[Début de l'hiver, San Francisco, Californie.]
Quand on habite San Francisco, on est habitué à en voir des vertes et des pas mûres. Des gens déguisés dans la rue, des couples homosexuels hauts en couleurs, des gens qui semblent être restés à la période hippie. Franck n’est pas du genre à s’étonner facilement. Il faut dire qu’il a été élevé à San Francisco, et du côté sorcier en plus, où on voit encore plus de choses étranges, comme des hybrides, beaucoup d’hybrides qui, souvent, ont à peine l’air humain. Il faut dire que côté sorcier aussi San Francisco est un peu la ville ouverte de l’Amérique. Pour Franck, croiser des bizarreries est donc plutôt normal. Et dans le bar où il travaille depuis plus de vingt ans, il en a vu défiler… Alors quand l’homme arrive et lui commande un martini, Franck ne s’étonne pas. L’homme en question n’a rien de très original il faut dire. Il est plutôt grand, brun, musclé, beau. Franck le pense immédiatement hétéro, il faut dire qu’il a l’habitude de juger les caractères depuis le temps qu’il est barman. Il comprend aussi assez vite que l’homme n’est pas là pour se saouler, ni pour discuter avec lui, il attend quelqu’un. Après quelques civilités échangées, Franck retourne donc à ses poivrots, sans aucune curiosité pour la personne attendue….
Il entend la porte s’ouvrir et, comme à son habitude, surtout depuis que le bar a été braqué, il tourne la tête vers l’arrivant, pour le saluer, ou courir vers le signal d’alarme en cas, relativement improbable, d’une nouvelle agression. Et ce qu’il voit le scotche complètement. C’est une femme. Une simple femme. Non, pas une simple femme, elle est tout sauf ça. Quelque chose est différent chez elle, mais le barman est incapable de savoir quoi. Elle est belle, très belle, peut-être trop. Le genre de femmes qui pourraient vous rendre fou en moins de deux. Et pourtant, quand elle croise son regard, elle lui sourit avec une douceur qui l’étonne, et le bouleverse totalement. Elle a des cheveux magnifiques. Franck a toujours fait partie de ces hommes qui préféraient les femmes aux cheveux courts. Pourtant, cette chevelure là, magnifiquement blonde, vivante, le scotche complètement. Il lui faudra des semaines pour chasser cette apparition de sa tête. On lui a parlé une fois de ces créatures celtiques qui vous ensorcelaient en un seul regard, tout le reste de sa vie il sera persuadé d’en avoir déjà rencontré une.
La femme se dirige vers l’homme, et Franck se dit qu’il aurait mieux fait d’être plus curieux. Ils échangent quelques paroles puis l’homme se tourne vers lui. Il lui sourit, et lui dit, d’une voix de basse très agréable, avec un léger accent anglais :
« Nous allons aller à une table maintenant que mon amie est arrivée, pouvez-vous me resservir un martini et un gin tonic pour Madame ? »
Franck, complètement hypnotisé par l’apparition, ne peut que hocher de la tête.
***
Arrivés à la table, Zephira et Enrike attendent patiemment que le barman leur apporte leurs boissons en discutant vaguement du temps et des expositions à voir à San Francisco ces prochains jours. Zephira sourit au barman quand il lui sert son verre et l’homme rougit des pieds à la tête, une scène plutôt comique puisque l’homme en question fait près de deux mètres et est couvert de poils, version homme des cavernes. Mais il n’y a qu’Enrike qui s’en amuse, Zephira, à son habitude, semble tout à fait incapable de remarquer l’effet qu’elle vient de provoquer. Il faut dire qu’elle a d’autres chats à fouetter. Dès que le barman s’éloigne, Enrike décide donc de couper court au suspens.
« Tu peux te débrouiller pour qu’on parle en privé ? »
Il a lui-même entretenu un sort de brouillage depuis qu’il est dans le bar, impossible de savoir qu’il se trouve ici, impossible aussi de savoir que Zephira l’y a rejoint, même s’il est certain que côté protection elle se débrouille bien toute seule. Elle se contente d’ailleurs d’hocher de la tête et Enrike sent les flux changer autour d’eux. Il parle dans ce qui est sûrement l’une des bulles de secret les plus perfectionnées, et est, comme toujours, un peu impressionné, quoi que pas surpris du tout. Il est bien placé pour connaître les compétences de la jeune femme.
