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 Adieu

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Anthony Delanay
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Nombre de messages: 206
Age: 28
Date d'inscription: 20/07/2008

MessageSujet: Adieu   Dim 30 Aoû - 18:31

Jour J - 33.

Voilà, on y est.
Anthony était en permission pour trois jours et ils avaient décidé, Lauren et lui de passer ces quelques jours en tête à tête dans un petit chalet alpin. Tout se passait merveilleusement bien. Les amoureux, vingt-et-un ans et toutes leurs dents, trouvaient le cadre idyllique et passaient leur temps à parler de tout et de rien, profitant simplement l'un de l'autre ; ces moments privilégiés étant si rares depuis quelques mois, depuis que Tony avait été promu caporal.

Mais à l'aube du troisième jour, Lauren ressentit une douleur fulgurante à la poitrine, suivie bientôt des premières contractions. À près d'un mois de l'échéance prévue. Pourquoi maintenant ? Pourquoi là ? Tony se maudissait d'avoir choisi un coin tranquille, car tranquille signifiait aussi loin de tout. Loin de la caserne et de son hôpital. Loin de la famille de la jeune femme. Loin de tout !

Le jeune homme roulait aussi vite que possible en direction de l'hôpital. La vieille Jeep du colonel tressautait, menaçant de les lâcher à chaque virage et pour la première fois Anthony regretta de n'avoir plus pratiqué la magie depuis longtemps. Ils seraient déjà arrivés ! Mais à ce train-là, sa fiancée serait obligée d'accoucher sur les coussins usés de la Jeep. Tony n'osait même pas l'imaginer, quant à Bergamote, il était tapit sous le siège conducteur aussi immobile que possible, complètement dépassé par les événements.

- Tiens bon Lauren, dit Anthony d'une voix tendue. On est presque arrivés.

- Hhhh ! Je… Je ne vais pas tenir, Tony… souffla Lauren haletante.

Après de longues, que dis-je, d'interminables minutes de route, la Jeep franchit enfin la barrière de la clinique. Anthony pila devant l'entrée des urgences, sortit en trombe de la jeep, laissant la portière ouverte, et contourna le véhicule aussi vite que possible. Il ouvrit la porte côté passager et aida Lauren à se mettre debout. Un bras dans le dos de la jeune femme, l'autre sur son ventre, Tony se voulait rassurant, mais n'en menait pas large dans ses rangers de caporal.

- T'en fais pas, tout vas bien s'passer… Bouge pas.

Delanay laissa Lauren seule une seconde pour revenir aussi vite, poussant un fauteuil roulant devant lui. Après avoir installé la fille du colonel dans ce véhicule de fortune, il attrapa sans ménagement le bras d'un interne et le somma de s'occuper de Lauren. La pauvre n'était pas au mieux et c'est peu dire. La douleur semblait la terrasser au grand désespoir de Tony, qui se sentait plus impuissant que jamais. Si seulement il connaissait un sort, une formule, n'importe quoi qui puisse la soulager… Mais rien ! Aucun souvenir qui en vaille la peine. Elle allait devoir endurer tout ça sans artifices. Il s'en voulut à nouveau et posa une main apaisante sur l'épaule de la future maman.

L'interne, accompagné d'une autre blouse blanche plus gradée, entraîna Lauren et Anthony vers une salle de travail. On le fit patienter dans le couloir le temps de lui apporter tout un attirail à enfiler. Tony se rongeait les sangs. Une fois la blouse, le bonnet et les chaussons bleus enfilés, il put rejoindre Lauren, déjà en place sur la table de travail.

Elle avait l'air si faible, si pâle. Ses lèvres légèrement émaciées semblaient crier grâce en silence. Seuls de longs soupirs et quelques râles plaintifs sortaient de cette poupée de porcelaine. Anthony vint se placer à côté de Lauren et prit sa main fraîche dans la sienne. Elle la serra si fort que ses jointures blanchirent.

- Chhut ! Dit-il d'une voix douce pour l'apaiser en lui passant une main dans les cheveux.

