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 These Foolish Things

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AuteurMessage
Chuck Russel
Sywhaîdien
Sywhaîdien


Nombre de messages: 43
Date d'inscription: 07/09/2009

MessageSujet: These Foolish Things   Ven 11 Sep - 20:25

These Foolish Things

Chuck. Le teint gris et les paupières tombantes, enveloppé dans une couverture de tweed, tellement bien enveloppé qu’on ne voyait plus que son visage. Sa trompette, sans étui, reposait sur ses genoux.
Autour de lui, Debbie et Carl.
Debbie était amoureuse de lui, lui ne l’était plus.
Carl était son ami le plus proche, celui qui l’aimait, qu’il aimait, qui le détestait aussi. Carl avait été le premier à recueillir son souffle au bout de son instrument, Carl le connaissait si bien, Carl détestait qu’il gâche son talent parce que lui n’en avait pas. Chuck savait tout ça. Parfois, ça pesait lourd sur ses épaules et d’autres fois il s’en moquait et d’autres fois il oubliait.

« Tu ne peux pas continuer comme ça, Chuckie. »
« Chuck. Je m’appelle Chuck, Debbie, je te l’ai dit cent fois. »


Debbie s’évertuait à l’appeler Chuckie, comme ça pouvait lui taper sur les nerfs…Il n’était pas une foutue poupée, merde, il était Chuck, c’était pourtant pas dur…
Carl vit monter l’énervement sur le visage de son ami. Sut qu’il allait se braquer et se fermer et dire non, rien à foutre. Il prit le relais.

« Hé. Rappelle-toi de ma proposition. L’Ecosse… Juste le temps de te refaire une santé. Là-bas tu seras tranquille, tu pourras jouer sans que personne n’attende rien de toi, tu pourras… »

Chuck soupira, se leva en laissant la couverture derrière lui. Il était vêtu d’un t-shirt blanc couvert de taches et avait l’air pitoyable. Il faisait pitié, voilà qui brisait le cœur de Debbie et Carl. Le génial Chuck Russel, comme on disait partout… Hé bien, regardez à quoi il ressemble, notre grand monsieur Russel, pensait Carl amer.
Chuck capta son regard, le soutint et récupéra son instrument. Ses agents pestaient : l’enregistrement avait du retard.

Chuck soufflait, soufflait dans sa trompette. Chuck donnait tout ce qu’il avait et tout le monde retenait son souffle et les mouvements se suspendaient. Debbie pleurait. Deux types du label se parlaient à l’oreille en souriant. Carl se sentait mieux, comme les autres. C’était ça, le pouvoir de Chuck. Il savait parler toutes les langues et toutes les émotions avec son instrument, il pleurait ou riait dans sa trompette et c’était… magnifique…
Un couac. Un couac et le monde se remit à exister. Soupirs. Les gestes reprirent et Chuck s’écroula sur le sol. Il pleurait, pleurait, il disait qu’il ne savait plus rien et que tout le trahissait. Griffait les bras de Debbie qui essayait de le relever et pleurait et il disait d’arrêter, merde, arrêtez de me demander tout ça. Lui gueulait en plein visage de lui ramener à boire et de le laisser se traîner sur le sol parce que ouais, le sol au moins il était toujours là. Divaguait en gémissant et essayait de briser sa trompette.

On finit par le relever, lui amener à boire et l’installer sur une chaise. On s’assit à l’écart en secouant la tête et en débitant des bonnes paroles pendant que Chuck contemplait ses mains en silence.
Debbie avait des égratignures sur les bras et une sale envie de tout lâcher. Elle tourna vers Carl un regard qui le retourna le ventre et lui donna envie de casser la gueule à Chuck, de lui casser les dents histoire qu’une bonne fois pour toute il aie une foutue raison de ne plus jouer et de boire comme un trou.

Carl se leva et prit Chuck par le bras, l’entraîna vers un coin de la pièce et lui intima, lui ordonna de partir pour l’Ecosse. Lui expliqua patiemment, comme à un enfant. Là-bas tu seras bien, tu pourras jouer et écrire des chansons, tu seras bien et putain, tu pourras te bourrer la gueule comme un con sans faire souffrir personne. Carl s’énervait.
Chuck baissa les yeux vers la main qui lui serrait le bras, qui lui faisait mal. Releva la tête vers un regard accusateur et tellement déçu, renifla et dit tout bas que ouais. Il irait.