« Qu’est-ce qui se passe Enrike ? » demande Zephira, après une gorgée de Gin, sans cacher une légère lassitude, il faut dire qu’elle en a assez que l’Organisation la rappelle dès qu’ils tombent sur un os, ils sont sensés se débrouiller sans elle normalement.
« Tu es poursuivie. »
Elle fait un mouvement d’impatience et se retient, c’est flagrant, de lever les yeux au ciel.
« Je sais. Ca fait des années que c’est le cas. Tu es devenu amnésique ou quoi ? »
« Non, je veux dire, à Londres. On sait que tu es à Londres. Je ne sais pas qui te cours après, mais l’Organisation a fait circuler un dossier, auquel je n’ai pu avoir qu’un accès limité. Dedans, il n’y a aucun nom, ils parlent juste de quelqu’un qui devrait pas tarder à passer à travers ta couverture. Apparemment cette personne touchera bientôt au but. »
Quelques secondes passent. Enrike en profite pour prendre une gorgée. Il déteste être celui qui annonce les mauvaises nouvelles. Et il déteste encore plus voir l’air contrarié de Zephira. Il sent que ça n’est pas dirigé vers la personne qu’il aurait imaginée à la base, et a un peu peur que la magnifique blonde décide de tuer le messager. Enfin, il sait qu’elle ne le tuera pas, mais il n’a pas envie d’être sur sa liste noire, Zephira n’est pas quelqu’un qu’on aime énerver.
« Je ne comprends pas. C’est déjà arrivé. Et à chaque fois, Joshua me l’annonçait et on créait une fausse piste, on brouillait le jeu, ou alors je changeais de couverture. »
Enrike ne répond rien, se contentant de la fixer, parce qu’il sait qu’elle a déjà compris, qu’elle ne fait qu’expliquer son cheminement.
« Alors si c’est toi qui m’en parle aujourd’hui, toi qui n’est pas chargé de mon dossier, et qui n’a pas les habilitations pour changer quoi que ce soit dans mon historique ou dans ma couverture, c’est que le fond du problème n’est pas la piste qui se réchauffe pour mon poursuiveur. »
Elle a l’air contrariée, oui, mais elle prend tout de même le temps de prendre une gorgée de sa boisson. Zephira n’est pas du genre à exploser, sa colère est toujours froide. Enrike a déjà travaillé avec elle, il l’a vue dans les situations les plus extrêmes, et ne l’a jamais vue perdre son sang froid, sauf quand elle devait le faire pour donner le change. Elle se maîtrise tellement bien qu’il n’a jamais été étonné qu’elle soit devenue la mentor de sa petite sœur. Elle soupire, décroise ses jambes (fuselées dans un pantalon à pinces noir, très simple mais qui lui va à ravir) et conclut :
« Ils me lâchent, n’est-ce pas ? »
Ca n’est pas vraiment une question. Enrike se contente d’un hochement de tête.
« Pourquoi ? »
« Ils pensent que tu finiras par te faire rattraper de toute façon. Et comme tu n’es plus un agent, que tu refuses de le redevenir, et que cette fois tous les psys de l’Organisation pensent que tu as vraiment pris ta décision et que rien ne te fera flancher, tout ce qu’ils veulent c’est étouffer l’affaire. Ton poursuiveur est discret, il se faufile, ils n’arrivent même pas à savoir qui c’est pour le moment. Alors tu es un appât, pour attraper celui qui veut t’attraper, et l’empêcher de révéler toute cette histoire. »
Elle secoue la tête, l’expression soudain dure, une expression qu’il a déjà vue à plusieurs reprises et qui en général ne dit rien qui vaille.
« Un appât… Ils n’ont vraiment aucun scrupule. Je passe de l’agent recruté de force à l’appât, faut croire que je vais me taper tous les sales rôles de l’Organisation. »
Elle prend une nouvelle gorgée. Elle a l’air calme, presque blasée, mais en réalité elle bouillonne. L’Organisation lui a toujours fait des coups pendables, mais cette fois elle pensait avoir vraiment vécu le pire. Ils avaient pourtant accepté, officiellement, de la laisser tranquille après sa mission de cinq ans où elle a laissé une partie d’elle. Elle était sûrement un peu naïve quand, au début, elle y a cru. Elle a réalisé qu’ils avaient surtout pensé lui laisser panser ses plaies quand elle est allée s’installer à Sywhaîd et qu’ils ont complètement paniqué. Mais elle n’aurait jamais imaginé se retrouver dans le rôle de l’appât. Pas après toutes ces années. Et pas sans être prévenue.
