiblement, comme surpris par le contact de la peau tiède.

Sur l'établi se trouvait à présent un nouveau morceau de papier, semblable aux précédents, que Tommie n'avait pas vu jusque là. La même écriture fine et régulière disait cette fois :

Citation:
Un si beau bijou doit se mériter. Courage, ta Quête est bientôt terminée. Détruis les deux autres colliers pour pouvoir continuer.


Le frémissement du sautoir n'avait pas été une hallucination ; il bougeait bel et bien ; lentement, certes, mais indubitablement. Les fils du sautoir s'enroulaient doucement autour du cou de Tommie. Si elle tentait d'ôter le bijou, le mouvement s'accélérerait. En tout cas, elle n'avait déjà plus du tout le choix : elle devait briser les deux autres colliers, car, tôt ou tard, le sautoir commencerait à être beaucoup trop serré pour sa gorge.

Il ne serait pas physiquement difficile de faire craquer les fils fins des deux bijoux ; mais ce n'étaient pas que des artéfacts, ni même des concepts, que Tommie devrait briser. Lorsque ses mains toucheraient l'un, puis l'autre des colliers auxquels elle avait renoncé, de nouvelles images s'imposeraient à elles ; les unes montreraient l'"amour" qu'elle aurait pu offrir ; d'autres lui feraient entrevoir une autre forme de bonheur, celui d'avoir des certitudes, d'y voir enfin clair, de savoir.

[En cas de questions, passe par le mp !]

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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Mer 2 Déc - 21:46

[J'espère que ça va...]

