Hôpital magique de Strasbourg. Fin de la brèche d’automne.Léola ouvrit les yeux. Une tache blonde s’agitait devant elle. Très floue. Ce devait être l’infirmière, elle ne se rappelait pas son nom. Elle ne se rappelait pas grand-chose en fait. Effort mental trop important.
C’était la quatrième fois qu’elle se réveillait ainsi, complètement amorphe. Aucun souvenir net avant cinq minutes d’attente. Bon. Il n’y avait plus qu’à patienter. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle.
Il y avait sur sa droite, sur une table, une forme indistincte qui ressemblait fort à un livre, mais elle ne se sentait ni la force de tendre le bras et, ô effort ultime, de refermer ses doigts dessus pour essayer de le déchiffrer (sans doute peine perdue d’ailleurs).
- Bonjour, bonjour, chantonna Nathalie.
Tiens, Nathalie, oui, c’était ça son nom.
Elle aimait bien Nathalie, pour autant qu’elle s’en souvînt. Cette fille avait dans la voix un enjouement qui lui manquait quelque peu en ce moment, quand elle avait la tronche d’une carotte devant une Minute Soup.
- C’est la grande forme, aujourd’hui, fit remarquer l’infirmière d’un ton gai.
La dernière fois vous m’avez demandé de quelle planète je venais et si je comptais envahir la terre au pistolet-laser.Les lèvres de Léo se retroussèrent péniblement. La morphine non-magique lui rendait déjà la bouche pâteuse, alors les traitements aux flux anesthésiants, ça lui réussissait encore moins.
À tout hasard, l’étudiante tenta une inspection rapide de la zone ouest de la chambre.
Tiens, un Strictwise.
Le daemon était allongé, complètement abruti, avec toutes sortes d’électrodes sur le crâne. Il était relié d’une part au sommet de la tête de sa moitié, elle-même dûment « branchée », et d’autre part à un écran lumineux. Léola lui accorda un regard intéressé. Sur le fond noir, deux boules de lumière semblaient s’affronter faiblement, cesser par longues périodes, reprendre encore plus faiblement. Ah oui.
Les murs étaient blancs. Il y avait un cadre : un schéma des sept chakras.
- ‘est mooche…, parvint elle à articuler vaguement.
Nathalie émit un petit rire cristallin.
- Je sais. C’est ce que vous avez dit tous les matins depuis lundi. Vous semblez avoir des goûts bien définis, fit-elle avant de rire à nouveau.
Elle se déplaça autour du lit d’hôpital, et posa un verre d’eau sur la table de nuit, à côté du livre.
Léola fronça légèrement les sourcils sous le coup du mal de tête et marmonna :
- Pars ‘ientôt …?
- On ne sait pas, expliqua la jeune femme, qui semblait savoir à l’avance les questions que Léo parviendrait à poser.
Quelle patience.
La blonde redressa la tête de quelques millièmes de centimètres. Strict’ dormait toujours avec la tête d’une méduse comateuse. Ou alors il était réveillé et il faisait semblant d’être assoupi. Quel courage, dis donc.
L’infirmière sortit un pyjama d’une manne à linge, le plia et le rangea dans l’armoire.
- Jusqu’à présent, tout se passe bien, vous savez. Il n’y a que les effets secondaires. De temps en temps vous vous lancez des atrocités, avec monsieur, expliqua-t-elle d’un ton insouciant.
Nathalie appelait Strictwise « monsieur ». C’était assez singulier, Sywhaîd était le seul endroit qu’elle connaissait où les daemons étaient considérés comme des personnes à part entière. Mais la jeune femme était impressionnée par les grands airs de
monsieur. Le renard était ravi. Quand il en avait l’occasion.
*On dort ou on feint ?*, interrogea mentalement l’étudiante.
*Tais-toi… J’ai le crâne fendu en deux.*
*On feint. C’est du beau.*
Léola parvint à croiser paisiblement ses mains sur son ventre. Des souvenirs clairs commençaient à lui revenir. Rome. Claude. Tibère. Et David. Le séjour avait été chouette, malgré le dernier point mentionné.
Ils étaient en Écosse, maintenant, du moins ceux qui y étaient autorisés. Elle avait la sensation d'être retournée en primaire, quand elle était malade. Toute seule au fond de son lit, pendant que les autres étaient à la cour de récré et qu'elle faisait des spéculations sur ce à quoi ils pouvaient être en train de jouer.
*Je désire rentrer*, grogna le renard polaire.
*C’est moi qui vais devoir te raisonner ? Tu plaisantes.*
L’animal eut un rictus mauvais.
*En effet, ça relève de la plaisanterie, venant de la part de quelqu’un qui n’est même pas capable de financer sa propre hospitalisation.*
Les joues de Léo virèrent instantanément à l’écarlate.
Ce n’était pas la première fois que le débat revenait. Yves payait un quart, Ann un autre quart. Le daemon-renard était furieux du manque d’orgueil de sa moitié, qui elle opposait qu’elle n’avait aucune autre solution de toute façon, mais qu’elle aurait beaucoup aimé pouvoir faire autrement.
Elle pensa une fraction de seconde aux effets secondaires, oublia.
*Tu as toujours adoré les coups bas*, fulmina-t-elle.
*Exact, en voici un autre.*
Strictwise marqua un temps, tourna un regard venimeux vers son humaine. Un semblant d’hésitation passa dans ses yeux, comme s’il prenait conscience de l’horreur qu’il allait dire, de l’autodestruction que cela représentait.
*Claude Valhubert couche avec Brise d’Oz depuis des semaines.*
-
Il y eut un battement, et puis un long silence qui s’abattit sur les oreilles de la jeune fille.
Elle entendit vaguement le renard cracher que tout le monde savait, sauf elle, que encore une fois il avait eu raison, que l’heureux couple ne se cachait pas beaucoup. Elle vit aussi des silhouettes empressées s’approcher baguette à la main de l’écran de contrôle, où tout explosait.
Elle ne dit rien.
Quand les silhouettes furent parties après quelques mots rassurés et rassurants, quand Nathalie revint s’occuper d’elle, repartit, revint encore, ferma les tentures, lui souhaita bonne nuit, elle ne bougea pas. Ses mains restèrent comme elles étaient, croisées sur son ventre.
Son visage était figé, complètement vide.
À deux heures dix-sept du matin, une larme s’extirpa de son œil gauche.