Il ne savait pas quoi dire, il ne trouvait pas les mots pour la soulager. On l'avait prévenu que l'accouchement n'était pas une partie de plaisir, évidemment, mais la mine fermée des sages femmes et du médecin n'auguraient rien de bon. Au contraire ! Un cri plus prononcé que les autres l'inquiéta fortement. Tenant la main gauche de la jeune femme dans sa main gauche, il posa la droite sur le front moite de Lauren. Il l'épongea et caressa à nouveau ses cheveux, respirant avec émotion leur parfum sucré. Elle le regardait et ce que Tony lut dans ses yeux le fit vaciller. Elle lâchait prise.

Delanay détourna la tête et jeta un regard désespéré au personnel hospitalier. Pourquoi ne faisait-ils pas une péridurale ou un truc de ce genre ? Pourquoi ne faisaient-ils rien pour soulager ses souffrances ? La femme de sa vie était sur le point de sombrer et ils ne faisaient rien ?! Et le bébé qui n'était toujours pas en vue…
Ils se parlaient entre eux mais leurs paroles ne pénétraient pas le cerveau de Tony. On prenait sa tension, mesurait son pouls l'air lugubre et sa respiration semblait faire l'objet d'une attention toute particulière, sans que personne ne leur explique ce qu'il se passait. Tony s'était retourné vers Lauren et sa main libre essuyait les larmes sur la joue de la jeune femme.

- Fait un effort, j't'en prie ! Tiens bon ma chérie, tiens bon. C'est bientôt finit. Encore un effort…

- Tony… Je…

Lauren ferma les yeux une seconde et les moniteurs s'affolèrent. Le cœur d'Anthony, lui, manqua un battement, avant qu'une rage subite le submerge. Il serra fort la main de sa fiancée et la supplia de se battre pour elle, pour lui, pour le bébé, pour eux. La jeune femme rouvrit les yeux quelques secondes, comme pour montrer qu'elle l'entendait.

- Tony…

- Lauren… Les mots se coinçaient dans sa gorge.

- Je t'aime Tony… souffla la brune dans un soupir légèrement sifflant.

- Lauren je t'en prie bats-toi ! Rétorqua Tony, incapable d'accepter le pire. Bats-toi ! Tu peux pas partir maint'nant ! Pas là ! Pas comme ça ! Je t'aime ! Je t'aime Lauren, j't'en supplie reste avec moi !

Mais la jeune femme avait fermé les yeux à nouveau, comme si elle avait entendu ce qu'elle souhaitait. L'électrocardiogramme émettait maintenant un signal continu et les petites montagnes de l'appareil avaient laissé place à une ligne horizontale continue.
Tony lutta avec l'énergie du désespoir pour faire revenir à elle sa future femme, en vain. La main de la jeune femme, toujours serrée dans celle de son fiancé, se desserra. "Embolie pulmonaire fulgurante" entendit-il. C'était finit !

Il fallut deux infirmières et un aide-soignant pour écarter Anthony de la table et laisser les médecins agir et c'est avec déchirement qu'il dut lâcher cette main si douce. Appuyé au mur de la salle pour ne pas sombrer, Tony regardait Lauren. Une sage-femme fit alors passer à sa voisine un petit paquet emmitouflé dans une serviette. Mais, loin d'afficher un air ravi, son visage semblait plus lugubre encore et Tony chancela. Bergamote, caché sous sa chemise était perdu et aurait voulu disparaître. Delanay accouru vers la table de travail où gisait Lauren, désormais perdue. Et là, il réalisa l'ampleur de ce qu'il vivait en voyant ce petit être frêle, sans vie, dans les bras de l'infirmière.

- Ben…

Ils voulaient l'appeler Benjamin ! Ben ! Il y a deux heures Anthony aurait pu être mari et père, voilà que maintenant il était seul ! Vraiment seul ! Plus seul qu'il ne l'avait jamais été.

Effondré, il se laissa tomber au sol, le long de la table et laissa exploser ce qui bouillait en lui. Des larmes de rage, de désespoir se mirent à couler le long de ses joues sans qu'il ne cherche à les retenir. Puis, en colère contre la terre entière, Tony se mit à frapper le sol de ses poings, occasionnant un tremblement qui n'avait rien de vraiment "normal", mais qu'il ne chercha pas à analyser. Il fallut à nouveau deux infirmières et une bonne dose de calmants pour empêcher l'autodestruction. Les poings en sang, il se releva tant bien que mal, aidé en cela par une sage-femme, et caressa une dernière fois le visage de Lauren, la main légèrement tremblante, de peur de briser tout ce qui restait d'elle.

