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 Où Claude s'explique

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Claude Valhubert
Ancien Personnage
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Nombre de messages: 152
Date d'inscription: 28/09/2008

MessageSujet: Où Claude s'explique   Dim 22 Nov - 20:19

En fait, je cherchais à atteindre une limite. Un moment où on est tellement détruit, perdu, foutu, qu’on se sent réellement en tant que soi. On n’a plus rien autour de nous, seulement nous-même et on se ressent alors, on se comprend. On se connaît. Tout le reste est perdu, et nous-même. Comment expliquer ?
Je dormais une heure par nuit, je courais la campagne. Il n’y avait rien autour de moi, je n’étais même pas pauvre parce que je vivais en autarcie et au calme. J’avais pourtant besoin de vie. Des gens, des inconnus, de l’alcool et pourquoi pas une drogue qui achèverait de me battre, et la route. Une longue route devant nous, avec une voiture ou n’importe quoi pour la suivre. Je ne voulais rien d’autre que m’enfuir sans rien et voir combien de temps je tiendrais sans rien pour m’aider. Je me foutais du moment où je m’écroulerais, parce que je cherchais justement à atteindre l’extrême limite, quitte à mourir la minute suivante. Je voulais mourir.
Vous comprenez, la mort de Tibère, ça avait été un coup dur. Un vrai coup dur, j’aurais du réajuster toute ma vie, parcelle par parcelle et habitude par habitude. J’aurais du reconstruire tout un truc, un assemblage bricolé pour continuer à me trimballer. Je n’en ai pas eu le courage ou pour tout dire, pas tellement envie. J’ai eu une période de torpeur terriblement douloureuse, et j’ai cru plusieurs fois que j’allais réussir à me foutre en l’air. Après, quand j’ai enfin réussi à réfléchir, je me suis rendu compte que la vie m’intéressait toujours, ne serait-ce que pour voir si on ne pouvait pas la détruire encore plus. Que je m’explique : j’avais toujours aimé, vous savez, essayer de me faire un peu mal. Je ne fais pas tellement attention à moi, en fait je me fiche de ce qui peut m’arriver, j’expérimente. J’aime bien souffrir, faut l’avouer. Et donc là, j’étais là à crever de tristesse et je me disais, on peut sûrement aller plus loin que dans cette Lande paumée à se laisser aller, on peut aussi partir sur la route et exploser, comme des étoiles en pleine course, vous voyez ? exploser, et avoir brûlé avant. De toutes mes forces.
Voilà à quoi je pensais. Oh, et puis je pensais aussi un peu à Jack, Jack Kerouac et Herbert Huncke et aussi Neal Cassady et tous ces gens.

J’attendais de pouvoir sortir, je n’attendais que ça. Je ferais quoi après, je n’en avais aucune idée, je voulais faire du stop sur la première route que je trouverais et aller dans la même direction que le mec qui me prendrait. Je voulais juste partir, et j’espérais que David me suivrait mais ça allait être difficile. En attendant, je me laissais presque dépérir. J’ai voulu écrire une lettre à ce mec des Pyrénées qui nous envoyait souvent de l’herbe, mais il m’a dit qu’il n’avait pas ce que je voulais. Je voulais aussi essayer d’écrire à Don, parce que ce type pouvait avoir tout ce qu’on voulait à Rome, mais j’avais entendu dire, ou sous-entendre, que là où j’étais c’était dur de faire entrer de la came. Pourtant, j’avais vraiment envie de ça, j’en avais déjà pris une fois et ça avait été le pied. La seule raison pour laquelle je ne suis pas tombé dedans, c’est que David et Tibère étaient là et je voulais garder toute ma tête et pas me faire chier avec la came. Mais là, c’était bien différent. La situation avait changé, quoi, et je… j’aurais bien voulu… j’aurais bien voulu me changer les idées, retrouver cette sensation et merde, je me foutais maintenant de ce qu’il pourrait advenir de ma carcasse, une fois en proie à la drogue. J’avais rien à perdre, ou plutôt je ne m’intéressais plus à ce que j’avais à perdre.

Je traînais partout, j’en avais assez d’être coincé là. J’ai rencontré un type, il s’appelait Chuck Russel. Un jazzman à la dérive, un américain. J’avais jamais entendu sa musique, il m’a joué un peu de trompette et j’ai aimé, j’ai eu envie de pleurer et de courir aussi. C’était étrange, c’est un effet du jazz chez moi et d’autres. Chuck est un type perdu, maigre et presque désespéré. Il sortait tout juste de sevrage, l’H. Il avait un assez joli visage, fin et angélique mais sur lequel on voyait les ravages de la came et de la mélancolie, ça donnait un bel effet. Avec des cheveux noirs coiffés en arrière avec de la gomina, et il s’habillait en noir et blanc comme dans l’ancien temps, vous voyez lequel ? Et sa voix était magnifique, douce et basse. J’aimais l’écouter parler.

