Ses yeux se rouvrirent sur un paysage défilant à toute vitesse. Prise d’un haut-le-cœur, elle mit un moment à retrouver le contrôle de sa respiration, la main crispée contre la vitre embuée d’une machine infernale. Doucement, son regard glissa vers l’intérieur. Elle tremblait encore, malgré ses efforts pour garder son sang froid.
Cette première vision l’avait happée dans le ventre d’un serpent de fer troué de fenêtres. Un long couloir lui tenait lieu d’estomac, tandis que fauteuils et barres grisâtres charpentaient l’étrange structure. Une voix métallique sortait de temps à autre du plafond pour lancer d’énigmatiques consignes : sortez à droite ; sortez à gauche.
Indécise, Veerle interrogea son Daemon du regard, mais Aeden lui-même semblait troublé. D’un commun accord, ils s’enfoncèrent pourtant dans les méandres du cylindre.
Au fond du couloir, une porte. Son judas ne trahissait que l’ombre d’une étrange machinerie. Elle fronça les sourcils, tandis qu’il collait sa minuscule tête contre la vitre. Tout d’un coup, la porte s’écarta pour leur céder le passage. Ils se regardèrent, mais nul ne dit mot. Le volatile pénétra le premier dans l’étroit sas, boitant prudemment de crainte de tomber contre les fines parois qui tremblaient comme des possédées.
En face, une seconde porte s’ouvrait sur un autre monde : le roulement des mécaniques avaient laissé place à un bourdonnement de voix humaines. Sous ses pieds, Veerle découvrit avec étonnement le cadavre d’une cannette à peine entamée, tandis qu’Aeden observait, circonspect, ce qui semblait bien être une poignée d’une céréales collées à la fenêtre. Une odeur âcre de sueur humaine planait dans les airs.
Une voix se détacha des autres : la sienne. Rapidement, elle se chercha du regard, mais elle n’aperçut qu’une silhouette de dos en face d’un vieil homme. Ils parlaient dans une langue qu’elle ne connaissait pas – pas encore. Cela ressemblait à du Lurk, mais c’en était pas.
Elle voulut approcher, mais sa vision se troubla…
***
… pour s’éclaircir sur une salle bondée. Une cinquantaine de personnes, assises en silence, avaient le regard fixé sur une estrade encore vide. D’un coup de baguette, un sorcier du premier rang, lequel ressemblait furieusement à un Mathys Adam vieilli, fit apparaître des lettres qui formèrent des mots :
LE SEXE ET LES DAEMONS :
UNE ANALYSE PSYCHANALITIQUE
DES CHOIX DE NOS ÂMES-SŒURS
Par les professeurs Aedenweiss et Veerlkën
NASHKYIS
Deux silhouettes se dessinèrent à l’arrière de l’estrade, mais l’Elfe, bien que subjuguée, n’eut guère le temps de les distinguer…
***
… car la salle de conférence céda sa place à un paysage éclatant de blancheur. Elle reconnut sans mal Knerùl, sa terre natale battue par les vents. Elle aurait plus que toute autre adoré cette vision idyllique, elle aurait souri et ri si une scène d’horreur ne l’avait pas entachée : une silhouette détalait de la colline enneigée, puis se métamorphosa en une ombre fugitive, haletante et trébuchante. Une traînée sombre derrière lui trahissait la large entaille qui lui barrait la jambe droite. Un réflexe médical la poussa à courir à son secours, quand son double apparut de l’autre côté de l’horizon. Se souvenant des paroles du professeur Solomiya, elle ralentit la cadence et garda une distance respectable, comme pour signifier qu’elle n’interviendrait pas. Elle n’interviendrait pas… quand bien même une seconde paire de bras ne serait pas de trop pour sauver le blessé.
Pourtant son futur ne fit rien. Il observait l’autre ramper du haut de son promontoire, le toisait d’un regard polaire, insensible. À la réflexion, elle réalisera plus tard qu’une colère noire s’y lisait. Veerle vit sa projection se pencher pour agripper un javelot qui saignait encore, avant qu’elle ne bondisse comme un fauve sur l’estropié, qui rampait aussi vite que la douleur lui permettait. Estomaquée, la Chamane du passé ne pu maintenir ses yeux ouverts tandis que son alter ego levait la lame sur le gibier humain.
« Pitié ! » entendit-elle avant que le couperet ne tombe.
Le blizzard en personne semblait s’être tu pour écouter, et les paupières de la transe se retirèrent pour lui donner l’image de sa pâle silhouette figée dans son geste. La victime déglutit en sentant la lame si proche de sa gorge.
« Pitié, répéta-t-elle.
Pitié ! »
« En as-tu eu pour lui ? » trancha-t-elle, prête à reprendre son élan.
« J’ai pas voulu, pleurnicha le jeune homme.
C’était leur idée ! J’savais pas, je, y m’ont forcé ! J’savais pas, je jure que j’savais pas ! »Le regard du bourreau sembla s’embrumer, et un moment Veerle cru que son double épargnerait le garçon. Quand enfin ses lèvres se murent, elles annoncèrent la sentence :
« Je t’avais prévenu. »La gorge fut tranchée nette, éclaboussant au passage les mains immaculées de blancheur d’un futur possible. L’enfant eut un soubresaut ; le témoin du passé aussi. Elle sentit sa trachée se bloquer, comme si elle-même avait reçu le coup. À ses côtés, Aeden se blottit tout contre ses jambes. En vérité, seule l’exécutrice ne semblait s’offusquer de la vue du sang – en réalité, elle semblait figée comme une statue dans son ultime acte. Ses yeux eux-mêmes refusaient de quitter ceux exorbités de la dépouille.