« Combien de temps ? »
« Ils pensent que ça prendra un an avant que tu ne soies à découvert. »
« Et toi, tu penses quoi ? »
« Je pense neuf mois maximum. Ils ont tendance à être très optimistes quand ils jouent avec la vie des autres. »
« Tu t’exclues du lot, Enrike Diulcinea, pourtant je t’ai vu faire le même genre de calculs… »
Enrike sourit, découvrant ainsi une rangée de dents bien droites, mais aussi un charme ravageur.
« Mais moi je calcule serré pour prendre moins de risques. »
Elle éclate de rire. Sûrement le ton amusé d’Enrike qui ne le rend pas très crédible. Il faut dire que les missions qu’ils ont faites ensemble étaient souvent très risquées et pas mal improvisées. Enrike est un bon agent, mais il a tendance à facilement agir au feeling, parfois un peu trop, même si jusqu’à présent il n’a pas eu de problème majeur à cause de cette façon de faire.
Il soupire puis prend la main de Zephira qui trainait sur la table. A son bar, Franck croit voir deux amants.
« Madeleine, si je te préviens c’est que je crois que c’est un vrai danger. Mets-toi en sécurité. Pars de Londres. »
« Il est hors de question que je parte, Enrike. Il y a Patrick, et il y a ma carrière. J’ai déjà eu assez de problèmes comme ça à cause de toute cette histoire. L’Organisation veut faire de moi un appât ? Tant mieux ! Qu’ils le fassent, qu’ils arrêtent cette personne qui me poursuit depuis toutes ces années, et qu’ils fassent ce qu’ils veulent d’elle. Je m’en lave les mains. Je ne vais pas payer toute ma vie mes erreurs de jeunesse. Et puis, je t’ai déjà interdit de m’appeler comme ça. »
« On est dans une bulle, personne ne nous entend. » Répond Enrike avec un sourire moqueur, sans pour autant lâcher la main de Zephira.
« Moi je t’entends. On a déjà eu cette discussion. Madeleine est morte. C’est officiel. J’aimerais que tu le comprennes. Tu ne l’as jamais connue. »
« Non, mais je trouve que ce prénom te va bien. Zephira ça a un côté… Roman Harlequin médiocre. Madeleine c’est le prénom d’une héroïne. »
« C’est parce que tu es anglais que tu dis ça. Les français savent à quel point le prénom Madeleine est disgracieux. »
« Je croyais que tu étais Zephira Wood, née à Bristol le 18 juin 1976 à 21h33 ? »
« Salaud. »
Elle sourit pourtant, mais libère sa main, avant de l’utiliser pour reprendre une gorgée de son cocktail. Enrike, un sourire toujours fixé sur son beau visage, prend lui aussi une nouvelle gorgée.
« Qu’est-ce que tu vas faire ? »
« En discuter avec Patrick. Mais je pense qu’on restera à Londres. Il n’est pas du genre à s’effrayer d’une ombre. »
« Mon non plus Madeleine, et pourtant je te conseille de disparaître. »
« Oui mais toi tu es un sentimental, dès qu’on touche aux gens que tu aimes tu deviens complètement hystérique. »
« Tout le monde ne peut pas être Mr Freeze. »
Leurs sourires paraissent soudain un peu nostalgiques, et le barman, toujours occupé à les observer, change son premier jugement, et pense avoir assisté à une rupture. Quand la magnifique blonde se lève, avant d’avoir fini son verre, dépose un baiser sur la joue de l’homme, avant de quitter le bar sans un regard en arrière, Franck compatit sincèrement. Une femme comme ça, on n’en rencontre pas deux fois dans une vie, et elle n’est sûrement pas facile à garder….
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Don't put your life in someone's hands
They're bound to steal it away
Don't hide your mistakes
'Cause they'll find you, burn you...
If you want to get out alive
oh, run for your life...