La mort des deux êtres chers à son cœur venant d'être déclarée, le personnel quitta peu à peu les lieux. Ils eurent le tact de le laisser seul avec le corps inanimé de la jeune femme, celui du nourrisson ayant été emmené avec l'accord de Tony. Il ne savait pas quoi faire et ne pouvait pas regarder cet enfant mort-né qu'il n'avait su protéger. Dévasté, il saisit la main de Lauren dans les siennes et l'embrassa avec amour, laissant au passage une larme salée sur sa peau diaphane.

Après une énième caresse de son visage et de ses cheveux soyeux encore humides, Tony embrassa Lauren d'un dernier baiser, aussi tendre qu'il le pouvait. Il attendit ensuite, sur une chaise, que l'on vienne la chercher, tenant toujours sa main froide dans la sienne.


* * *


Ce n'est que tard dans la soirée qu'Anthony fut rejoint par sa belle-famille. L'embolie pulmonaire fulgurante avait effectivement été la cause du décès. Un caillot de sang qui était venu se nicher où il ne fallait pas et qui avait eu pour conséquence d'inonder les poumons de Lauren. Curieusement, ce diagnostic qui l'allégeait de toute responsabilité n'apaisait aucunement Anthony. La famille de Lauren, dévastée elle aussi, ne semblait pas vouloir l'accabler. Ils étaient même attentionnés, comme s'il avait fait partie des leurs. Et ça, c'avait le don d'alimenter sa colère. C'est vrai merde ! C'était sa faute ! S'il avait vu sa douleur avant… S'il avait conduit plus vite… S'il avait pu utiliser ce sort de téléportation ou n'importe quoi d'autre… S'il avait fait quelque chose elle serait encore là ! Et personne ne semblait lui en vouloir. Personne. Mais qu'avaient-ils en tête ? Si quelqu'un avait été à sa place, lui faisant perdre un être cher, il ne serait pas là à lui adresser des sourires compatissants. Hhh…

La perte endurée se lisait sur les traits d'Anthony, de même que la fatigue, la colère, la frustration, l'impuissance et tout un tas de sentiments allant de l'accablement à la rage. Tout un tas de sentiments que peu de gens pouvaient se targuer d'avoir vu un jour sur le visage du jeune homme.
Les oscilloscopes et autres moniteurs étaient maintenant calmés. Les équipes techniques de l'hôpital levaient les mains en secouant la tête, ne sachant expliquer cet affolement passager des appareils. Sans doute une surtension dans les câbles. Ils passeraient le lendemain pour vérifier l'état du réseau électrique. Anthony savait qu'il devait y avoir autre chose derrière tout ça mais n'avait pas le cœur à y penser. Pas aujourd'hui.


* * *


Les jours suivants passèrent avec une lenteur insupportable. A la caserne, il dut affronter les regards peinés et les tapes amicales, les condoléances sincères et les encouragements. Tout le régiment était au courant de l'histoire et tous avaient beaucoup d'estime pour le Caporal Delanay et la fille du Colonel. Après tout, ils formaient une famille. Mais faire l'objet d'une telle attention pesait sur le soldat. Il ne supportait plus qu'on s'apitoie sur son sort -lui seul en avait le droit- et qu'on lui rappelle à chaque instant ce qu'il avait perdu. Car il revoyait le visage de Lauren et Ben dans chaque soldat qu'il croisait, dans chaque parole réconfortante, dans tout ce qui avait fait sa vie jusqu'à présent.

Finalement, après l'enterrement, Anthony opta pour la fuite en avant - un truc génétique sûrement. Il donna sa démission au Colonel, le père de Lauren, qui l'accepta avec regrets mais ne chercha pas à le retenir, ce dont Tony lui fut reconnaissant. Et Tony quitta le 93ème régiment d'artillerie de Montagne, le poste de Caporal qu'il venait d'acquérir et ce qui aurait pu être sa vie.

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