Quand une main noire se posa sur son épaule, c’est à peine si elle relâcha la prise sur son arme. Sous la vue ahurie d’un passé qui ne comprenait rien du comment et du pourquoi, cette même main déposa une fourrure sur son dos, en guise de réconfort. Le futur ferma les yeux et s’enveloppa à l’intérieur de cette nouvelle source de chaleur.
« Elle va me haïr » murmura-t-elle.
« Il fut, est et sera toujours ton égide » souffla l’autre, bien qu’il soit impossible de comprendre s’il s’agissait d’une réponse ou d’une déclaration solennelle.
La vision s’éternisait, pourtant, et l’inconnu à qui appartenait cette main mystérieuse semblait s’être évaporé dans la nature. Il n’y avait devant Veerle qu’une Elfe albinos et son daemon cygne, aussi immobiles que si la glace les avait emprisonnés.
Reprenant ses esprits, la spectatrice se décida à avancer d’un pas, puis de deux. Alors qu’elle tendit la main pour toucher l’étoffe, elle découvrit une clé de l’énigme qui ouvrait sur un couloir de questionnement : c’était la peau de Knerl.
***
… le choc fut tel qu’elle ne vit ni la salle bondée devant laquelle elle jouait la batterie…
***
… ni le visage de cet homme qu’elle embrassait passionnément au détour d’une rue sombre…
***
… et encore moins la silhouette pâle d’un fantôme qui tentait de lui prendre les mains pour demander une faveur…
***
… car elle ne reprit ses esprits qu’à la vue désormais familière de l’herbe verte de Sywhaîd. Un soleil printanier lui souriait, tandis qu’une odeur d’humus lui chatouillait le nez. Au sol brillaient quelques gouttes de rosée tardive et, plus loin, un pique-nique animait la lande de ses fous rires intempestifs.
« Nooooon, il a pas dit ça ? »« Si si, il dit : Vous êtes pas sorcière, Cheveux Or, mais enchante-machine de corps. »En s’approchant, elle aperçut un Mathys qui se roulait par terre, écroulé de rire. À côté, une Zofia aux cernes creusés gloussait doucement en roulant les yeux. Même Marybeth souriait à l’anecdote de cette Veerle décomplexée au sourire coquin, bien qu’elle ajoutât :
« C’est le compliment le plus minable que je n’ai jamais entendu. »« Je sais, répondit la principale intéressée en haussant les épaules.
Mais il très très mignon, juste moi trop vieux pour il. »« Trop vieille pour lui » corrigea Mathys entre deux respirations.
« Oui, c’est ça. »Elle observa un instant le quatuor, qui semblait avoir changé du tout au tout : l’artiste n’avait plus autant de tignasse que dans ses souvenirs, alors que certaines mèches avaient viré au grisâtre. Une barbe de quelques jours lui parcourrait aussi le menton, et de légères rides se dessinaient autour des yeux de Zofia. Elle fronça les sourcils en remarquant que rien de tel n’atteignait sa propre figure, comme un rappel de sa maudite longévité.
« Connor, s’écria soudain Mary.
Arrête d’embêter Elio ! »Sa dernière vision se composa de deux enfants à la fleur de l’adolescence, plus loin sur la prairie. Une jeune femme les attrapa par derrière, grimaçant un sourire gêné à l’assistance :
« Ces deux chenapans m’ont échappé. »Ce ne fut que rire, et ce rire lui redonna le courage d’affronter la suite…
***
… dans une chambre de l’école, sous la lumière blafarde d’une bougie. Elle se vit écroulée sur une chaise, les coudes sur la table, le visage entre les mains. De l’autre côté se trouvait un jeune homme basané qu’elle avait déjà vu quelque part, sans arriver à revenir sur son nom. La voix de son double n’était qu’un murmure :
« Je sais pas que fait avec elle. Je peur de elle. Je peur pour elle – je peur faire mal elle. Quand je vois elle, je vois mère. Elle mérite plus bien que moi. »L’homme se secoua la tête, comme impuissant.
« J’aurais voulu t’aider, déclara-t-il.
J’aurais vraiment voulu t’aider… mais je ne peux pas continuer ainsi. Pas tant qu’elle agit comme cela. Il faut qu’elle cesse ou qu’elle s’en aille à la prochaine Brèche. »Le corps de l’albinos se secoua d’un sanglot déchirant, mais cela semblait inutile. L’homme lui-même avait les yeux brillant quand il quitta la pièce…
***… qui se changea en hôpital, semblable à celui dans lequel elle avait travaillé à Norsken. Ses mains blanches tenaient un bébé rouge et braillard qu’un lien rattachait encore à sa mère, quand tout bascula…
***… vers une scène de beuverie où elle portait un toast avec d’autres Sywhaîdiens, comme une dernière image de congratulations avant que ne commence les choses sérieuses.