Lorsque la note apparut à la place qui avait été celle du sautoir, Tommie espéra un instant y lire que la Quête était terminée, qu’elle était acceptée à Sywhaîd et que tout ce qu’elle venait de vivre serait bien vite oublié. C’était sans compter sur la capacité de la Brume à voir au plus profond d’elle, à déceler ses regrets et à en jouer impitoyablement. Quand elle eut fini de lire les instructions, Tommie tourna aussitôt les yeux vers les deux colliers restants.
- Les détruire ? murmura la jeune fille, apeurée. Steam, elle veut que je détruise les colliers !
Elle n’avait pas le choix, elle le savait déjà, mais comme pour couper court à ses hésitations, elle sentit le sautoir se resserrer autour de sa gorge. Mue par un réflexe, elle y porta les mains et tira sans réussir à desserrer le collier d’un millimètre, comme si le fin fil s’était soudain changé en plomb. Elle jeta un regard à son daemon, et vit dans ses yeux qu’il ressentait exactement la même douleur qu’elle, la même panique montante.
- Détruis-les ! s’écria-t-il. Tu les as déjà abandonnés de toute façon ! Ce ne sont que des objets, ne te laisse pas avoir par leurs noms ! Vas-y !
Tommie n’avait plus le temps de réfléchir, déjà elle sentait le fil du sautoir lui meurtrir la peau. Elle se jeta sur le premier collier qu’elle trouva : « Amour ». Et aussitôt, la Brume disparut autour d’elle.
Elle se trouvait à présent face à une fenêtre qui donnait sur les toits d’Edimbourg. On était en hiver, quelques cheminées fumaient, ça avait quelque chose de rassurant. La vue lui était familière, réalisa-t-elle soudain. C’était celle de l’appartement qu’elle avait partagé avec Luke, avant qu’il ne s’en aille. Elle sentit soudain un mouvement sur son cou qui rappelait celui du sautoir, prit peur et se dégagea brusquement.
- Hé ! s’écria la voix joyeuse de Luke, derrière elle. Je t’ai fait peur ? Désolé, je voulais juste te faire une surprise.
Tommie se retourna. Il était bien là, oui, en chair et en os, le même visage expressif, les mêmes cheveux très noirs, le même costume brun, celui que Tommie lui avait fait, qu’il mettait pour les grandes occasions. Il tenait à la main un petit collier, très fin, surmonté d’un unique diamant.
- Je me suis dit qu’il irait bien avec ta robe, expliqua-t-il, presque avec l’air de s’excuser d’une dépense si démesurée. Je sais que tu n’es pas trop bijoux, mais après tout…
Il sourit. Et d’un coup, la peur de Tommie s’évanouit. Elle s’entendit répondre d’un ton amusé, sa voix emprunte d’un étrange écho comme si elle lui parvenait à travers un voile :
- Il faut toujours que tu en fasses trop… Tu aurais mieux fait de t’acheter un costume chez un vrai couturier, c’est ta remise de prix, c’est toi que les gens vont regarder, pas moi…
- Erreur, sweetheart
, répondit affectueusement Luke. Ils nous regarderont tous les deux, et ils se diront que nous avons de la chance. Pas parce que j’ai un costume sur-mesure cousu à la main et que ma fiancée porte un diamant autour du cou, non. Mais parce que nous seront ensemble. A côté de ça, ma poésie est bien peu de choses.
Tendrement, il lui mit le collier. Les deux Tommies, celle qui parlait et celle qui assistait à la scène en spectatrice dans le corps de son double, avaient du mal à retenir leurs larmes. La première parce qu’elle était émue, heureuse, et qu’à cet instant elle ne désirait rien de plus au monde. Et la deuxième parce qu’elle sentait son autre elle éprouver toutes ces choses, mais savait qu’elle-même n’aurait jamais cette chance.
Luke et Tommie s’enlacèrent et restèrent un moment ainsi, devant la fenêtre, à contempler le ciel nuageux. Ils étaient sereins. Soudain les nuages semblèrent traverser les murs, envahir la pièce, et une seconde plus tard Tommie était de retour dans la Brume, le sautoir gisant à ses pieds, brisé. Steamer était penché sur lui, et Tommie comprit que la vision venait de faire renaître tous ses doutes quant à leur exil. Il était toujours resté caché de Luke, mais il l’avait aimé au moins autant qu’elle. Le sautoir se resserrait toujours.
- Steam, murmura doucement Tommie, d’une voix rendue rauque par la pression sur sa gorge pour regagner l’attention de son daemon, Steam, il est parti. Ça ne servirait à rien de l’attendre.
Le petit chien noir hocha amèrement la tête et Tommie se tourna vers le deuxième collier. « Vérité ». Elle était terrifiée à l’idée de ce qu’elle allait y voir mais commençait à manquer d’air. Elle espérait pouvoir le briser le plus vite possible. Avec une profonde inspiration, elle s’en saisit comme on se jette d’un pont.
Elle se retrouva à nouveau projetée dans un corps qui était le sien sans vraiment l’être. Sauf que cette fois-ci, la différence était évidente. Elle regarda autour d’elle : une chambre aux murs d’un rose délavée, quelques jouets dans le coin, un lit, une commode, une petite table. Sa chambre d’enfant. Elle regarda ses mains : minuscules. Elle regarda en face : le visage fin, déjà presque adolescent, les cheveux châtains clair en pagaille et le maillot du Celtic offert par leur père enfilé négligemment par-dessus son T-Shirt. Mason.
Ils étaient allongés l’un face à l’autre, chacun penché sur son cahier. Leurs daemons somnolaient à leur côté, Steamer sous la forme d’un raton-laveur et Mischka sous celle d’une alouette.
Il ne fallut que quelques fractions de secondes à Tommie pour comprendre ce que la Brume lui montrait : cette scène qu’elle croyait avoir oubliée et qui ressurgissait ainsi de son subconscient était la clé de la vérité qu’elle désirait plus que tout et redoutait en même temps avec la terreur profonde qu'inspire les plus anciens tabous.
C’était un jour de début octobre, peu après la rentrée des classes, le jour où leurs daemons se fixaient.
- Qu’est-ce que tu fais ? demanda soudain Mason en relevant la tête.
- Des maths, répondit Tommie de la voix fluette qu’elle avait à l’époque. Et toi ?
- De la grammaire. C’est difficile le collège, tu sais.