Il était tellement fatigué… Fatigué… Tellement las, tellement blasé, incapable de… de tout. De vivre, de se lever le matin, de rester sobre, d’être sérieux ou encore distrait, incapable de faire l’amour à Debbie ni à aucune autre femme, ni même à sa trompette. Et tous ces gens qui s’extasiaient et disaient, Chuck Russel et sa trompette c’est… Ils ne comprenaient rien, ces gens. Ils n’entendaient pas la dissonance. C’était pour ça que Chuck se droguait et qu’il buvait, parce qu’il y avait cette dissonance, partout. Pas seulement dans son jeu… Au début, son jeu, c’était la seule chose qui ne soit pas dissonante, justement. Au début, il jouait pour reposer le monde sur ses bases, pour se montrer le chemin, il jouait pour lui et pour pouvoir aimer le reste du monde. Les autre suivaient, les autres écoutaient et même sans comprendre ce qu’il faisait, ils… ils comprenaient quand même, un peu.
Chuck était si las… il se sentait si seul… au début, il avait aimé jouer, il avait aimé cette façon qu’avaient les choses de se remettre à sa place, soudain quand il jouait de la musique, du jazz… soudain il comprenait mieux, il étouffait l’erreur qui était là… en dessous… pour lui seul…
Et puis il avait commencé à être fatigué, à en avoir assez des gens qui ne comprenaient rien, qui lui en demandaient trop, qui le faisaient jouer quand il n’en avait pas envie et qui à la fin lui tapait dans le dos en le félicitant alors que c’était n’importe quoi.

« Allez, arrête... Repose-toi. Ça va aller, tu verras. »
Carl était assis à côté de lui dans l’avion qui les emmenait vers Londres. Il avait écouté Chuck, pris des notes et commencé à être mal à l’aise parce que Chuck pleurait et que son nez coulait comme celui d’un gosse. Alors il lui dit de se taire, le rassura, essuya ses colères et ses angoisses le temps d’un vol au-dessus de l’Atlantique.
A l’aéroport, une dame du personnel lui demanda un autographe. Chuck eut honte.
Ils louèrent une voiture, furent assaillis par trois autres demandeurs d’autographes et Chuck pleura tout le long de la route.


Ils s’arrêtèrent à Glennfinnen. Le village était minuscule, surtout comparé aux grandes villes américaines. Chuck était à bout de forces, le visage raviné de larmes et l’air beaucoup trop malade pour un gars de son âge. Carl le soutenait en sortant de la voiture, le soutenait toujours en entrant dans le pub et en demandant une chambre. Alors qu’ils allaient monter, le jeune homme fit soudain preuve d’une énergie inattendue et se dégagea de la prise de Carl. Se hissa sur un tabouret et réclama un whisky. Le barman ne se troubla pas : il en avait vu passer, des énergumènes. Alors un petit gars comme lui, même avec une dégaine aussi pitoyable et un pote qui semblait croire qu’il était en porcelaine… c’était jamais rien qu’un petit gars qui réclamait du whisky. Il posa lourdement un verre et une bouteille de Jameson sur le comptoir. Croisa le regard de Chuck et rempocha la bouteille pour la remplacer par une Double Wood Balvenie. C’était mieux.
Chuck leva son verre sous le nez de Carl et cracha :

« Un bon whisky pour mon dernier verre en compagnie de mon ange gardien… Mon bon copain qui me suit partout et s’occupe de ma femme à ma place… »

Carl soupira, le laissa lâcher son fiel.

« Ce bon vieux Carl… tellement peiné pour l’ami Chuck qui est bourré comme un con et qui gâche tout, hein ? C’est déplorable, pitoyable et tout ce que tu veux, tant de talent gaspillé… et vas-y que je deviens grandiloquent et que je secoue la tête et…»
« Tais-toi. Tu ne sais pas ce que tu dis… et en plus, merde, tu peux comprendre, non ? Tu peux comprendre qu’on aime pas trop te voir faire ces conneries… Tu… »
« Ouais, je. Je suis le grand Chuck Russel, le jazzman qui a tourné la page de la musique, comme disent ces couillons. Mais là je… »

Il se craquelait. Diluait sa colère et était au bord des larmes. Se raccrochait au bras de son ami et oubliait d’être acide.

« Je… peux plus suivre… »

Carl secouait la tête de droite à gauche, se mordait les lèvres et cala la tête de son ami sous son bras pour le protéger encore un peu. Le serra entre ses mains, empoigna sa nuque sous les yeux d’un barman impassible. Finit par le ramener à sa chambre et le border comme un bébé.

Le lendemain il n’y avait plus trace de ces instants et peut-être bien que c’était mieux. Chuck semblait mieux et souriait comme ce n’était pas arrivé depuis longtemps. Se leva et marcha seul, s’habilla avec attention. Sourit à Carl et emporta sa trompette sans l’étui, marcha droit et demanda à conduire la voiture. Ne but pas un verre, n’en réclama pas, fuma beaucoup de cigarettes et tourna un regard douloureux vers le sachet de poudre marron que son ange gardien vidait par la fenêtre mais ne dit rien. Accepta.
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