La fille avec qui je sortais, Léola… je ne l’avais pas revue depuis longtemps. Avant d’apprendre que Tibère était mort. Elle me manquait parfois, pas toujours. Je l’avais aimé sincèrement, comme j’avais aimé sincèrement la fille avec qui je l’ai trompée. Brise. Brise et Léola. Je les aimais, mais maintenant il n’y avait plus d’amour… non, ce n’est pas ça… je n’avais plus d’amour à donner au monde, j’étais battu, je voulais juste me traîner le plus loin possible. Mais sans rien… sans m’attacher… sans essayer de m’accrocher à elles… je leur ferais du mal… je savais que j’allais devenir comme un fantôme, ou peut-être le contraire, que j’allais me mettre à vivre tellement fort qu’elles seraient alors comme des fantômes à côté de moi… je ne sais pas, mais je savais bien que ce ne serait plus possible. Léola n’était pas comme moi, elle essayerait de me sauver. Brise, elle n’irait pas s’embarquer dans un truc pareil, dans une telle entreprise de démolition d’une personne.

Et David ? Il essayait de tenir le coup. Je le voyais bien, les yeux grands ouverts et le sourire dégainé –mais un faux sourire, douloureux et presque laid- forcé- je le voyais me suivre du regard et se demander quoi faire. Je ne savais pas comment il allait réagir mais moi, j’étais trop loin de tout. Trop loin de lui, je sais pas, mais nous étions trop hébétés de douleur pour penser à nous deux, au reste, à l’avenir, tout. Quel avenir ? Pour moi, il était réglé. Pour David, je ne savais pas ce qu’il voulait faire. Ça ne changerait d’ailleurs rien à ma décision de partir.
Mais il a retardé ce départ. Je voulais, au début, partir dès l’ouverture de la brèche, me tirer de ce patelin le plus vite possible et commencer à vivre et à me finir. Mais lui, David, il m’a dit d’attendre, il m’a dit qu’il avait besoin de moi. Je me rappellerais toujours de cette scène, il m’a dit d’une voix très lasse et comme si ça ne l’intéressait pas, il m’a dit : mec, je vais crever si tu pars, j’ai besoin de toi et j’ai besoin que tu restes avec moi. On peut pas éclater notre trio comme ça, reste un peu, après tu partiras et peut-être même que je viendrais avec toi. Il était là, David, il regardait le sol et me suppliait l’air de rien. Ça m’a fait quelque chose, c’était quand même mon meilleur ami, alors j’ai dit que oui, j’allais rester. J’ai dit que j’avais du temps, mais pas beaucoup, que j’avais des choses importantes à faire. Il a simplement hoché la tête et suggéré qu’on passe l’hiver ici et qu’on parte au printemps, ce serait plus agréable au moins quand il ferait moins froid. Cet argument tenait bon alors j’ai accepté.
Je voulais, comme je l’ai dit au-dessus, partir dans les rues. Prendre n’importe quel moyen de transport et avancer dans une direction donnée et me poser, parfois, où je pouvais. Si j’arrivais à mourir de faim, ou à claquer pour finir dans les affres d’une OD, ou quoi que ce soit, je m’en foutais, je voulais juste voir jusqu’où on peut aller, sans rien de matériel ni même rien de spirituel pour sauver sa peau. David, c’était pas pareil. Il voulait me suivre et m’observer, je crois. Il a toujours été plus détaché, plus froid et stoïque, exactement, stoïque. Il s’en tirait en séduisant tout le monde et en faisant des pirouettes tout en écrasant les gens parce qu’il les méprise profondément. Sauf moi, et Tibère, et il ferait tout pour nous. Il voulait donc me suivre, et me regarder et je ne savais pas ce qu’il ferait ensuite. Peut-être qu’il essayerait de minimiser les dégâts, ou alors il me laisserait faire et serait mon public. L’un dans l’autre, j’étais content qu’il veuille venir avec moi, je ne serais pas seul, et je l’aimais.

Bon, mais concrètement, je faisais quoi ici, coincé en Ecosse ? Rien de bien palpitant, en vérité. Je me promenais, j’allais dans la forêt qui est un lieu dangereux, j’ai même une fois rencontré une sorte d’apparition. C’était une fille, glaciale, on aurait dit un robot sans émotions, elle m’a salué, m’a parlé un peu et a tourné les talons. Terrifié, je suis rentré en courant à la chambre et je me suis demandé si je ne venais pas de voir une morte. Je me promenais aussi dans la Lande, je me baignais parfois dans le Loch et j’ai fait plus d’un tour dans les Marais. C’était isolé, puant et désolé. Plusieurs fois, j’ai passé la nuit sur le toit, à grelotter en regardant le ciel. En fait, j’oubliais un peu ma douleur et puis quand le souvenir me revenait, je me tordais, désespéré et consumé de détresse. C’était dingue, complètement dingue, à quel point je souffrais physiquement, et à quel point mentalement j’étais fini, je veux dire je ne cherchais plus rien. No future, j’aurais pu le dire si j’avais pas eu tant de répugnance à m’attacher à un mouvement alors qu’aucune idéologie n’entrait dans ma façon de vivre. Seule la douleur et la pensée que j’en avais assez vu, et aussi l’idée d’expérimenter le dénuement. J’imagine que pour quelqu’un de pauvre qui ne peut pas se sortir de là, mon idée était révoltante (un peu comme un mec qui essaye d’expliquer à un condamné à mort qu’il va se suicider – aucun argument ne tient devant cette rage de vivre qui prendrait n’importe qui qu’on oblige à mourir – et le condamné penserait que ce serait un gâchis stupide et je sais pas si il aurait tort) mais n’empêche que je voulais tout lâcher. Juste pour être en accord avec mon état d’esprit qui se tendait tout entier vers la destruction. Vous comprenez ?
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