Tommie haussa les épaules et se replongea dans ses divisions. Steamer se transforma en souris et vint poser ses pattes sur le rebord de son livre d’exercices. Mason le suivit du regard. Après quelques minutes, Mischka s’étira et cela attira l’attention de Steamer, qui retourna vers elle. D’alouette elle devint écureuil et les deux daemons se mirent à jouer ensemble, détournant l’attention de leurs moitiés de leurs devoirs. Ils les fixèrent, puis leurs yeux se rencontrèrent et ils baissèrent la tête. Les daemons se lancèrent dans un concours de transformation au rythme de plus en plus rapide.
Et soudain, Mason la regarda à nouveau, des mots au bord des lèvres :
- Tommie ? J’ai une…
Et la vision s’arrêta, comme si un voile noir venait de tomber devant les yeux de Tommie. Elle ne revint pas pour autant dans la Brume ; elle resta juste dans le noir, sans corps, une simple conscience, sans aucune idée de ce qui s’était passé ensuite. Tout ce dont elle se souvenait, après que Mason et elle se soient installés pour travailler, c’était de l’entrée de leur père dans la chambre quelques heures plus tard, leur proposant de venir goûter. Il s’était interrompu en pleine phrase, le regard braqué sur Steamer la gerboise et Mischka le rossignol, immobiles alors que d’ordinaire ils ne restaient jamais dans la même forme très longtemps.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? s’était-il écrié avec fureur. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Les deux enfants s’étaient regardés. Ils n’étaient même pas sûrs de le savoir eux-mêmes, mais dans leur esprit en tout cas, ils n’avaient rien fait de mal. Le doute était venu plus tard.
- Rien ! s’était défendu Mason. Ils sont devenus comme ça d’un coup !
Perdue dans son néant, Tommie murmura :
- Je voulais pourtant savoir...
Et aussitôt, elle fut renvoyée dans la Brume, sans réponse, sans amour, un deuxième collier brisé dans la main et le sautoir de la Liberté gisant comme un cadavre autour de son cou.

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La Brume
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MessageSujet: Re: Quête de Tommie Moogle   Sam 5 Déc - 8:10

Un nouveau chemin de briques était apparu derrière l'établi. Il se prolongea pendant quelques centaines de mètres, le temps pour Tommie de faire une petite pause, peut-être. Qui savait ce que la Brume lui réservait encore...

Une chaise.

Une simple chaise de bois, avec, à ses pieds, une adorable paire de bottines vertes, assorties à la robe qu'elle avait confectionnées, et, à vrai dire, plus seyantes sans doute que les chaussures qu'elle avait dû porter jusque là. Plus confortables, aussi, de vraies pantoufles.

Mais peut-être Tommie se ficherait-elle bien de ces qualités, car... les chaussures avaient une autre vertu, qui surpassait largement toutes les autres. Pour le prix de cet avantage, elle aurait probablement accepté de porter des tongs fluos vertes à pois roses. Car lorsqu'elle les aurait bouclées, lorsqu'elle aurait achevé de les lacer, en relevant la tête, elle verrait que le chemin se prolongeait à nouveau. Mais il ne s'agissait plus d'un chemin de briques environné de brouillard. C'était une route de terre ; à sa gauche, un marais assez inhospitalier s'étendait, tandis qu'à sa droite, une grande lande descendait en pente douce vers un loch qui, scintillant sous le soleil, paraissait presque blanc. Arriver par la route était sans doute l'une des plus jolies manières de découvrir Sywhaîd.

[Félicitations ! Tu peux à présent poster ton arrivée, et tout et tout... Fabriques proches ou éloignées, comme tu préfères ! Bon jeu ! Les bottines sont un cadeau, donc Tommie peut évidemment les garder... Et son panier se retransforme en sac, son daemon reprend aussi sa forme normale !]

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Le temps et mon humeur ont peu de liaison ; j'ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi.


-Blaise Pascal.
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Quête de Tommie Moogle

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